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I. Gossec. — Sa carrière jus(|u'ù fï

François-Joseph Gossec, de son vrai nom Gossé, est né le 17 janvier 173* à Vergnies, village de la préviité de Maubeuge, que Louis .\1V avait fait fran- (;ais, et qui est redevenu belge depuis 181j.

ENCYCLOPÉDIE DE LA MUSIQUE ET DICTIONNAlliE DU CONSERVATOIRE

Fils d'un laboureur très pauvre, il fut occupé, dès la tendre enfance, à garder les vaches. Poussé par linslinct musical qui l'animait, il remplit les longues heures vécues dans les champs, en écoutant chanter les oiseaux et en improvisant de naïves mélodies qui leur répondaient. Puis, après avoir entendu le ménétrier, il se fit, avec un sabot, une espèce de violon, sur lequel il s'efforça de reproduire les sons qui chantaient en lui. Bientôt lout le village s'intéressa »u petit pâtre musicien, et un oncle plus fortuné prit soin d'aider au développement de son intelligence et de ses dispositions musicales si précoces.

On le mil à l'école et à l'église, pour qu'il chantât au lutrin avec les enfants de chœur. Quelques mois plus tard, Gossec était admis à la maîtrise de la cathédrale d'Anvers, où, pendant huit années, il étudia la musique. Lorsqu'il en sortit, à l'âge de dix-sept ans, il ^avait jouer du violon, et ses connaissances en contrepoint et en fugue étaient suffifisantes pour lui permettre de composer correctement. De riches amateurs de musique réunirent alors les ressources nécessaires à la réalisation du désir ardent qui lui vint de se rendre à Paris.

11 )' arriva en ITol, avec une lettre de recommandation pour Rameau. Le maître accueillit paternellement son Jeune confrère, reconnut en lui un talent et une énergie dignes d'être encouragés, et lui procura l'em-ploi de directeur de la musique chez le fermier général La Popelinière.

L'orchestre du célèbre financier avait été formé pour l'exécution des œuvres nouvelles de Rameau. (iossec, en dirigeant avec une consciencieuse reconnaissance l'étude et l'interprétation des ouvrages de son protecteur, acquit rapidement une grande expérience de chef d'orchestre et compléta son éducation de compositeur. Dès l'année 1734 il fut en étal de se produire à côté du maître glorieux; et, pour l'orchestre dont il avait la direction, il écrivit ses premières symphonies. Leur apparition attira sur lui l'attention de tous les musiciens. 11 inaugurait en effet un genre que personne n'avait encore essayé en France, et qui ne devait fleurir en Allemagne que cinq ans plus tard, avec Haydn. Le répertoire des concerts se bornait jusque-là à des pièces pour le clavecin, à des sonates pour violon ou viole avec clavecin, à des ouvertures pour orchestre. Les symphonies de Gossec assurèrent à l'art musical tout entier une extension féconde, qui s'étendit au développement des formes et au perfectionnement de l'instrumentation. La place de Gossec était désormais marquée dans l'histoire de la musique. Ses contemporains lui ont rendu justice, en ne sacrifiant pas sa gloire à celle d'Haydn. Parlant de la « Symphonie », au livre premier de ses Essais sur la musique, Grétry écrira : « Quoi qu'en ait dit Fontanelle, nous savons ce que nous veut une bonne sonate, et surtout une symphonie de Haydn ou de Gossec. »

Le fermier général La Popelinière ayant licencié son orchestre, Gossec devint directeur de la musique chez le prince de Conti. H y fit exécuter de nouvelles symphonies, puis ses premiers quatuors, qui parurent en 1750. A la même époque, il donna son premier essai dramatique, la Périgouniine, opéra-comique en un acte, représenté chez le prince de Conti. Une Messe des Morts, solennellement interprétée à Saint-Roch en 1762, lui valut des témoignages d'admiration particulièrement précieux, comme celui de l'Iiilidor, déclarant, après l'audition, qu'il « donnerait tous ses ouvrages pour avoir fait celui-là ». Tous

les théâtres s'ouvrj^ent alors à Gossec, et, sans interrompre la publication de ses symphonies, quatuors et trios, il donna :

Le Faux Lord, en 1764; les Pécheurs, en 1766; le Double Déguisement, Toinon et Toinette, deux actes représentés à la Comédie italienne, en 1767; puis- Sabinus, cinq actes, à l'Académie royale de musique, en 1774; et, sur diverses scènes, AleHs et Daphné,. Philémon et Bauci^, en 1733; la Fête du village, en 1778; Thésée, trois actes, en 1782; Bosnie, trois actes, en 1786; la musique des chœurs de la tragédie Elcctra, en 1783; celle des chœurs d'Athaiie, de Racine, en 1786.

L'extraordinaire activité de Gossec se manifesta, aussi en dehors de la composition. En 1770, il avait fondé, dans les salons de l'hôtel de Soubise, avec le chevalier de Saint-Georges, le Concert des Amateurs, pour l'exécution de la musique symphonique; puis, en 1773, il prit la direction, avec Gaviniès et Leduc,, du Concert spirituel, dont les séances, très suivies, étaient données pendant le carême, et pourlesquellesil écrivit deux oratorios, la Nativité, l'Arche d'alliance, puis un 0 satutaris à trois voix sans accompagnement, devenu bientôt célèbre, et dont la musique, adaptée à d'autres paroles, devait être souvent chantée pendant la Révolution, pour célébrer la Liberté. Gossec fut aussi un professeur de grand talent et un organisateur de l'enseignement musical, ardemment dévoué au progrés de son art. La nécessité de créer une Ecole royale de chant était apparue depuislongtemps aux musiciens et aux fonctionnaires royaux chargés des rapports avec l'Opéra. Pendant l'année 1783, la création de l'école avait été décidée. Mais aucun des musiciens qualifiés pour en prendre la direction ne se décidait à assumer cette tâche. Le glorieux émule de Gluck, Piccinni, le surintendant de la musique du roi, Dauvergne, refusaient leur concours. L'énergie et l'abnégation de Gossec mirent fin aux incertitudes et aux attentes. Il donna à Louis XVI son concours le plus complet. Le 3 janvier 1784, un arrêt du Conseil d'Etat organisait l'Ecole royale dechant, qui ouvrait le l'"'' avril, sous la direction de Gossec. Il y avait appelé les meilleurs professeurs. Son activité fut un stimulant pour tous, et d'heureux résultats se manifestèrent rapidement. Lorsque, vingt ans plus tard, la République décidera de développer considérablement l'œuvre d'éducation artistique commencée par la royauté, elle trouvera en Gossec le collaborateur nécessaire, formé par une longue expérience, et dont le dévouement se montrera alors encore plus ardent, parce qu'il ne s'agira plus de servir l'intérêt artistique de quelques privilégiés seulement, mais celui de la nation tout entière.

En 1789, Gossec avait acquis, par ses œuvres et par son zèle artistique, assez de gloire pour immortaliser son nom et mériter l'admiration reconnaissante des musiciens. Il avait ouvert la voie à ses successeurs, en donnant les premiers modèles de symphonie, en créant des concerts, en développant, l'orchestre par l'introduction des clarinettes, des cors, des trombones à l'opéra, par la recherche d'effets, comme le chœur invisible de l'oratorio ta Nativité, chantant dans la coupole, qu'on retrouve dans Parsif'al de Richard Wagner, comme l'orchestre de trompettes, cors, trombones, clarinettes et bassons, placé dans une tribune élevée et répondant, pour le « Tuba mirum » de la Messe des Morts, à l'orchestre occupant la place habituelle, exemple donts'inspireront Lesueur et Berlioz.

HISTOIRE DE LA MUSIQUE

On a oublié ses symphonies depuis Haydn, ses opéras depuis le triomphe de ceux de GlucU, la iUt's.sc (/es Morts, depuis le Requiem de Mozart, et toutes ses initiatives depuis les heureuses imitations qui en furent faites. IMais il reste à Gossec une f^loire qui n'a point été éclipsée : celle d'avoir été le plus grand musicien de la llévolution.

Quand elle éclata, il avait cinquante-cinq ans, et sa renommée était faite. Cependant, il va s'affirmer le plus ardent parmi les jeunes musiciens qui se grouperont autour de son enthousiasme, et le plus actif parmi ceux qu'enflammera son ardeur. 11 sera le compositeur des premières fêtes célébrées en 17!)0, à qui se joindront Catel, Pleyel, Rouget de l.isie, en 1791, MéhuI, en 1793, Cherubini, Dalayrac, Devienne, Lesueur, en 1794, Rerton, Gaveaux, en 179.'i; et, aux dernières fêtes célébrées en 1799, il paraîtra encore. 11 prendra une part prépondérante dans la fondation du Conservatoire, en 1795, et collaborera à toutes les méthodes rédigées pour l'enseignement des élèves. Pendant dix années, il sera l'apôtre convaincu de la doctrine artistique, qui veut l'art en communion avec le peuple. Et, dans l'histoire, le nom de Gossec restera glorieusement représentatif, avec ceux de David et de J.-M. Chénier, de l'art né de la Kévolution, du mouvement à la fois social, philosophique, artistique, qui institua les fêtes de la première Hépublique.

Les premières manifestations de ce mouvement, depuis 1789, au lendemain de la prise de la Bastille, jusqu'en 1792, au lendemain de la première fête de la Liberté, sont particulièrement utiles à connaître. ISous les retracerons donc ici avec le développement nécessaire.

2. Les Fêtes de la pi-emière Répnltliqiie. Première période : 1789 à 1Î94.

Ce n'est point dans la rue que furent célébrées les premières fêtes de la Révolution, mais dans les églises, et avec de la musique religieuse. Le lendemain de la prise de la Bastille, on chanta un Te Deum à Notre-Dame. Comme l'on técritEd m. etJ.de Concourt, i< le bon Dieu eut, aux premiers jours de la Révolution, la popularité de Louis XVI ... Et ils ont cité cette profession de foi imprimée dans un journal du temps : « Le père des humains peut-il être un aristocrate? L'arc-en-ciel qui couronne sa tète majestueuse n'est-il pas une assez belle cocarde patriotique et directement aux couleurs de la nation?... »

Pour accueillir Louis XVI arrivant de Versailles à Paris, le 17 juillet, ce fut, il est vrai, à un opéracomique en vogue de Grélry, Liicile, que le peuple emprunta son chant de bienvenue : Oii peut-on être hiiewr qu'aie sein de sa famille; mais, au matin de la nuit du 4 août, où noblesse et clergé avaient abdiqué leurs droits territoriaux et personnels, ce furent des chants liturgiques et un sermon qui préludèrent au mouvement populaire dont Paris fut animé, à l'issue du service funèbre célébré « pour le repos des citoyens moils à la défense de la cause commune ».

Ce jour-là, le tambour fut la seule musique qui retentit dans la rue.

L'enthousiasme ne devait atteindre l'art que peu à peu. Le peuple avait été appelé à l'église pour honorer la mémoire des citoyens morts à la prise de la Bastille. C'est là aussi que, quatre jours après, le dimanche 9 août, il fut convié pour fêter les soldatscitoyens de la g.irde nationale, au jour où, inaugu-

rant leurs uniformes, des bataillons se réunirent dans plusieurs districts pour la bénédiction des drapeaux.

Le lendemain, Paris était encore en fête. Les dames du marché Saint-Martin se réunirent au prieuré pour se rendre à l'église Sainte -Geneviève, ayant à leur lète des tambours, de la musique et un détachement de la garde nationale. Arrivées à l'église, ces dames (( assistèrent à une messe solennelle et musicale, ainsi qu'à un Te Dcum en action de grâce de l'heureuse révolution qui venait de s'opérer » (Révolutions de Paris).

Puis, le mois suivant, les hommes, eux aussi, voulurent mettre en action leur enthousiasme, el, le 14 septembre, vers l'église de la patronne de Paris, monta le nouveau cortège.

On verra par le compte rendu de cette manifestation, extrait de la Chronique de Paris, que déjà le peuple aspirait à exprimer sa joie de la liberté conquise, en une fête célébrée hors des enceintes qui ne pouvaient le contenir tout entier :

Le faubourg Saint-Antoine s'est rendu en procession à Sainte- Geneviève. Le nombre prodigieux des femmes, toutes vêtues de blanc et rangées sur deux files, leur air religieux et l'ordre dans lequel elles marchaient, les armes ornées de bouquets qui s'élevaient au milieu du sexe désarmé, douze cents hommes de ta milice bouTgeoise en uniforme, le bruit du tambour, le son des instruments et jusqu'au choix des airs, la représentation en bois de cette formidable forteresse, portée sur les épaules des braves gardes-français qui l'ont prise, le concours du peuple et les applauilissements qui partaient des rues, des croisées remplies de spectateurs, tout donnait un vif intérêt k celte fête patriotique, dont la pompe a du être superlie du coté de la rue Saint-Antoine, où elle a pu bien mieux se développer.

Kniln, elle nous donnait une idée de ce que doit être un jour la fête dont la célébration doit sans doute suivre la clôture de la constitution et dont l'anniversaire sera notre première fête nationale.

Mais l'heure n'était pas venue, et c'est encore à l'occasion d'une cérémonie religieuse que, le 27 septembre, le peuple fraternisa. A l'église Notre-Dame fut renouvelée, avec un appareil extraordinairement pompeux, pour les drapeaux des soixante bataillons des soixante districts, la solennité de la bénédiction; et l'abbé l'auchet, devenu le « prédicateur ordinaire du peuple parisien », depuis un sermon où il avait appelé Jésus-Christ (( la divinité concitoyenne du genre humain », y glorifia la liberté.

Cependant, la musique s'organisait; le capitaine Bernard Sarrette, avec les musiciens el les élèves du dépôt des gardes françaises, soldés, habillés et pourvus d'instruments à ses frais, avait formé la musique de la garde nationale, et Gossec écrivait pour elle des marches dont la joyeuse sonorité mettait en fête les rues de Paris. Jusque-là, le peuple n'avait guère chanté qu'au son de l'orgue; désormais il allait pouvoir chanter dans la rue, au son de la musique militaire.

Le mouvement artistique commençait seulement à se dessiner, lorsque la première fête en plein air de la Révolution, la Fédération, fut décrétée par l'Assemblée nationale. La musique n'y tint point la place qu'elle devait occuper dans les fêtes suivantes; mais, ce jour-là, l'élan fut donné, et l'indilTérence avec laquelle fut accueillie l'exécution du Te Deum de Gossec, transplanté de l'église .Notre-Dame dans l'immensité du champ de Mars, montra la nécessité de créer des œuvres nouvelles, de renoncer aux architectures sonores des cathédrales, de ne plus continuer, dans les jours de fêles, suivant l'expression d'un auditeur, « à assourdir le peuple de l'hymne latine, qui ne peut émouvoir son conir, ni peindre ses affections ».

Bernard Sarrette était en avance sur les compo-

siteurs, et, avec ses musiciens de la garde nationale, il accompagna l'enthousiasme du peuple non seulement au jour de la fête, mais pendant les semaines qui précédèrent et qui remplirent le champ de Mars, aménagé par les citoyens eux-mêmes, d'une allégresse formidable.

Les musiciens n'étant pas encore venus à lui, le peuple se donna une chanson pour soutenir son enthousiasme. Au dicton populaire qui exprimait naïve-

ment sa foi : Ça ira, ça ira..., il adapta l'air d'une contredanse fameuse, /e Carillon national, sur lequel on avait tant dansé chez Marie-Antoinette, et ce fut le chant national, dont la France entière retentit, quand les provinces libérées se préparèrent à venir s'unir fraternellement à Paris. Pour avoir devancé la Marseillaise, le Ça ira a mérité que Michelet lui consacrât une page immortelle dans son Histoire de la Hévolution.

Ah! ça i . ra, ça i.ra, ça i . ra, Le peuple en ce jour, sans cesse re'

.pè.te.Ah! ça i . ra, ça i. ra, ça i . ra. Maigre les mu. tins, tout re.us. si . ra , Nos en. ne. mis con.fus en restent là. Et nous al .Ions chan. ter Al. le. lu .ia Ah! ça i . ra, ça i.ra, ça i . ra, Quand l'a. ris.to . cra . te pro.tes.te .

ra Ahlçai.ra, ça i.ra, ça i.ra.Leboncitoy.en au nez lui ri.ra.

Enchantantma chanson. nette Avecplai. sir on di . ra :

C'est une formidable poussée d'enthousiasme qui, renversant les hésitations de l'Assemblée nationale et les objections des réactionnaires, décida la fête de la Fédération, célébrée au champ de Mars le 14 juillet 1790.

A la volonté du peuple de Paris qui désirait ardemment commémorer la prise de la Bastille, s'était ajoutée la volonté du peuple des départements, qui, délivré des antiques barrières provinciales, aspirait à solenniseï- l'unité de la patrie. Dès la lui de 1789, à Valence, à Montéliraar, en Bretagne, dans le Jura, des citoyens s'étaient réunis pour abjurer la province et affirmer la joie de la destruction des petites patries locales et de l'avènement de la nation soumise à une loi commune; peu à peu, l'enthousiasme avait gagné le pays tout entier, et, dés les premiers beaux jours de l'année 1790, les Parisiens savaient que, lorsqu'ils s'assembleraient au champ de Mars pour fêter la France libre, les représentants de tous les départemenis se joindraient à eux pour fêter la fraternité des Français. Aussi, contre cet immense mouvement, tous les obstacles accumulés devaient-ils être impuissants à empêcher que la célébration de la date anniversaire de l'affranchissement ne devînt la date anniversaire de l'union.

On avait mis de la mauvaise volonté à préparer le champ de Mars; mais, en qu.'l.iui^s jnuis, le peuple avait bouleversé le terrain cl I .iv.iil, liansformé en un vaste amphithéâtre garni di- ^ladius, aw milieu duquel s'élevait l'autel de la Patne, ou l'on montait

par quatre escaliers terminés chacun par une plateforme couronnée de cassolettes antiques; puis il avait édifié, du coté de l'Ecole militaire, une haute tribune drapée en bleu et en blanc et, du côté de la Seine, un gigantesque arc de triomphe.

Pour cette première manil'estation en dehors de l'Église, on n'avait point recherché autre chose que la pompe religieuse, et ce fut une messe qui précéda la cérémonie du serment civique. Cinq mois auparavant, le 14 février 1790, une même cérémonie avait eu lieu à Notre-Dame, où les membres de l'Assemblée nationale avaient juré fidélité à la nation, à la loi et au roi. Les journaux avaient constaté la froideur de la fête; mais, au champ de Mars, le 14 juillet, l'enthousiasme du peuple fit la fèle grandiose.

Un souvenir du formidable enthousiasme de la Fédération nous reste. C'est le Chant du /4 juillet, de Gossec, sur un poème de Chénier.

L'œuvre ne fut point entendue à la cérémonie du champ de Mars, où l'on exécuta un Te Dcum composé par Gossec, ni dans les jours de fête qui précédèrent et suivirent, où l'on chanta le refrain entraînant du Ça ira. Dans cette première fête célébrée hors de l'église, mais demeurée attachée à la pompe religieuse par la célébration de la messe sur l'autel de la patrie érigé au champ de Mars, il n'y avait pas place pour l'art, né de l'enthousiasme du peuple. Cependant, l'œuvre était née le 14 juillet 1790, car les journaux publiés au commencement du mois citent les vers les plus caractéristiques du poème, et

HISTOIRE DE LA MUSIQUE

l'émouvante sim-érili; de la musique marque l'heure d'exallalion et de foi en la liberté qui l'inspira. Elle demeure pour rappeler de quels sentiments furent pénétrés nos aïeux, lorsque l'anniversaire de laliberté conquise les unit dans le môme espoir de fraternité, et ce sciait aujourd'hui le chant national des Franlais, si n'avait point surgi la Marseillaise, devenue, avec assez de gloire, le chant guerrier de la France victorieuse, pour que fût délaissé le chant pacifique de la France affranchie.

Moins de deux mois après la fête delà Fédération, une nouvelle tragique bouleversait Paris : plusieurs centaines de soldats de la garnison de Nancy, appartenant au régiment Mestre-de-Gamp, à celui du Roi, à celui des Suisses de Chàteauvieux, avaient été massacrés, le3i aoi^t, parla Iroupe des gardes nationales de la Meurthe et des départements voisins, commandée par le général Bouille.

L'exaspération des Parisiens menaçait de devenir dangereuse, lorsque l'Assemblée nationale décida de donner au champ de Mars une fête funèbre en l'honneur des citoyens morts à Nancy; et, le 20 septembre 1790, Paris s'assembla au champ de la Fédération, où, en présence de la garde nationale et d'une dépiitalion des régiments de Nancy, sur l'autel de la Patrie, qu'entouraient soixante aumôniers revêtus de leurs ornements sacerdotaux de deuil, fut célébrée, à la mémoire « des victimes de l'amour de la patrie et des victimes de la loi », la cérémonie expiatoire. Dans le compte rendu qu'en donna la Chronique lie Paris nous voyons apparaître une nouvelle préoccupation : celle d'associer pleinement la musique aux fêtes, par des œuvres écrites spécialement.

La fêle funèbre du champ de la Fédération a été imposante. I.'autel de la Patrie était tendu en noir drapé de blanc, entouré de cyprès et de quatre cassolettes d'où sortait une fumée épaisse ; il était surmonté d'une forteresse. La galerie était drapée comme l'autel. Les six divisions sont entrées en même temps par les principales ouvertures, les armes bas et dans le plus grand ordre ; elles portaient un étendard à la romaine, surmonté d'une couronne de cyprès. La musique a exécuté Voiirerttire de Démopbnn et quelques marches. On aurait désiré des morceaux mieux adaptés à la circonstance...

D'après ce témoignage contemporain, aucune musique spéciale n'aurait été composée à l'occasion de cette fête funèbre. Quelques mai'ches sont seulement signalées, avec l'ouverture de l'opéra de Vogel, Dt'mophon, représenté en 1789, qu'un autre récit du temps dit avoir été exécutée auchamp de Mars, le 20 septembre, par 11 douze cents instruments à vent ». Cependant, un portrait de Gossec, exposé dans la bibliothèque du Gonservatoire, montre, sur le pupitre servant d'appui au compositeur, des feuillets de musique qui portent ce titre : Marche lugubre pour les honneurs funéraires qui doivent être rendus au champ de la Fédrralion, le 20 septembre 1790, nu.r uirines des citoyens morts à l'affaire de yancij. La très grande impression que produisit cette marche lugubre de Gossec, quelques mois plus tard, aux obsèques de Mirabeau, et qui fut éprouvée par tous, rend peu vraisemblable l'exécution à la cérémonie funèbre du 20 septembre. G'est là une question d'histoire peu passionnante et dont nous ne nous serions point inquiété, si elle ne nous avait donné l'occasion de mettre en relief la très significative remarque de la Chronique de Paris sur la musique, qu'on aurait désirée « mieux adaptée à la circonstance ».

Cette préoccupation marque qu'en dehors des

artistes, comme Sarrette et Gossec, déjà orientés vers un art musical nouveau, commençait h s'affirmer universellement le rôle prépondérant de la musique dans les l'êtes de la Révolution; et que, deux mois après la Fédération, oii l'on n'avait point fait place à la musique, on s'inquiétait de la part qu'elle avait prise à la cérémonie funèbre en l'honneur des soldats morts à Nancy, et on conviait les musiciens h. créer des œuvres pour les cérémonies futures.

Le 4 avril 1791, Paris tout entier conduisit Mirabeau au Panthéon. On avait proposé d'abord l'inhumation sous l'autel de la Patrie, érigé au champ de la Fédération; mais bientôt on avait compris que le héros de la liberté ne serait dignement honoré que si l'hommage rendu préparait l'instauration du culte à l'humanité libre, et on avait décidé de mener dans un triomphe le corps de Mirabeau à l'église Sainte- Geneviève, vouée par la patrie reconnaissante à la mémoire des grands hommes et choisie pour être leur panthéon.

La sévère beauté et la majesté de l'édifice évoquaient des pensées dont Edgar Quinet s'est fait l'interprète éloquent : « Voilà pourquoi cette vaste enceinte ressemblait à un forum; c'est la place où se réunira le peuple pour rendre son jugement sur les morts. » Voilà pourquoi cette colonnade portait si haut ses splendeurs; pourquoi la coupole se dressait comme une couronne sur la tête de Paris. Il s'agit ici de l'apothéose non d'une bergère, mais de la France, de la patrie, sous la figure des grands hommes qui vont surgir au souffle d'un monde nouveau... >>

Pendant que l'Assemblée nationale décidait l'apothéose de Mirabeau, le peuple avait empli la ville de son agilatinn inquiète et émue; mais quand était venu le moment de la cérémonie, il était entré dans le recueillement, et il n'en sortit point pendant tout le temps que dura la pompe funèbre de Mirabeau, la plus vaste, « la plus populaire qu'il y ait eu au monde avant celle de Napoléon », a écrit Michelet.

L'exécution, à la pompe funèbre de Mirabeau, de la Marche lugubre, de Gossec, où le compositeur avait employé le lam-tam, laissa aux contemporains un profond souvenir. Les Révolutions de Paris écrivirent : « ... Les prêtres étaient précédés d'un corps de musiciens, exécutant sur divers instruments étrangers, naturalisés depuis peu en France, une marche véritablement funèbre et religieuse; les notes, détachées l'une de l'autre, brisaient le cœur, arrachaient les entrailles et peignaient d'avance la situation où on allait se trouver à la vue du cercueil... » Le Moniteur rappela « le roulement lugubre du tambour et les sons déchirants des instruments funèbres qui répandaient dans l'àme une terreur religieuse... » Longtemps après, .M""^ de Genlis évoqua la mémoire de cette cérémonie et de l'émotion créée par la Marche lugubre : « ... Je ne connais point de compositions musicales de concerts où l'on ail imaginé de placer des silences complets de tous les instruments; cependant, dans le genre religieux et funèbre, le plus beau de tous, des silences composés d'une ou deux mesures produisent un elFet prodigieux; ceux qui ont entendu la musique funèbre exécutée à l'enterrement de Mirabeau peuvent en juger. Celte musique était admirable, les silences faisaient frémir, c'était véritablement le silence de la tombe. »

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