Ignace Pleycl
Du mariage d'inclination qui avait uni un simple maître d'école de village à une femme de haute naissance, 23 enfants étaient déjà nés, lorsque vint au monde, en 1757, à Ruppersthal, près de Vienne, Ignace Pleyel. Bien que sa naissance eût causé la mort de sa mère, il ne devait point rester le plus jeune de la famille, car son père — qui vécut jusqu'à 99 ans — s'étant remarié, 14 autres frères et sœurs lui furent donnés.
Entrahié vers la musique dès l'enfance, Ignace Pleyel fit de tels progrès sans le secours de professeurs et manifesta des dispositions si heureuses, qu'on l'envoya étudier à Vienne. Il y fut bientôt remarqué par un grand seigneur hongrois, le comte Erdœdy, qui, l'entendant jouer du clavecin avec un talent extraordinaire pour ses 15 ans, s'intéressa à son avenir et paya une pension de cent louis par an à Haydn, pour qu'il prit chez lui le jeune musicien et devint son maître.
Quatre ans plus tard, en 1776, au lendemain du triomphe à'Alceste à Paris, Gluck venait à Vienne rendre visite à Haydn. Le jeune musicien n'avait point lardé à devenir l'élève favori, et son éducation allait prendre fin; il fut invité à montrer ses essais de composition. Gluck se plut à les examiner, et pour mieux témoigner que ces travaux de débutant ne le laissaient pas indifférent, il ajouta à ses compliments ce conseil : « Mon jeune ami, maintenant que vous avez appris à mettre des notes sur le papier, il ne vous reste plus qu'à apprendre à en effacer. »
Ignace Pleyel acquit l'expérience, qui lui manquait encore après les leçons d'Haydn, en exerçant les fonctions de mailre de chapelle chez son prolecteur, le comte Erdœdy; puis il obtint de visiter l'Italie, où, par la fréquentation des maîtres Cimarosa, Guglielmi, Paisiello, et par l'audition de leurs œuvres, interprétées par les plus fameux virtuoses du chant, il acheva l'apprentissage de son métier de compositeur.
Jusqu'alors la musique instrumentale l'avait seule attiré : il voulut faire un essai dramatique et donna à Naples une Iphiijt'nie qui fut aussi représentée en Allemagne, quand il y revint, en 1781. Il accomplissait un deuxième voyage en Italie, lorsqu'il fut appelé à Stiasbourg, en 1783, comme maître de chapelle adjoint de la cathédrale. A la mort du titulaire, en 1789, il bénéficia de la survivance qu'on lui avait promise, et, assuré désormais des ressources nécessaires à l'existence de sa famille, il put se consacrer librement à la musique de chambre, qui l'intéressait beaucoup plus que la musique religieuse ou dramatique.
De Strasbourg se répandit à Vienne, à Berlin, à Leipzig, à Paris, à Londres, en Hollande, la réputation , de ses célèbres quatuors pour instruments à cordes, qui glorifièrent son nom et lui méritèrent les admirations les plusfialteuses, telles que celle de Mozart, ;1 formulée dans cette lettre : j
(( On a publié des quatuors d'un certain Pleyel, qui est un élève de Joseph Haydn. .Si vous ne les avez pas encore, tâchez de vous les procurer, cela en vaut la peine. Ils sont très bien écrits et très agréables; ' vous reconnaîtrez bientôt son maître. Quel bonheur pour la musique, si Pleyel pouvait nous remplacer Haydn! »
La célébrité d'Ignace Pleyel lui valut d'être appelé à Londres, en 1791, par les membres du u Professional i Concert », pour diriger des concerts, comme son maître Haydn, qui, l'année précédente, avait été appelé par 1 les membres d'une société concurrente. L'élève reçut '■ les mêmes acclamations que le maître. Revenu à , Strasbourg, au mois de septembre 1701, à l'heure où Paris fêtait la proclamation de la constitution, Ignace Pleyel fut, avec le maire Dietrich et le capitaine ' Rouget de Lisle, l'organisateur d'une cérémonie en l'honneur de la constitution, pendant laquelle tout ! le peuple de Strasbourg chanta le refrain d'un hymne. Liberté sainte, dont il avait écrit la musique sur un poème de Rouget de Lisle.
Deux ans après, en 1793, au 10 août, il donnait une nouvelle preuve de sa foi républicaine en composant j une symphonie descriptive, la Révolution du 10 août ou le Tocsin allégorique, dont la solennelle exécution laissa aux Strasbourgeois l'extraordinaire souvenir d'une œuvre construite avec tous les thèmes en vogue de la Révolution, et aboutissant à une formidable polyphonie dans laquelle carillonnaient toutes les cloches de la ville. i
Installé à Paris, avec sa famille, depuis l'année 179îj, Ignace Pleyel, que le mouvement de la Révolution j avait entraîné, ne retrouva point la sérénité qui convenait à un compositeur de quatuors et d'autres œuvres de musique de chambre.
Pour occuper son aclivité, il se fit éditeur de musique, publiant ses propres œuvres et celles de ses confrères, s'appliquanl à faire respecter les droits de propriété, donnant aux musiciens des éditions cor- ; rectes etélégantesdont jusque-là ils avaient été privés. i Ses affaires devinrent bientôt si brillantes, qu'à la maison d'édition il ajouta une fabrique de pianos, dont la très rapide extension le détourna complètement de la composition et même de l'édition. ;
Lorsqu'il fut certain de l'avenir, il se retira aux environs de Paris, pour se reposer de son existence j laborieuse, qui lui avait donné la gloire comme compositeur, et la fortune comme éditeur et facteur. Il j avait laissé la direction de la fabrique de pianos aux 1 mains de son fils Camille Pleyel, excellent musicien, | élève de son père et de Dussek. Associé depuis 1824 | avecKalbrenner, Camille Pleyel devait léguer en 1853, '< à son gendre Auguste Wolf, l'un des plus remarquables élèves formés par Victor Massé, la maison universellement renommée, dont M. Gustave Lyon, gendre de M. Auguste Wolf, continue aujourd'hui la tradition fameuse.
Les troubles des journées de juillet 1830 portèrent un coup mortel à Ignace Pleyel, qui redouta des complications pour la maison confiée à son fils, dont il suivait avec passion les incessants progrès.
Il mourut le 14 novembre 1831, regretté de toils les musiciens, qui honoraient en lui un',eonfrère de
IlISTOrnE DE LA MUSIQUE
XVIII' ET XIX' SIÈCLES. - FRANCE Un
j;rand talent et qui se souvenaient aussi avec reconnaissance des multiples services rendus par l'éditeur Lienveillant, auquel tous avaient eu recours.