‹ Encyclopédie de la musique et dictionnaire du Conservatoire (volume 2)Chapitre 269 sur 364 · l.-F. Lc'saciir · texte numérisé non relu

l.-F. Lc'saciir

Jean-François Lesueur naquit le l.") février 17G0 dans la Somme, au hameau de Plessiel, situé dans le canton d'Abbeville. Dès l'Age de six ans, son instinct musical fut éveillé, mais par un événement tout à fait imprévu, qui influença profondément son esprit, endormi dans l'indolence du petit village. Une musique militaire était passée, attirant sur les bords de la route les hommes occupés aux champs, et sur leseuil des portes les mamans gardiennes d'enfants. Dans Plessiel en fête, tous les travaux étaient délaissés; on causait encore, que depuis longtemps s'étaient éteintes les joyeuses sonneries. Lentement, on s'apprêtait à reprendre l'ouvrage, lorsque l'inquiétude d'une mère qui réclamait son petit Jean-Francois mit en émoi toutes les voisines. L'enfant avait disparu. Cinq heures plus tard, on le retrouva, tombé sur la route, où il n'avait pu suivre plus avant la musique militaire, exténué de fatigue, mais assez vaillant encore pour épier les sons qui lui venaient du lointain.

Depuis ce jour, « où il avait entendu plusieurs airs (T ?rt fois- », et où la musique lui avait été révélée, rien ne put le distraire de l'impression reçue et du plaisir de chanter ce qu'il avait retenu. Quelqu'un conseilla de le mettre à la maîtrise d'Abbeville, pour " y chanter tout à son aise et peut-être plus que de contentement ». C'est là que Jean-François Lesueur commença l'étude de la musique. Sous la royauté, les seules écoles de musique en France étaient les maîtrises des chapelles, cathédrales et collégiales. Un budget de plus de vingt millions les soutenait, et cependant, par l'incapacité des professeurs, la nullité des méthodes et une funeste autonomie, elles ne rendaient que des services bien infimes à côté de ceux rendus par le Conservatoire et ses quelques succursales, qui, depuis la Hévolution, ont créé notre glorieuse école musicale française, en coulant" à l'Etat moins d'un demi-million chaque année. Lesueur ne put donc parvenir à la connaissance complète do son art qu'en développant considérablement par l'étude et la réflexion la science enseignée par ses professeurs. Après avoir appris chez les chanoines d'Abbeville les rudiments de la musique, il entra à la maîtrise de la cathédrale d'Amiens, où il développa son éducation artistique, tout en faisant des études littéraires complètes; puis, lorsqu'il eut seize ans, il prit, pendant six mois, la direction de la maîtrise de Séez. De là, il vint à Paris comme maître de musique à l'église des Saints-Innocents, dont le maître de chapelle, l'abbé Hose, théoricien renommé, se dévoua au perfectionnement de son talent.

11 fut ensuite maître de chapelle aux maîtrises des cathédrales de Dijon, du Mans, de Tours, et revint à Paris, en 1784, pour faire exécuter au " Concert spirituel ', dirigé par Gossec, la musique qu'il avait écrite sur une ode de J.-B. Uousseau. Dès lors, il fut connu des musiciens et protégé par les plus inlluentes renommées : celles de Gossec, de Grélry, de Phili-

ENCYCLOPÉDIE DE lA MVSIQI'E ET DlCTIOyNAinE DU CONSERVATOIRE

dor, de Sacchini, qui affirmait .c ne pas.coiinailre en Italie deux maîtres de chapelle capables d'égaler Lesueur n. A la mort de l'abbé Kose, il fut nommé maître de chapelle h l'église des Saints-Innocents, et deux ans plus tard, en 1786, après un concours où cinquante concurrents s'étaient présentés, il obtint la direction de la maîtrise de Notre-Dame.

En possession de ce poste très recherché, Lesueur s'abandonna aux inspirations de sa verve originale et féconde. De véritables concerts, avec un orchestre complet, furent organisés pour l'exécution de ses œuvres dans l'immense basilique, qui fut parfois trop petite pour contenir la foule attirée par l'annonce d'une audition grandiose. Bientôt Notre-Dame fut baptisée « l'Opéra des gueux », et beaucoup devinrent jaloux du musicien qui rendait l'église plus attrayante que le théâtre. Lesueur eut alors à se défendre contre ceux qui l'accusaient d'innover dangereusement, et, en 1787, il publia une brochure, Essai de musique sacrée et Exposé d'une musique une, imitative et particulière pour chaque solennité, dont le retentissement devait rendre sa situation vis-à-vis de l'archevêché plus difficile encore. Il y affirmait sa conviction que la musique doit peindre ; il y montrait que les paroles latines de la liturgie peuvent être dramatisées, car « ces paroles sont comparées aux habits sacerdotaux qui, sans changer de formes, prennent cependant une couleur particulière à chaque solennité ». Et pour exprimer clairement sa pensée, il y analysait une de ses œuvres les plus discutées : une Messe de Nocl dont VOuverture, qui avait suscité tant d'étonnement, signifiait la prophétie sur la naissance du Uédempteur, les vœux des prophètes pour la venue du Messie ; dont le Gloria, où apparaissait dans le tissu symphonique la mélodie du cantique populaire : Où vont ces ijais bergers..., représentait la marche des bergers vers l'étable de Bethléem; dont la composition enfin mettait strictement en action la nouvelle manière de concevoir la musique religieuse qu'on lui reprochait, et que sa brochure s'appliquait à faire triompher. L'archevêque et les chanoines n'osèrent point soutenir, contre les dévots alarmés, Lesueur, qui, las de tracasseries et épuisé par ses travaux, demanda un congé. On voulut considérer cette demande comme une démission, et sa place fut mise au concours. Mais pas un de ses confrères ne consentit à s'associer à celte manœuvre déloyale, et on dut recourir à un étranger, qui reçut les appointements sans le titre. Accueilli dans une maison de campagne, aux environs de Paris, par M. de Champagny, Lesueur se détourna de la musique religieuse pour se livrer à la composition dramatique. Dans le calme de sa retraite, il ne fut point troublé par les bouleversements de la Révolution, et il put achever paisiblement la composition de son premier ouvrage de théâtre, la Caverne, liamené à Paris par le désir de le voir représenter, il trouva la musique orientée vers une vie nouvelle et les meilleurs de ses confrères préoccupés d'un même idéal, plus fraternellement unis qu'au temps où leur art, dédaigneux du peuple, se bornait au service des églises, théâtres ou salons. 11 se joignit à eux avec ardeur, et, tout en édifiant sa renommée de compositeur dramatique par les représentations au théâtre Feydeau de la Caverne en 1702, de Paul et Virijinleen 1794, de Télémaque en 1790, il marqua glorieusement sa place en professant à l'Institut national de musique de 1793, en participant, comme inspecteur et collègue de Gossec, Grétry, Méhul, Cherubini, aux travaux de

la fondation du Conservatoire de 1795, en composant pour les fêles de la liévolution le Chant des Triomphes de la République, Y Hymne du 9 thermidor, le Chant National pour l'anniversaire du 21 janvier, le Chant dithyrambique pour l'entrée triompliale des objets d'art et de science recueillis en Italie, le Chant du i"' vendémiaire an IX, à quatre chœurs, des Hymnes pour les fêtes de la Vieillesse et de l'Agriculture, pour l'inauguration d'un temple à la liberté, une Scène patriotique. Au moment où tombaient les derniers restes de l'enthousiasme de la Bévolution, sous le Consulat, en 1802, Lesueur fut le prétexte d'attaques venimeuses et sournoises dirigées contre Sarrette et le Conservatoire. Dans une brochure intitulée Lett7-e à Guillard sur l'opéra « la Mort d'Adam », el sur plusieurs points d'utilité relatifs aux arts et aux lettres, il avait suscité, suivant l'expression du conseiller d'Etat Rœderer, chargé de l'enquête, « l'improbation de ses confrères, la rumeur de ses subordonnés et le murmure de ses élevés », en prenant prétexte de griefs qu'il pouvait avoir contre l'administration de l'Opéra pour critiquer nettement Bernard Sarrette et certaines décisions prises par ses collègues du Conservatoire. Et il n'avait rien négligé pour rendre bruyante la publication de sa brochure, écrite dans une lieure d'exaltation, sous linspiration d'une fierté blessée, comme le montre bien la lettre qui accompagnait son envoi au premier consul :

« Le plus grand des hommes,

« Me permettras-tu de te dérober quelques minutes (lu temps que tu emploies au bonheur du monde? Ce n'est pas devant toi que je m'abaisserai à échanger les sentiments d'honneur et d'indépendance contre l'art mensonger des courtisans. Fais-toi lire les réclamations que, par ma faible voix, l'art des Grâces et d'Orphée te présente. Terpandre etTimothée en discouraient avec Alexandre; le héros les écoutait avec intérêt. Il leur lit droit. Tu me le dois, je l'attends de toi.

« Salut et respect. »

Pour répondre à la brochure de Lesueur, et surtout aux libelles dirigés contre le Conservatoire, que les ennemis de l'institution fondée par la Convention s'empressèrent de faire paraître à l'occasion du scandale lait par Lesueur, tous les membres du Conservatoire se réunirent, rédigèrent une victorieuse défense el llélrirenl celui qui avait donné le signal de la discorde : l'artiste » assez oublieux de sa mission pour diriger ses etforts contre les jeunes aspirants qu'il devait, aux termes de son contrat, soutenir et favoriser », l'inspecteur de l'enseignement qui n'avait pas craint « de mettre en jeu les passions et les divers intérêts de ceux qui n'attendaient qu'une occasion favorable pour attaquer le Conservatoire afin de réédificr les maîtrises sur ses ruines ». En tête des musiciens qui rejetaient ainsi Lesueur avaient signé ses frères d'armes de la Révolution, Gossec, Méhul, Cherubini.

Nous savons aujourd'hui, avec certitude et précision, qu'à partir de 1802, Lesueur fut avec ceux qui voulaient la reconstitution des maîtrises dans les églises et la reprise par le clergé de l'éducation musicale. Dés le début, il fut acquis à la campagne poursuivie avec ténacité pendant tout le siècle, et qui, si elle ne put aboutir à la ruine du Conservatoire, réussit cependant à faire inscrire au budget, en faveur des maîtrises, une somme annuelle supérieure à la

niSTOIRE DE LA AffJSfQUE

XVIIIe ET XIX» SIÈCLES. — FRANCE 1B09

subvention du Couservaloire et de ses succurs;iles, et dont le total dépassait 450.000 francs lorsque ces cnidits furent combattus par le parlement et progressivement diminués à partir de I880.

La bibliothèque de; l'Opéra conserve, en effet, des papiers et lettres de I.esueur, parmi lesquels se trouvent des certificats, datés de 1802, que Lesueur avait sollicités des personnes autorisées qui l'avaient connu organiste au commencement de sa carrière, à Tours, à Paris. Kt, après 1802, jusqu'à la fin de sa carrière, Lesueur devait affirmer encore plus complètement son retour aux babitiulps de sa jeunesse et sa sympa-

thie poui l'organisation artistique du passé, en reprenant ses prini'ipaies œuvres composées à l'occasion des fêtes de la Hévolulion, afin de les adapter à de la musique religieuse. Il est intéressant de signaler que, dans plusieurs de ces adaptations, Lesueur a abaissé la tonalité d'un ton ou d'un ton et demi.

Le thème principal du Chant des triomphes de la RtpiMique devint celui de la Marche du sacre de Napoléon. Le chant pour voix de basse qui ouvre la Scène patriotique reçut les paroles d'une ode d'Anacréon. Du Chant niitioïKil pour l'anniversaire du 21 janvier, en mi K il fit le Fiiit ndscricordiii du 2'- Te Deum. en ul :

All?Maes!oso M()d*.*'„mais avec moiiv*

Page 1