‹ Encyclopédie de la musique et dictionnaire du Conservatoire (volume 2)Chapitre 26 sur 364 · I. — Les « vers ■iiesnrés · texte numérisé non relu

I. — Les « vers ■iiesnrés

La grande originalité de la musique métrique française est de n'être pas adaptée uniquement à des vers latins, mais le plus souvent à des vers français, construits sur le patron des mètres anciens. Ces vers, auxquels on donna le nom de « vers mesurés », imposent à la musique son rythme et influent même sur sa structure polyphonique. Il importe donc de les étudier tout d'abord avec quelque détail pour arriver à une intelligence suffisante des œuvres françaises de musique « mesurée à l'antique ».

Les prédécesseurs de Baïf. — L'expression vers mesur(?s a deux sens différents au xvi"^ siècle. On entend d'abord par « vers mesurés » ou « mesurés à la lyre »,des strophes, stances ou couplets qui, dans la même ode ou chanson, sont (( identiques, d'un côté par le nombie et la longueur des vers et, s'il y avait lieu, par l'ordre des vers de dilTérentes mesures; de l'autre, par l'agencement des diverses rimes, et surtout par la succession des rimes féminines et masculines » (Comte et Lauraônier, Ronsard el les musiciens du seizième siècle). Cette régularité de construction et d'arrangement les rend éminemment propres à être mis en musique, et c'est pourquoi les poètes de la Pléiade ont généralement « mesuré leurs vers à la lyre ». On désigne aussi sous le nom de vers « mesurés » ou « mesurés à l'antique » (Vauquelin de La Fresnaye, Arl poétique, II, 847) des vers français, théoriquement non rimes, et reproduisant les combinaisons métriques des anciens grâce à l'observation de la quantité prosodique des syllabes. Les premiers sont des vers français ordinaires qui ne sont mesurés et propres à la lyre que par leur disposition régulière et par une certaine alternance de leurs rimes; les seconils sont des vers d'un genre tout spécial : ce n'est plus leur arrangement extérieur qui est « mesuré », c'est leur structure interne. Par cette structure même, comme par leur origine, ils appellent une musique métrique, plus ou moins analogue à celle des humanistes allemands. Ce sont ces vers mesurés à l'antique dont nous nous occupons ici.

L'humanisme devait porter les différents peuples de l'Europe civilisée à imiter dans leur langue nationale les mètres des vers anciens. Pourquoi n'auraientils pas eu, eux aussi, des longues et des brèves? Et, s'ils en avaient, qui les empêchait de reproduire toutes les combinaisons métriques de l'antiquité? C'est naturellement en Italie que se produisirent les premières tentatives de ce genre. La plus ancienne que l'on connaisse a pour auteur Léon Battista Alberli (1404-1472), l'universel Alberti, l'un des plus grands noms de la Renaissance italienne, l'un de ceux qui en représentent le mieux l'esprit. Ce sont quelques hexamètres et un distique élégiaque, sans grande valeur poétique, mais d'une métrique très correcte. Une tentative plus marquante est faite peu après par Leonardo Dati, qui récite sa Scena deW Amicizia devant V.Xcademia coronaria de Florence en 1441. Les deux premières parties de l'œuvre sont en

hexamètres, la Iroisième en vers saphiques, et la quatrième est iiii sonnet rimé.

Mais il faut arriver jusqu'au premier tiers du .\vi« siècle pour que ces divers essais deviennent un mouvement lilti'raire impoilant. En 1539, Claudio Tolomei pnidie à lionie ses Versi e Regole de la Niiava Poesia Toscaiia. qui marquent une date dans l'histoire de la poésie italienne. C'est une abondante collection de vers mesurés italiens, composés par Tolomei et par ses amis, et suivis d'un petit traité de la poésie nouvelle. Tolomei, selon la mode du temps, avait fondé avec ses partisans une Accademia délia Nnova Poesia, où l'on ne devait réciter que des vers mesurés. Il tenta de s'assurer le concours de Luigi Alamanni, l'apôtre du verso sciolto (vers blanc), qui avait déjà publié, en 1E)32, le premier volume de ses Opère Toscane, dédié à François I", mais qui ne s'était pas encore essayé dans la véritable poésie métrique. Aiamanni, s'il ne composa ni hexamètres ni strophes saphiques ou alcaïques, écrivit sa comédie de la Flora (1535) en ïambiques sénaires et octonaires. Comme il habita longtemps la France, il se pourrait qu'il ait eu une influence sur le développement de la poésie mesurée dans notre pays. Il est sur toutefois que ce n'est pas lui qui l'y a importée.

On connaît, en effet, un exemple authentique de vers mesurés français, qui date de la fin du xW" siècle. Un nommé Michel de Boteauville composa en 1497 un traité en prose sur l'Art de metrifier français, et en 1500 un poème en distiques mesurés sur la Guerre de Cent ans et sur la paix, sujet qu'il avait déjà traité en hexamètres latins en 1477. Cet ouvrage, dit-il lui-même, est » le premier qui oucquez fut fait en françois metrifié ». L'auteur essaye, en posant de nombreuses règles tout arbitraires, de déterminer la <iuantité prosodique des syllabes françaises; quant à la constitution des ditférenis pieds métriques, on en jugera par le passage suivant : « ... Ils sont six pieds de versifier, c'est daptilus, spondeus, trocheus, iambiis, tribracus et anapestus. Daptilus a trois sillebes : la première est longue et les deux autres brel'ves, comme justice. Spondeus a deulz sillebes longues, comme doidceur. Trocheus a deulz sillebes : la première est longue et l'autre brefve, comme charger. lambus a deulz sillebes : la première brefve et l'aultre longue, comme chapons. Tribracus a trois sillebes brefves, comme reparer. Anapestus a trois sillebes : les deulz premières sont brefves et la deiniere longue, comme charité. »

Vers 1530, une nouvelle tentative, s'il faut en croire d'Aubigné, fut faite par un nommé Moussel, qui fut précepteur du comte de Courtalin et qui traduisit Homère en hexamètres français. Joachim du Bellay, bien qu'il paraisse ignorer les tentatives précédentes, songe réellement, dans sa Deffence et Illustration de la langue française (1549), à la possibilité de faire des vers métriques en français. Selon lui, l'usage de ces vers a été établi en latin par une pure convention, et, par une convention analogue, il pourrait être aisément introduit en français. Jodelle met en tête des Amours d'Olivier de Magny (1553) un distique dont Pasquier fait le plus grand cas et qu'il considère comme le premier essai dans ce nouveau genre de versification, lin 1555, Nicolas Denisot, comte d'Alsinois par anagramme, poète, peintre, géographe, et condisciple des poètes de la Pléiade, publiait des « hendecasyllabes phaleuces » en tète de la 2° édition du Monophik de Pasquier. Celui-ci composa l'année suivante, sur les instances de Ramus, une

élégie en vers hexamètres et pentamètres, qu'il transcrit tout au long dans ses Recherches de In France.

Au mois d'avril 1562, Jacques de La Taille mourait à vingt ans, emporté par la peste, laissant un traité sur la Manière de faire des vers en françois, comme en grec et en latin, qui ne fut publié que on^e ans après. Il avait aussi composé des poèmes mesurés, qu'il n'a pas livrés au public. Comme Michel de Uoteauville, La Taille, pour essayer de déterminer la quantité prosodique des syllabes françaises, ne s'appuie sur aucun principe solide. Si l'on excepte les finales, dont la prosodie dépend <> de l'authorité et discrétion des Escrivains », la quantité est tantôt exactement calquée sur le latin, tantôt secrètement infiuencée par l'accent français. On doit recourir » aux grammairiens latins, en tant que nostre langue est conforme à la leur, pour apprendre la quantité de la plus grande partie de nos sillabes... Ainsi Façon et Vâleul'eus auront la première courte pour être issus de Facio et de Valor ». Mais d'autre part, « si un mot de deux sillabes a la dernière féminine, il faudra que la première soit longue, comme dire, chose, vice... nous ne sçaurions comment prononcer un dactile en un mot féminin, tel qu'est utile, fertile, et sommes contrains d'allonger la pénultième... » Ici l'allongement provient de l'accent tonique français.

La Taille nous donne divers types de vers scandés d'après ces règles; voici par exemple un vers héroïque :

DëssQr lofis ûni-i

Un élégiaque :

Die

ômmê ;

11 nous faut âbô-lir toute sû-përstiti-ûn.

Un hendécasyllabe saphique :

O lé seul aû-theûr de ce monde parfait. Un îambique sénaire :

Jf veux d(^s5r-maTs pûblir-r lé nOra dé Dieu.

Pour faire entrer les mots français dans ces cadres d'ailleurs assez souples, on peut encore user de licences, de « figures », dont les plus courantes sont les <( métaplasmes », additions, suppressions, redoublements, allongements facultatifs, destinés à faciliter la tâche du poète.

On voit donc que Baïf est loin d'avoir inventé les vers mesurés; mais s'il a attaché son nom à ce genre de poésie, c'est qu'il l'a employé systématiquement dans des œuvres de longue haleine; c'est aussi parce que, le plus souvent, il y a joint la musique.

Baïf et ses successeurs. — Il n'est pas probable que Baïf, avant de composer ses premiers vrrs mesurés, ait connu le traité de La Taille, qui ne parut qu'en 1573; mais il put avoir d'autres modèles. Il se trouvait à Trente vers la fin du concile, en 1362 ou 1563; de là, il descendit en Italie, où il visita Mantoue, Vicence, Vérone et probablement Venise, sa ville natale. Pendant son voyage, il eut sans doute connaissance du développement de la poésie mesurée en Italie, et en 1567 il commençait, au mois de juillet, une traduction eu vers mesurés du Psautier, « en intention de servir aux bons catholiques contre les Psalmes des haeretiques ». Mécontent de son Psautier, il l'abandonna en 1369, après avoir composé 68 psaumes, et en entreprit une autre traduction, également en vers mesurés, qu'il termina en 1573. C'est vraisemblablement vers la même époque qu'il composa ses Chansonnettes mesurées, dont les jolis rythmes semblent désirer la musique.

lUSTOIliE DE LA MCSIQVE

11 s'altrilma naturellenioiit la gloire d'avoir innové, et nii'ine il se considérait volontiers comme le vrai fondateiii' de la poésie française, car il croyait, avec beaucoup de lions esprits du .\vi« siècle, que les Grecs et les Latins avaient tout d'abord employé les vers riniés, jusqu'au jour où des poètes de génie inventèrent la poésie mesurée. S'il se donna à ce nouveau Senre de poésie, ce n'est pas, coninic le prétend Pasquier, par dépit de n'avoir pas réussi dans les vers rimes, c'est bien plutôt parce qu'il ambitionnait la yloire de restaurer les beautés musicales du lyrisme antique. Nous en avons pour témoignage un passage, assez peu connu', de ses poèmes latins, et les vers souvent cités de l'épitre A son livre :

Dy que cherchant d'orner la France Je prin de Courville acointancc, Maistre de l'arl de bien chanler :

Qui me fit, pour l'art de Musique Reformer i la mode antique, Les vers mesurez inventer.

C'est en effet avec le musicien Courville, dont on parlera plus loin, que lîaïf fonda VAcadémie de poésie et mnsiijue, ouverte en 1571. A cette date, et pendant quelques années, l'étude des vers mesurés appartient moins à l'iiisloire littéraire qu'à l'histoire musicale. Cependant il serait faux d'assurer que tous les vers mesurés de Baïf aient été composés pour la musique : dès le début de l'année lo74, Baïf adresse à Charles IX ses Etrénes de poézie fransoèze an vers 7nezurés. Si l'on en excepte l'Ode à la Reine Mère, cet ouvrage, tant par la forme que par le fond, ne se prête guère à la musique, et, en fait, on n'en connaît pas d'adaptation musicale. 11 n'est pas impossible pourtant que même la siiBple déclamation de ces vers ait été soutenue par un léger accompagnement de luth ou de lyre.

Baïf ne changea pas grand'chose à la technique des vers mesurés telle qu'elle peut se dégager des quelques essais antérieurs à lui et du traité de Jacques de La Taille. Mais il réduisit en système ces tentatives isolées et donna au nouveau genre de poésie de véritables œuvres. Malheureuse^nent il ne nous a pas laissé d'ouvrage didactique où soient exposés les principes de la versification mesurée; nous en sommes réduits à les reconstituer en nous aidant des vers mesurés eux-mêmes, de l'introduction des Etrénes, des schèmes métriques du premier psautier mesuré et des renseignements que Mersenne nous fournit avec complaisance et confusion dans son Harmonie universelle et dans ses Quacstiones celebei'riniae in Oenesim.

En ce qui concerne la quantité des syllabes, on sait que Baïf admettait la règle d'allongement par position, car on possède, écrite de sa main, une phrase où il déclare que « 2 consonnes qui sont après les voyelles rendent la syllabe précédente longue ». Mais pour qu'une pareille règle répondît à quelque réalité phonétique, il fallait que le langage écrit fût la transcription exacte du langage parlé. On comprend alors que Baïf ait adopté pour son compte un système d'orthographe sirapliliée assez analogue à Celui de Ranius. Cette orthographe, qui lui donnait

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