‹ Encyclopédie de la musique et dictionnaire du Conservatoire (volume 2)Chapitre 266 sur 364 · J.-P.-E. «arlini · texte numérisé non relu

J.-P.-E. «arlini

L'auteur de la célèbre romance Plaisir d'amour ne dure qu'un moment est né en 17'i-l à Freistadt, dans le royaume de Bavière, sous le nom peu musical pour des oreilles françaises de Schwartzendorf ; il se fit Français et se donna un nom ilalien.

Son éducation première terminée à l'excellent collège de Neubourg, ville bavaroise sur le Danube, où s'étaient installés des Pères jésuites, il était venu en 1758 à Fribourg-en-Brisgau pour y suivre les cours de l'Université et compléter en même temps son éducation musicale, commencée de bonne heure avec un succès qui lui avait permis de tenir l'emploi d'organiste au collège dès l'âge de dix ans, et au couvent des Franciscains dès son arrivée à Fribourg.

Pendant son absence, son père était devenu veuf, puis s'était remarié. En rentrant à la maison familiale, après un séjour de deux années remplies par de consciencieuses études de philosophie et de musique, il trouva une belle-mère ennemie. Bientôt désespéré de l'insuccès de ses tentatives de conciliation, il se décida à fuir, et, soutenu par la belle insouciance de ses dix-neuf ans, il reprit la route de Fribourg, remettant aux bonnes inspirations qui ne pouvaient manquer de lui venir pendant le voyage le soin de rendre réalisables ses rêves confus de gloire et de richesse.

Il était depuis quelque temps déjà à Fribourg, que l'heureuse inspiration n'avait pas encore souftlé; il résolut alors de s'en rapporter au hasard qui l'avait fait naître dans une ville maussade, pour lui indiquer une ville souriante à sa jeunesse et accueillante à son activité. Il fit l'ascension du clocher de la ville, délacha une plume de sa toque d'étudiant et l'abandonna au vent. La plume volait vers la France, vers Nancy...

Il ne se préoccupa point de son ignorance absolue de la langue française; aussitôt il partit vers la ville amie, où il parvint ayant épuisé presque toutes ses ressources. Il allait être réduit à avoir faim, lorsque, passant un jour dans une rue de Nancy qu'il n'avait pas encore parcourue , il remarqua l'inexpérience d'ouvriers occupés à ajuster les pièces d'un orgue en

IlISTOIIiE DE LA MCSlçrE

coiistruclion. Impalioiilé par les erreurs qu'il voyait comiiicllre et dont sa science d'orpaniste lui montrait la gravité, il n'hésita pas h pénétrer dans l'atelier et à démontrer aux ouvriers les défauts de leur travail par une pantomime mêlée des quelques mots de français appris depuis son arrivée.

Le mal était presque réparé quand arriva le patron, un facteur d'orpiies nommé Dupont. On lui expliqua la présence de l'étranger parmi ses ouvriers et le liienfait de son intervention. La connaissance fut vite faite, et comme le patron comprenait quelque peu l'allemand, l'étudiant put raconter son odyssée et confesser son incertitude du lendemain. Sa détresse émut le facteur d'orgues, qui proposa immédiatement au jeune Schwartzendorf d'entrer dans sa maison et d'y vivre comme son propre enfant.

Désormais l'étudiant vagabond avait une nouvelle patrie et une nouvelle famille; il ne lui restait plus, pour rendre complète la réforme de sa destinée, qu'à changer de nom. Kt bientôt, conservant seulement ses prénoms Jean-Paul-Egide, il se donna le nom plus séduisant de Martini, qu'il s'appliqua à rendre illustre par un effort constant d'intelligence et de volonté.

Devenu rapidement habile dans la facture, il occupa ses loisirs en étudiant le français et en développant son savoir musical par l'analyse des partitions des maîtres, où il apprenait les règles du contrepoint, l'iiislrumenlation et les formes de compositions consacrées par le génie. Invinciblement attiré vers la musique, et encouragé par le succès de romances écrites pour s'essayer, il se désintéressa peu à peu de tout ce qui n'était pas la composition. Aussi, lorsque l'ex-roi de Pologne, le duc de Lorraine Stanislas, qui avait entendu vanter sa jeune réputation, lui fit proposer d'entrer dans sa maison, il n'hésita pas longtemps à quitter l'atelier de son protecteur Dupont. Mais il s'en éloigna, conservant pour la vie le souvenir attendri du brave homme qui lui avait été secourable.

Au palais du duc Stanislas, Martini n'eut plus à se préoccuper que de musique ; il se livra avec ardeur à la composition, et, pour compléter son bonheur, il épousa une femme dont il était devenu éperdument amoureux.

En 1766, à la mort de Stanislas, le jeune ménage, enthousiaste de vie et de gloire, avait abandonné Nancy pour Paris. Un concours venait d'y être ouvert pour la composition d'une marche solennelle destinée à la musique du régiment des gardes suisses, dont le répertoire, borné aux airs et marches de Lulli et de ses contemporains, était en cours de renouvellement. La marche présentée par Martini, qui s'était mis à l'œuvre le jour même de son entrée dans la capitale, obtint le prix et valut à son auteur la protection immédiate du duc de Choiseul, dont la première faveur fut le don d'un brevet d'officier à la suite du régiment des hussards de Chamboran.

Martini composa alors un grand nombre de morceaux pour musique militaire qui eurent, en même temps qu'une grande vogue, une salutaire influence sur le style puéril des musiciens adonnés à ce genre de composilion; puis il ajouta à sa réputation en écrivant des romances, des divertissements pour la harpe, des trios et quatuors pour clavecin et instruments à cordes, des symphonies. Il ne lui manqua bientôt plus que la consécration définitive d'un triomphe au théâtre; il l'obtint en 1771 avec l'Amoîireux de quinze ans, comédie en trois actes avec

arietles et divertissements, représentée au théâtre de la (Comédie italienne.

L'heure de la renommée avait sonné; désormais Martini était l'émule de drétry, de Philidor et de Monsigny. Il donna sa démission d'officier et fut nommé directeur de la musique, d'abord dans la maison du prince de Condé, puis, en 1775, dans la maison du comte d'Artois.

Après quelques insuccès, dont furent surtout responsables ses collaborateurs, entre autres le librettiste du Hosoy, qui mérita le surnom de « Havaillac Second » pour deux indignes poèmes d'opéra sur Henri IV, Martini obtint une éclatante revanche avec le Droit du seigyieur, comédie en trois actes mêlée d'ariettes et de divertissements, représentée en 1783 à la Comédie italienne, et restée pendant vingtcinq ans au répertoire; puis il dut renoncer à la composition pour se consacrer, avec le célèbre violoniste Viotti, à la direction générale d'une colossale entreprise théâtrale montée à l'instigation de .Monsieur, frère du roi, et de Léonard Autié, coiffeur de la reine Marie-Antoinette, et qui, pendant trois années et demie, de janvier 1789 à aoi'it 1792, eut une destinée très prospère. On y donnait successivement, dans une admirable salle du palais des Tuileries, des représentations modèles d'opéras italiens, d'opéras-comiques français, de comédies en prose et en vers, de vaudevilles, qui eurent pour principal résultat de développer l'art musical en France et de créer, par l'émulation des virtuoses venus d'Italie, notre école nationale de chant, dont Garât fut l'initiateur et est demeuré la gloire.

L'entreprise fut renversée par la Révolution. Martini se trouva alors presque sans ressources. Avec la monarchie disparaissaient et sa place de directeur de théâtre et sa fonction de surintendant de la musique du roi, dont il avait acheté la charge seize mille livres; il dut même, au début de la tourmente, se cacher pour qu'on oubliât mieux ses relations avec la cour. Sans se laisser abattre, il se remit à l'œuvre et se donna tout entier à la composition d'une tragédie lyrique en trois actes, Sapho , dont le poème avait été écrit par une de ses plus ferventes admiratrices, la princesse Constance de Salm. Représentée au théâtre Louvois en 1794, la tragédie fut acclamée pendant cent représentations consécutives, et son succès se serait encore prolongé si, après la fermeture du théâtre Louvois, le genre de l'œuvre eût permis qu'elle entrât au répertoire de l'Opéra ou à celui de l'Opéra-Comique.

Nommé, avec Méhul, Gossec, Lesueur, Cherubini et Monsigny, inspecteur des classes et professeur de composition à la fondation du Conservatoire parla Convention, en 1795, Martini ne se détourna de ses fonctions que pour écrire des chanls patriotiquesdestinés aux fêtes de la République, Chant funèbre. Hymne à l'Afjricullure.

En 1800, il fît représenter au théâtre Feydeau ses deux derniers ouvrages dramatiques, Annelte et Lubin, '/.iinéo, dont la musique ne parvint pas à faire triompher les livrets; et à partir de 1802, où il perdit, comme Lesueur, sa place d'inspecteur des classes du Conservatoire, il se voua à la composilion de musique religieuse.

Les déboires de la fin de sa carrière avaient aigri son caractère; il ne connut plus la joie. Sa réintégration dans sa place de surintendant de la musique par Louis XVIII, en 1814, lui fut un adoucissement; mais il ne se consola point d'avoir été écarté du

ENCYCLOPÉDIE DE LA MUSIQUE ET DICTIOXXAIItE DU CONSERVATOIRE

Conservatoire. Il mourut en 1816, trois semaines après une solennelle exécution, ;i Sainl-Denis, de ion Requiem, à la mémoire de Louis XVI.

Il laissait, avec ses œuvres de théâtre, six recueils de romances et trois ouvrages théoriques, Traité élémentaire d'harmonie et de composition, l'Art du chant réduit en principes. Partition pour accorder le piano et l'orgue. Il ne reste de tout cela qu'une romance : Plaisir d'Amour ne dure qu'un moment; mais ce cliant simple et profond défie le temps.

Celte aumône de gloire est bien due au musicien qui, le premier, eut la préoccupation de remplacer la monotone basse chiffrée habituelle de la romance par un accompagnement complétant le chant, et celle de cultiver une forme musicale populaire avec assez de talent pour l'imposer à l'attention de tous.

l'ALAYRAC

Nicolas d'Alayrac est né le 13 juin HoS dans les environs de Toulouse, à Muret.

Du collège toulousain, où ses études, très consciencieusement accomplies, prirent fin avant qu'il eût achevé sa quatorzième année, il revint dans sa petite ville natale, pénétré d'admiration pour Tacite et Horace, qui devaient rester ses auteurs favoris, mais beaucoup plus enthousiasmé encore pour la musique. Kn assistant aux réunions artistiques qu'organisait souvent le principal du collège, la passion musicale avait si complètement gagné le jeune étudiant, qu'il ne s'était tant appliqué à l'achèvement rapide de ses études littéraires que pour mériter le droit de choisir lui-même la récompense légitimement due par le contentement de ses parents à son application exemplaire.

Aux offres les plus tentantes qu'on lui fit, il préféra des leçons de violon.

Lorsqu'il en eut obtenu la promesse de son père, l'exubérance de sa joie montra qu'il se trouvait justement récompensé de ses mérites, et ce fut un grand sujet d'élonnement pour les siens que de constater l'ardeur de son goût pour uu art auquel toute la famille était indifférente, et pour un instrument dont l'apprentissage élaitjugé mystérieusement aride. On crut à un caprice, et, sans défiance, on laissa d'Alayrac étudier le violon en même temps que la science du droit, qui devait former le complément de son éducation.

Cependant, après quelques mois seulement, devait éclater entre le père et le fils, à propos de musique et de violon, une lutte dont les péripéties ne laissèrent pas indifférents les habitants de Muret, parce que la haute situation administrative du père, subdélégué de la province, sollicitait toutes les curiosités, et parce que la ténacité rusée du fils allait réaliser d'étonnants exploits.

Ce furent les plaintes des membres de l'orchestre d'amateurs de la ville qui amenèrent la déclaration de guerre. Sans aucun respect pour les barbes grises musiciennes, au milieu desquelles il se faufilait, et sans aucun souci des récriminations unanimes, le » petit à Monsieur d'Alayrac » ne cessait point de se signaler, avec un zèle insupportable, par son inexpérience audacieuse dans le jeu des « airs à jouer et à danser » de LuUi et de Rameau, qui formaient le répertoire traditionnel, et dont il bousculait la cadence, lorsqu'il ne s'attardait pas à d'intempestives fioritures. L'intervention du père pouvait seule mettre fin au scandale. On y fit appel, et le bouillant I

violoniste reçut l'ordre de s'abstenir désormais de paraître aux réunions, où son ignorance portait le trouble.

Excité par le ton ironique de la semonce paternelle, d'Alayrac s'appliqua alors si activement à l'étude de la musique et du violon, que les Institutcs de Justinien, avec leur cortège de grimoires juridiques, furent tout à fait délaissées.

Voyant la joie du professeur de violon et la tristesse du professeur de droit, le père s'informa. L'effroyable vérité lui apparut : son fils désertait la voie qu'il lui avait tracée, pour s'adonner à des travaux futiles, indignes de son enfance studieuse. Les leçons de violon furent supprimées pour toujours, et on veilla sévèrement à l'accomplissement des études qui devaient faire de lui un savant avocat.

Très triste d'être privé de leçons, d'Alayrac se consola un peu en songeant que le violon lui restait.

Quelques semaines après la catastrophe, le son de l'instrument emplit joyeusement la maison. Mais, dès qu'il l'entendit, le père se précipita; car la haine delà musique le possédait maintenant, et, sans pitié pour les pleurs qui coulaient déjà, son geste furieux ne laissa aux mains du pauvre musicien que des morceaux de bois pendant lamentablement au bout des cordes qui vibraient pour la dernière fois.

Peu à peu le calme se fil dans l'âme du violoniste persécuté, et il réfléchit qu'un violon pouvait facilement se remplacer. Sur ses économies il préleva ce qui fut nécessaire pour s'en procurer un autre chez le marchand de Muret, et il se cacha pour eu jouer. A force d'adresse, la tranquillité lui fut acquise pendant quelque temps; mais il ne pouvait échapper, un jour ou l'autre, à la surveillance du terrible père, même avec la bienveillante complicité de la maman indulgente. Le second violon, découvert, fut impitoyablement brisé comme le premier.

Alors le marchand de violons de Muret connut des jours heureux : sans se lasser d'acheter, sans se lasser de briser, le fils et le père d'Alayrac assurèrent à son commerce une prospi''ritr; inattendue.

Le gaspillage d'argent n'niquiétait point le fils; mais, à la fin, le père s'en préoccupa, et il se souvint de l'autorité que lui donnait son titre de subdélégué pour en abuser : défense fut faite au marchand de vendre des violons. 11 n'était pas possible d'aller contre la volonté administrative; le malheureux fils du subdélégué resta impuissant devant les débris de son dernier violon.

La force appelait la ruse; l'enragé violoniste n'eut plus d'espoir qu'en elle. Il épia les musiciens ambulants et parvint à en découvrir un qui troqua son misérable instrument contre ce qui lui restait d'économies et la belle montre dont sa mère l'avait un jour consolé.

Pour être certain que ce violon échapperait au massacre et pour en jouer avec sécurité, d'Alayrac décida qu'il en userait seulement la nuit et dans un coin de la maison où, depuis longtemps, personne ne s'aventurait plus: une vieille mansarde ouvrant sur le jardin du couvent voisin, et dans laquelle on ne pouvait pénétrer qu'en passant parle toit. Dans cette paisible retraite aérienne, il vint chaque nuit retrouver Iq cher violon, qui portait aux étoiles les tendres mélodies de son âme rêveuse. Quelle divine musique n'aurait-il pas improvisée, s'il s'était douté que, dans le mystère du jardin voisin, chaque soir, les petites pensionnaires de l'austère couvent venaient bercer à ses chants leur mélancolie de recluses!

HISTOIRE DE LA MUSIQUE

XVIIIe ET XIX' SIÈCLES. — FRANCE

L'une d'elles, en s'attavdant dans le jardin, avait fait la découverte merveilluusp, et, avec admiration, elle en avait fait part à. ses camarades. D'abord on crut à un rôve, mais les plus hardies étaient allées voir, et bientôt toutes, la nuit venue, avaient pris l'habitude de déserter le dortoir pour ouir le beau concert que leur donnait peut-être Notre-Seigneur Jésus ou, tout au moins, l'an^ie Gabriel.

Un soir, la sœur supérieure, qui, depuis quelque temps, remarquait une certaine agitation dans son pensionnat, entendit elle aussi le violon. Comme sa foi (Hait moins naïve que celle de ses élèves, elle ne crut pas à la présence d'un musicien céleste; le lendemain, en observant atlentivenient, elle remarqua que le virtuose ne descendait point du ciel, mais seulement du toit, et qu'il ressemblait tout à l'ait au fils de M. d'Alayrac. Afin de sauvegarder la tranquillité de son couvent, elle prévint immédiate ment le subdélégué.

Celui-ci, comprenant enlin qu'il serait toujours vaincu, retint sa fureur, même à l'égard du violon, el jugea que, peut-être, la passion musicale de son fils serait victorieusement combattue par un heureux début au barreau de Toulouse. 11 engagea d'Alayrac à ne pas dilférer plus longtemps son entrée dans la carrière. Le lils mit Ions ses soins à préparer sa première plaidoirie; mais, au jour de l'audience, il oublia ses belles phrases et fut si peu brillant, que, pour la première fois depuis sept années, le père et le fils se trouvèrent d'accord pour juger impossible la profession d'avocat.

Toutefois, le père n'abandonnait pas l'espoir d'arracher son fils à la musique, et il choisit la carrière militaire. Comme toujours, d'Alayrac s'inclina et ne fit aucune difficulté d'entrer, comme sous-lieutenant, dans les gardes du comte d'Artois, qui tenaient garnison à Versailles, tout près de Paris, de ses beaux théâtres et de ses glorieux musiciens.

Le pauvre père ne soupçonnait pas qu'il s'était arrêté à la solution la plus favorable pour livrer complètement son fils à la musique.

En 1774-, au lendemain de sa vingtième année, d'Alayrac vint à Versailles occuper le poste de souslieutenant qu'on lui avait choisi dans les gardes du comte d'.\rtois, pour vaincre son entêtement musical par la séduction de la carrière militaire accomplie dans la résidence royale.

Uniquement préoccupé de satisfaire sa passion de musique, il devint précieux pour ses camarades, car il ne refusait jamais de prendre à leur place la faction de nuit, afin d'être certainement libre aux moments où les artistes de l'.Académie royale et de la Comédie italienne venaient, dans le palais de Versailles, interpréter les œuvres nouvelles du répertoire. Mais d'Alayrac ne pouvait se contenter de ces rares auditions, et, tous les jours de loisir, il fit le voyage de Versailles à Paris, pour entendre les œuvres de Philidor, de Monsigny, de Gi'étry, accomplissant à pied tout le trajet, n'ayant pour ressources quotidiennes qu'un malheureux écu de trois francs.

Bientôt d'utiles relations lui procurèrent l'appui qui lui avait manqué jusque-là, pour prendre confiance dans ses dispositions musicales instinctives et pour se décider à l'étude approfondie de la composition. Il se fit recevoir membre de la loge des Neuf- Sœurs, que fréquentaient les esprits les plus distingués dans les lettres et les arts, puis devint l'hôte très assidu des salons alors célèbres parmi les musiciens : celui du baron de Besenval, où il reccueillit les encouragements du violoniste fameux le cheva- Copijright Ijij Cit. Delarjyave, 1911.

lier de Saint-tieorges, et celui du financier Savalette de Lange, où il rencontra le plus savant professeur du temps, Langlé, dont il sut mériter la sympathie au point de devenir son disciple préféré.

Sous la direction de ce maître expérimenté, les progrès de d'Alayrac furent rapides. Après quelques mois, il en sut assez pour exprimer correctement et habilement ses idées musicales. Ne pouvant encore songer à aborder la scène, il composa des quatuors pour instruments à cordes et, de connivence avec Langlé, les signa d'un pseudonyme italien pour les soumettre au jugement des hôtes du baron de Besenval. Encouragé par le bon accueil fait à sa musique, il renouvela l'expérience sans se départir de l'incognito, qui lui donnait la très douce joie de se voir interpréter avec une ardeur et un soin dont les e.xécutants n'auraient pas eu le souci s'ils avaient pu deviner la présence du compositeur italien tant applaudi sous l'uniforme du sous-lieutenant d'Alayrac.

Un soir, où un nouveau quatuor était exécuté pour la première fois, le mystère fut brusquement dévoilé. Le second violon avait joué des notes si inattendues que tous s'étaient arrêtés et que d'Alayrac avait bondi vers lui en s'écriant : « Vous vous trompez, ce n'est pas cela qui est écrit. — Mais si. — Mais non. — Regardez la musique. — C'est inutile, voici ce que vous devez jouer. — Comment le savez-vous? '•

Cloué sur place par la question, le faux compositeur italien, trahi, s'embarrassait dans de confuses explications, prétendant avoir vu le manuscrit chez le copiste, lorsque Langlé saisit ce moment opportun pour avouer, et présenter à tous d'Alayrac comme son meilleur élève, ainsi qu'on en pouvait juger par les charmants quatuors exécutés chez le baron de Besenval.

Les compliments et les éloges s'exprimèrent si sincèrement, que d'Alayrac ne put résister à la joie d'y associer son maître. Il raconta que, depuis longtemps, il allait chaque jour étudier sous la dii'ection de Langlé, qui, connaissant ses modestes appointements de sous-lieutenant et la ténacité de sa passion pour la musique, n'avait voulu recevoir aucune rémunération de ses leçons. Alors on fit fête au maître et à l'élève, désormais sacré compositeur et mis à la mode par ce début quelque peu romanesque dans la carrière, qui venait s'ajouter aux étonnantes péripéties de sa jeunesse à Muret.

Avant de paraître au théâtre, d'Alayrac se signala en écrivant deux œuvres de circonstance pour deux cérémonies fameuses : la réception de Voltaire à la loge des Neuf-Sœurs, celle de Franklin chez M^^Helvétius.

La protection de la reine Marie-Antoinette, auditrice des soirées lyriques données par le baron de Besenval, où deux petits actes de d'Alayrac, le Petit Souper, le Chevalier à la mode, avaient été représentés, lui ouvrit les portes de la Comédie italienne en 1781.

Le succès de VÊclipse totale, dont son camarade des gardes du comte d'Artois, Lachabeaussière. avait écrit le livret, puis ceux du Corsaire en 1783, de Mua en 1786, d\izcniia en 1787, établirent assez solidement sa réputation pour qu'il put renoncer à la carrière militaire et s'adoimer entièrement à la musique.

Pendant une période de vingt-huit ans, de 1781 à 1809, il donna chaque année deux ouvrages dramatiques en moyenne et affirma, par plus de cinquante opéras-comiques, la fécondité gracieuse et spirituelle de son talent. Avec Xiiia, représenté en 1786, ce

furent Camille ou le Souterrain, représenté en 1791, Adolphe et Clara en 1799, Maison à vendre en 1800, Gulistan en 1803, qui marquèrent parmi ses plus heureuses productions. II compta très peu d'insuccès, et de la plupart de ses ouvrages restèrent des fragments que la vogue perpétua longtemps, comme la romance de Renaud d'Àst : Comment goûter quelque repos; celle de Sarrjines : Si l'Hymen a quelque douceur, dont la paternité fut attribuée à Paèr dans le célèbre recueil des Echos de France; la chanson de llaoul, sire de Criqui : Un jour Lisette allait aux champs, qui fut populaire; le vieil air montagnard des Deux Savoyards, les duos de Nina et de Primerose, etc.

Il excella dans la composition des duos, qui réunissaient ses interprètes favoris, Elleviou et iMartin , et surtout dans la composition du genre aimable qui allait devenir si florissant sous le Directoire et l'Empire : la romance, dont il fut le vulgarisateur inspiré dès 1782, suivant son collaborateur et biographe, R.-C.-G. de Pixérécourt :

« C'est lui qui a naturalisé dans toute la France ces airs tendres et mélancoliques connus sous le nom de lomances, et qui avaient été pendant plusieurs siècles l'apanage exclusif des troubadours, avant que d'Alayrac les eût fait entendre sur nos théâtres. C'est donc à lui que nous devons ce genre de musique d'autant plus difficile qu'il s'écrit avec l'âme... »

Mais d'Alayrac n'était pas seulement capable de grâce, de tendresse, d'esprit; il était doué d'un instinct scénique très sûr. A cette qualité si rare, des hommages unanimes ont été rendus. Par ses collaborateurs eux-mêmes, qui l'appelaient le « musicienpoète )- et dont l'un, Alexandre Duval, a écrit :

« ... D'Alayrac est un homme de beaucoup d'esprit. 11 sent lorsque l'intrigue est assez forte pour se passer de musique, et il place ses morceaux là où ils ne peuvent point retarder l'action... »

Par Grétry, le premier dans le genre où d'Alayrac s'est élevé à la seconde place, qui lui a consacré ce passage au tome 111 de ses Ensuis :

•• Sans être mon élève, d'Alayrac est le seul artiste qui, avant d'entrer dans la carrière, a fréquenté longtemps mon cabinet. Me voyant à l'ouvrage et, comme l'on dit, les mains dans la pâte, souvent il était étonné de me voir rejeter des idées, des inflexions qui lui paraissaient bonnes. Je lui en disais aussitôt la raison : « C'est une fille qui parle, disais-je, et je " lui donne les accents d'un homme. » Une autre fois, je lui faisais remarquer que l'acteur ne croyait pas

un mot de ce qu'il affirmait et que sa déclamation, ce type du chant dramatique, ne devait pas être aussi affirmative... Aussi d'Alayrac, né avec de l'esprit et avec de la grâce, est un musicien qui a le mieux respecté les convenances... »

Par Adolphe Adam, qui, dans la notice consacrée au maître dont il continuait la tradition, s'exprime ainsi :

<• ... Ce qui doit être loué sans restriction aucune, c'est le sentiment de la scène, qu'il possédait au plus haut degré. C'est à cet instinct excellent qu'il dut en partie ses nombreux succès, tant pour le choix heureux de ses sujets que pour la manière réservée, habile et ingénieuse dont il savait les présenter sous la forme musicale. Aussi sa réputation fut-elle beaucoup plus grande au théâtre que parmi les musiciens. Il ne fit jamais partie du Conservatoire, où Monsigny et Gré- Iry avaient été appelés à professer dés l'origine de l'établissement... -.

Dès les premières heures de la Révolution, d'Alayrac se montra citoyen dévoué aux idées nouvelles. Il supprima la marque nobiliaire de son nom et ne signa plus désormais que Dalayrac; avec Beaumarchais et Grétry, il prit une part active aux discussions qui s'élevèrent à l'Assemblée nationale et au comité d'instruction publique au sujet de la propriété artistique enfin admise et du droit d'auteur que refusaient de reconnaître les directeurs de spectacle. Il porta sur la scène les événements mémorables de l'époque, en donnant le Chêne patriotique ou la Matinée du li juillet en 1790, Philippe et Georgette en 1792, œuvre inspirée par l'épisode d'un soldat du régiment de Châteauvieux, échappé aux massacres de Nancy et sauvé par l'amour d'une jeune fille; en collaborant, avec Kreutzer, Grétry, Méhul, Deshayes, Solié, Devienne, Berton, Jadin, Trial, Blasius, Cherubini, à l'opéra le CoH^réSiZes Bois, représenté en 1793; en écrivant, la mêmes année, le Prisonnier, pour glorifier le jurisconsulte anglais Asgill, emprisonné pendant trente années à cause des idées républicaines exprimées dans ses ouvrages, puis, en 1794, la Prise de Toulon, l'Enfance de Jean-Jacques Rousseau; enfin, en souvenir de deux faits historiques, les Détenus, le Vieillard des Vosges.

Dalayrac ne composa pas, comme Gossec, Méhul, Lesueur et Cherubini, d'oeuvres grandioses pour les Fêtes de la Révolution, mais il écrivit pour le peuple une Ode à l'Être suprême, la Chanson des canons, et adapta la musique d'un air de son Renaud d'Ast aux couplets qui devinrent populaires dès 1792 : Veillons nu sidut de l'empire...

VeiLlons au sa. lut de l'em .j-i . re. Veil.lonsau maintien de nos

lois Si le des.po.tisme cons.pi .. re, Cons- pi-ions la per. te des

.ma~-r^ge, Ty . rans, trem.blez! Vous al .lez ex.pi.er vos for. faits.

IHSTOIRE HE LA MUSIQUE

Plutôt la mort que l'escla-va.ge C'est!

Fran.çais

En 1809, parvenu à la gloire, membre de l'Académie de Stockholm depuis ITOS, fait chevalier de la Légion d'honneur en 1808, Ualavrac vivait honoré de tous, pour son œuvre qu'il ne cessait d'accroilre, et pour son caractère dont on avait connu toute la noblesse, lorsque, au lendemain de la faillite de son ami le financier Savalette de Lange, dépositaire de toute sa fortune acquise, il s'était refusé à accepter le testament de son père qui, en mémoire du passé, avait diminué à son profit la part des autres. Il venait de terminer un opéra-comique en .'i actes, le Poète et le Musicien, auquel il s'élait adonné avec passion afin de prouver que la distinction reçue par l'empereur lui était légitimement due. l'n soir, dans les derniers jours du mois de novembre, il revint à sa maison de Fontenay-aux-Uoses profondément découragé. Son principal interprète, le chanteur Martin, était tombé malade, et le prochain départ de l'empereur était annoncé. Dans la nuit, une fièvre nerveuse intense le saisit, et il tomba dans le délire. Pendant cinq jours, sa femme et ses amis assistèrent impuissants et terrifiés à son atroce agonie : les chants de sa dernière œuvre s'échappaient avec effort de sa bouche convulsée, et un rythme imprécis, incessamment répété, se fixa sur ses lèvres. Enfin, il mourut le 27 novembre 1800.

Suivant sa volonté, il fut inhumé dans le jardin de sa maison de Fontenay. Une foule immense, qui comprenait des poètes, des musiciens, les artistes de l'Opéra et de l'Opéra-Comique, lui fit un imposant cortège. Son collaborateur .Marsollier prononça un discours émouvant, et sur une médaille de plomb attachée à la voiltedu caveau, on grava : Respect nu chantre des Grâces. Quelques jours après, une cérémonie fut faite à l'Opéra-Comique pour l'installation, dans le foyer du théâtre, de son buste, sculpté par Cartellier, et orné de cette dédicace : <■ A notre bon ami Dalayrac. »

L'n an et demi après sa mort, le 30 mai 1811, on

représenta à l'Opéra-Comique le Poète et le Musicien. Ce fut l'occasion d'un nouvel hommage rendu à Dalayrac par le théâtre dont il avait fait la fortune : son buste fut courormé sur la scène. Puis on oublia, et quand mourut la veuve, en 1820, l'article nécrologique qui lui fut consacré par un littérateur qui se souvenait, put adresser aux artistes volages l'amer reproche « de n'avoir pas envoyé au moins une dépulation à la cérémonie, comme ils le devaient aux convenances, puisque, dans cinq mois, les soixante ouvrages de Dalayrac devenaient leur propriété, et que des héritiers se dispensent rarement de ce dernier devoir ».

Réinstrumentés par Adolphe Adam, Camille fut repris eu 1841, et Gulistan en 1844. Depuis, aucune tentative n'a plus été faite pour la gloire de l'œuvre de Dalayrac, maintenant tout à fait délaissé, et dont seuls se préoccupent les faiseurs de cantiques, qui, en adaptant des paroles pieuses et en supprimant le nom du compositeur, ont rendu « sacrée » la musique de ses plus tendres romances. Et c'est ainsi que les jeunes musiciens d'aujourd'hui qui fréquentent les églises peuvent être charmés par du Dalayrac sans le savoir, comme il aniva à Berlioz, au jour de sa première communion, suivant ses mémoires :

« Au moment où je recevais l'hostie consacrée, un chœur de voix virginales, entonnant un hymne à l'Eucharistie, me remplit d'un trouble à la fois mystique et passionné, que je ne savais comment dérober a. l'attention des assistants. Je crus voir le ciel s'ouvrir, le ciel de l'amour et des chastes délices, un ciel plus pur et plus beau mille fois que celui dont on m'avait tant parlé. 0 merveilleuse puissance de l'expression vraie, incomparable beauté de la mélodie du cœur! Cet air si naïvement adapté à de saintes paroles et chanté dans une cérémonie religieuse était celui de la romance de ISinn: « Quand « le bien-aimé reviendra. » Je l'ai reconnu dix ans après. '>

Quand le bien - ai . mé re . vien - dra Près de

sa languis. saute a, .mie Le Prin.tems a.lors renaî traL'herbe se.ra tou .

Mais je re . gar . de hé .las he' . las....Le bien-ai

me' ne re . vient pas Le bien-ai . mé ne re . vient pas.

ENCYCLOPÈniE DE LA MUSIOUE ET DICTlONNAiriE DU CONSERVATOTBE

Mais le peuple musicien est demeuré fidèle à Dalayrac et conserve sa mémoire : les musiciens de sa ville natale l'ont choisi pour patron, et lorsque Muret est en fête, l'Harmonie Dalayrac réveille, par ses concerts, la gloire du « chantre des grâces ».

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