Rouget de Lisle
Claude-Joseph Rouget de Lisle, aine des huit enfants issus du mariage de Claude-Ignace Rouget, avocat du l'oi, et de Jeanne-Magdeleine Gaillande, est né le 10 mai 1760 dans le Jura, à Lons-le-Saunier.
Alors qu'il était encore tout enfant, un hasard montra que l'instinct de la musique l'animait : sur la place de Montaigu, village voisin de Lons-le-Saunier, que ses parents habitaient de préférence à la ville, une troupe ambulante s'était arrêtée pour donner un concert; la séduction avait été telle sur lui, que, ne pouvant s'arracher aux musiciens, il les avait suivis hors du village, assez loin pour qu'on le crut perdu.
Dans le même temps, au nord de la France, une musique militaire de passage entraînait aussi hors du village natal un enfant du même âge, dont la vocation musicale ne devait pas être contrariée : Gossec.
Parce que l'étude approfondie d'un art d'agrément était indigne d'un fils de bourgeois aisés. Rouget de Lisle ne fut pas donné à la musique qui l'appelait. On le plaça au collège de Lons-le-Saunier, pour y recevoir l'éducation littéraire et scientifique nécessaire à son admission à l'École militaire, et on ne lui permit d'autres études musicales que celles qui lui étaient indispensables pour acquérir sur le violon le talent d'amateur, imposé alors par la mode aux jeunes gens de bonne famille.
En 1776, il vint à Paris et entra à l'École militaire, oii son admission l'obligea à ajouter une marque de noblesse au nom roturier de son père, ainsi qu'en témoigne ce fragment d'un mémoire publié en 1863 par un de ses descendants, le dernier, M. Amédée Rouget de Lisle :
« Le père de l'auteur de la Marseillaise s'appelait Claude Rouget. Le nom ajouté » de Lisle » est celui de mon grand-père. Ce nom fut ajouté à celui de Rouget pour faciliter l'entrée de mon illustre parent à l'Ecole militaire, qui ne recevait alors que des cadets gentilshommes. »
A partir de cette époque, il devint Rouget, sieur de Lisle, et tous les actes officiels ne le désignèrent plus que par son nom anobli.
Pendant les six années qu'il passa à l'École militaire, de 1776 à 1782, Rouget de Lisle eut des préoccupations de poésie et de musique, car, vers 1780, il
donna un essai au théâtre qui réunissait les deux arts ;i la Comédie italienne, et songea peut-être alors à sacrifier sa carrière militaire à ses amours artistiques.
En 1782, nommé sous-lieutenant, Rouget de Lisle vint terminer à l'École d'application du génie de Mézières ses études d'officier-ingénieur. Il en sortit en 17S'i- avec le grade d'aspirant lieutenant en second au corps royal du génie, fut envoyé à Grenoble, puis, après quelques mois, à Mont-Dauphin, dans les Hautes-Alpes, où il resta cinq années.
De celte époque datent les premières œuvres connues de Rouget de Lisle; elles consistent en poésies, pour la plupart destinées à être chantées, dont il écrivit la musique, lorsqu'il ne les adapta pas à des airs populaires ou à des airs en vogue. Le volume qu'il publia en 1796, Essais en vers et en prose, les donne, avec leur date de composition. Ce sont d'aimables fantaisies inspirées par de menus incidents de l'existence quotidienne, et par lesquelles Rouget de Lisle rendait utiles au développement de ses dispositions, et agréables pour ses amis, les loisirs d'une vie de garnison fort peu remplie par ses fonctions militaires, car, en ce temps-là, le corps du génie ne comprenait que des oflîciers et pas de soldats.
De Mont-Dauphin, Rouget de Lisle fut envoyé, en 1789, au fort du Joux, dans le Jura, avec le grade de lieutenant en premier. Mais, dès le commencement tie l'année 1790, il prit un congé et vint à Paris, où il devait rester pendant plus d'un an, insoucieux de sa carrière militaire, ramené par ses constantes préoccupations de poésie et de musique vers le théâtre. Il apportait avec lui trois ouvrages dramatiques : un opéra féerie en trois actes, Atmanzor et Féline, que refusa l'administration de l'Opéra; une comédie en deux actes, mêlée de chants, l'Aurore d'un beau jour ou Henri de Navarre, présentée aux sociétaires de la Comédie italienne, qui ne l'acceptèrent pas,, mais qui reçurent Baijard dans Bresse, opéra en deux actes, dont le soin d'écrire la musique fut conlié au compositeur Champein.
Bayarddans BreA-se, représenté en février 1791, ne put être joué que deux fois; d'ailleurs. Rouget de- Lisle condamna lui-même son œuvre, en écrivant sur la première page du manuscrit, qui a été conservé : « Mauvais ».
Le mouvement révolutionnaire, qui commençait à gagner même la musique, ne tarda pas à inlluencer Rouget de Lisle. Devenu l'ami de Grétry, il écrivit, pour qu'il la mît en musique, une comédie en trois actes mêlée de chant, les Deux Couvents, « dont le but moral était de mettre dans tout leur jour l'hypocrisie et les fureurs monacales, et de prouver que la justice et l'humanité résident ensemble chez le peuple ». Ce nouvel essai, représenté en 1792, quoique beaucoup plus heureux que Ba)jard dans Bresse, ne devait cependant pas parvenir au succès, car Gréiry se servit de l'ouverture pour un autre ouvrage donné en 1793, la Fête de la Raison ou hi Rosière républicaine ».
Mais c'est hors du théâtre que Rouget de Lisle va désormais exprimer ses impressions, nées du mouvement révolutionnaire. Déjà l'inoubliable fête de la; Fédération du 14 juillet 1790 a mis de l'enthousiasme dans ses vers. Il ébauche un Hymne à la Liberté : Liberlp sainte, Viens, sois l'àme de mes vers...
Il entend les bruits alarmants qui viennent de lar frontière et reprend sa place dans l'armée. A Stras-
HISTOIRE PK LA MIISIQUE
XVIII' ET XIX" SIÈCLES
liourg, où il est envoyé, le \>"' mai 1791, comme capilaine, l'héroïsme de poète et de musicien qu'il porte! en lui va se révéler.
L'enthousiasme que l'agitation révolutionnaire de Paris avait mis au cœur de Houget de Lisle, loin de tomber, s'y exalta.
Le maire, Frédéric Diétrich, élu par ses concitoyens di"'S la constitution de la municipalité, en 1790, était ardemment dévoué aux idées nouvelles, qui ralliaient de plus en plus unanimement des habitants dont l'instinct patriotique se révoltait contre les louches manœuvres, sans cesse renouvelées, des nobles émigrés à Cobleiitz.
Quelques semaines après son arrivée, à la fin du mois de juin, Rouget de Lisle connut la sincérité révolutionnaire de la grande majorité des habitants de Strasbourg, en voyant la ville fêter spontanément, par des chants et des illuminations, la nouvelle de l'arrestation de Louis XVI à Varenne.
En outre, la destinée l'avait conduit dans une ville où la musique tenait une grande place. Ses deux théâtres d'opéras et ses deux chapelles étaient renommés. Des artistes fameux y avaient été attirés, tels que Edelmann, qui, dix années auparavant, triomphait à Paris, comme compositeur de l'opéra Ariane dans l'île de Na.ios et comme professeur de MéhuI, à qui Gluck l'avait confié; tels que Ignace Pleyel, fixé depuis 1783 à Strasbourg. I^e maire, Frédéric Diétrich, était lui-même musicien, et ceux qui vivaient avec lui s'adonnaient à la musique : sa femme et ses deux nièces jouaient du clavecin, lui chantait, jouait du violon, et composait même parfois des « allemandes ».
A Strasbourg, rien ne manquait donc de ce qui pouvait servir les préoccupations poétiques et musicales de lîouget de Lisle, détourné du théâtre et de la frivolité artistique depuis que la fièvre révolutionnaire l'avait gagné.
Dès le mois de septembre 1791, l'occasion de les manifester, sous la forme nouvelle qu'inspiraient les circonstances, fut donnée à Rouget de Lisle. Le 14 septembre, Louis XVI avait juré fidélité à la Constitution. L'acceptation du roi avait été fêtée, à Paris, le 18 septembre; elle fut célébrée à Strasbourg, le 2o, par une cérémonie grandiose. Le maire Diétrich avait demandé à Rouget de Lisle d'écrire un hymne, et à Ignace Pleyel de le mettre en musique, puis il avait convié tous les habitants à apprendre et à chanter le refrain de cet hymne.
Au jour de la fête, le peuple de Strasbourg s'unit au chœur et à l'orchestre pour dire avec ferveur, sur la mélodie presque religieuse qu'y avait adaptée Ignace Pleyel, le refrain de l'Hi/mne à la Liberté dont Rouget de Lisle avait ébauché quelques vers après les premières impressions reçues à Paris et où s'affirmait maintenant, par l'initiative du maire Diétrich, sa volonté de mettre son art au service des enthousiasmes de la Révolution :
Loin de nous le vain délire
D'une profane gailé !
Loin de nous les clianls qu'inspire
Une molle volaplé!
Liberté sainte.
Viens, sois l'àme de mes vers,
El que, jusqu'à nos concerts,
Tout porte ta noble empreinte.
L'hymne survécut à la fêle qu'il avait animée. Propagé par l'immense voix du peuple, il franchit la frontière, et, dans une brochure qu'il publia en 1794, Houget de Lisle, s'adressaut au peuple et à ses repré-
sentants, le poète de Vllymne li laLiOerlr put rappeler, avec une (ierté légitime, que « souvent, de la rive libre du lleuve, il entendit le rivage opposé retentir de ce chant consacré à la liberté française, traduit en allemand sur le même rythme que l'original ».
Sept mois plus tard, une nouvelle initiative du maire Diétrich mit à l'œuvre Rouget de Lisle. L'enthousiasme avait encore grandi en lui; il fut à la fois poète et musicien, et c'est le chant national de la Franco qu'il créa.
Le 20 avril 1792, l'Assemblée nationale avait déclaré la guerre à l'Autriche et à la Prusse; le 23 avril, la guerre avait été proclamée à Strasbourg, où le maréchal Lukner était venu prendre le commandement de l'armée du Rhin. Pendant toute la journée, la ville avait été secouée d'un frisson patriotique, le bataillon des jeunes volontaires « les Enfants de la Patrie »,que commandait le fils aîné de Diétrich, avait défilé au chant du Ça ira, et dans tous les cœurs étaient les pens.ées que formulait une proclamation de la « Société des Amis de la Constitution »:
« Aux armes, citoyens! L'étendard de la guerre est déployé ; le signal est donné. Aux armes ! 11 faut combattre, vaincre ou mourir...
« Qu'ils tremblent donc, ces despotes couronnés ! L'éclat de la liberté luira pour tous les hommes...
« Marchons ! Soyons libres jusqu'au dernier soupir, et que nos vœux soient constamment pour la félicité de la patrie et le bonheur de tout le genre humain. »
Le soir, un dîner réunissait chez le maire Diétrich les principaux officiers : Rouget de Lisle était au nombre des convives. Lorsqu'il quitta ce banquet, qui avait prolongé tard dans la nuit l'animation patriotique de la journée et ajouté encore à l'excitation des esprits, son imagination était tout entière à une proposition du maire Diétrich, lancée dans la conversation, et dont les termes ont été rapportés par l'un des témoins, le lieutenant C. Masclet :
« ... Il nous faut un chant de guerre pour animer et guider nos soldats; le corps municipal décernera un prix au meilleur. Parlez-en à vos amis; je vais faire annoncer le concours dans les papiers publics... »
Mais ce n'est point l'idée de triompher à un tournoi artistique qui le poussait. Il raconta plus tard à son ami Désiré Monnier, que « se sentant subjugué parle sentiment héroïque qui exaltait le maire Diétrich, il avait entendu en lui la voix d'une muse qui lui criait : « Va! va... » Et il était allé.
Rentré dans sa chambre, en proie à 'son rêve, il s'efforça de rythmer et les ardentes paroles entendues: " Aux armes, citoyens... L'étendard de la guerre est déployé... Marchons... » et les sons que ses doigts, obéissant à sa pensée enthousiaste, faisaient jaillir de son violon. Sous la poussée de l'exaltation patriotique, les vers et les notes s'organisèrent.
Lorsque Rouget de Lisle, jeté sur son lit pour quelques heures par l'épuisement, se réveilla, au matin du 26 avril 1792, les brouillons qui encombraient sa table de travail rappelèrent à son esprit le rêve de la nuit. 11 le retrouva fixé sur le papier en vers et en notes.
Anxieux de son œuvre, il courut la montrer au maire Diétrich, qui donna aussitôt l'ordre de réunir chez lui, le soir même, les invités de la veille. Quand ils furent tous là, sa voix vibrante, que soutenait le clavecin, entonna l'hymne de Rouget de Lisle. L'émotion tenait tous les assistants après qu'il eut chanté; ils senlaient confusément qu'un miracle s'était ac-
EXCYCLOPÈDIE DE LA MUSJOUE ET DICTIOXNAIliE DU COSSERVATOIRE
compli : l'héroisme avait élevé jusqu'au génie l'aimable talent de l'officier, amateur poêle et musicien; mais nul ne prévoyait alors la destinée glorieuse réservée à l'hymne de Rouget de Lisie, qu'il avait appelé Chiiiit de guerre de l'armre du Ukin, dédié au maiéclial Lukner.
Le souvenir de cette première audition dans le salon du maire Diétrich ne fut même pas conservé lidoiement. Une fausse tradition s'établit. Ce ne fut plus Diétrich qui avait chanté, mais Uouget de Lisle , et la vérité fut ell'acée par la légende, dont Lamartine se fit le propagateur dans l'Histoire des Giroii- (Jitis, où le peintre Pils a pris le sujet de son tableau très connu.
lîapidement, le Chant de guerre de l'armée du Rhin se répandit.
Quelques jours après son éclosion, il était exécuté par la musique de la garde nationale, pour saluer l'arrivée à Strasbourg du bataillon de Rhône-et-Loire. Les vaillants soldats s'étaient reconnus dans cet air, auquel ils trouvaient des moustaches. Rouget de Lisle l'envoyait à Grétry, qui, <■ d'après l'invitation de l'auteur », en tirait plusieurs copies qu'il distribuait à Paris. Puis, par la voie d'un journal constitutionnel, rédigé sous les auspices de Diélricli, le Chant de guerre parvint à Marseille.
A ce moment, les clubs de Montpellier et de Marseille réunissaient des volontaires ce sachant mourir )> pour les envoyer au camp des fédérés, dont l'Assemblée nationale avait décrété la formation sous Paris. Le bataillon fut bientôt levé, et il partit vers Paris, à travers la France, emportant avec lui l'hymne de Rouget de Lisle pour chanson de route. Dans les villes, dans les villages, l'enthousiasme du : Aux armes, citoyens, retentit, et tout le long du chemin pai'couru par les Marseillais, le chant nouveau fut semé. Ils l'avaient sur les lèvres en entrant à Paris le 30 juillet; quelques jours après, ils l'avaient mis aux lèvres de tous les Parisiens. C'est en chantant leur hymne, familièrement baptisé la Marseillaise. que le peuple envahit les Tuileries au 10 août, et c'est en le jouant sur le précieux clavecin de Marie- Antoinette, pour une ronde joyeuse, qu'un des assaillants arrêta la fureur destructrice qui gagnait la foule.
L'n mois plus tard, le 26 septembre, le ministre de la guerre, Servan, écrivait au général Kellermann, après Valmy :
Il ... La mode des Te Deum est passée, il faut y substituer quelque chose de plus utile et de plus conforme à l'esprit public. Je vous autorise donc, général, si vous avez besoin d'autorisation, à faire chanter solennellement, et avec la même pompe que vous auriez mise au Te Deum, l'Hymne des Marseillais, que je joins ici à cet effet... »
Et le 29 septembre, du quartier général de Dampierre-sur-Aisne, Kellermann répondait au ministre : " ... Je substituerai très volontiers au Te Deum Y Hymne des Marseillais, que j'ai trouvé joint à votre lettre, et le ferai chanter solennellement avec la même pompe que j'aurais mise au Te Deum... »
Désormais, l'œuvre n'appartient plus à Rouget de Lisle; le peuple l'a donnée à la France.
Trois mois seulement après que Rouget de Lisle eut écrit le Chant de guerre de l'année du Rhin, les destinées de l'œuvre et de l'auteur étaient si complètement désunies, que le même événement marqua le commencement de la gloire pour l'œuvre et le commencement du malheur pour l'auteur.
Après la journée du 10 août 1792, dans laquelle le peuple de Paris avait renversé la monarchie et préparé la République en chantant la nouvelle chanson apportée par les volontaires marseillais, le Chant de guerre de l'armée du Rkiti, définitivement appelé la Marseillaise , devint à la fois le chant des citoyens lépublicains et celui des soldats de la République, le chant instinctivement entonné aux heures d'enihousiasme.
Lorsque, à Huningue, où il avait été envoyé de Strasbourg depuis le mois de juin, les commissaires Carnot et Prieur vinrent, le 2o août, recueillir l'adhésion des fonctionnaires aux décrets rendus par l'Assemblée législative au lendemain du 10 août. Rouget de Lisle, insensible aux raisons qui avaient détourné le peuple du roi, fut le seul à refuser et à protester contre la suspension des pouvoirs de Louis XVI et la convocation d'une Convention nationale. Inébranlable dans son refus, malgré l'insistance des deux commissaires, comme lui officiers du génie, il subit la loi et fut suspendu de ses fonctions.
Se croyant menacé de proscription, il quitta Huningue et se réfugia dans les montagnes du pays.
Son ami Désiré Monnier a raconté qu'il y errait depuis plusieurs semaines, quand il rencontra un montagnard chantant : « Allons, enfants de la patrie... »
« Que chantes-tu là? lui dit-il.
— C'est la Chanson des Marseillais! Est-ce que vous ne la connaissez pas?
— Oh, si, si, je la connais bien, je la sais par cœur comme toi. Mais cette chanson, faite à Strasbourg, pourquoi l'appelles-tu Marseillaise?
— Elle n'est pas de Strasbourg; ce sont les Marseillais qui l'ont composée et qui l'ont portée à Paris, où elle se chante tous les soirs sur les théâtres. J'ai vu ces Marseillais, avec leurs bérets rouges, et les ai assez entendus chanter leurs couplets... »
En même temps que la gloire de son hymne lui était ainsi révélée, Rouget de Lisle apprenait que la patrie avait adopté l'œuvre sans prendre souci de son auteur. Peut-être trouva-t-il cela juste, car lui aussi était alors indifférent aux dangers qui menaçaient la patrie; l'ennemi avait pénétré jusqu'en Champagne et marchait sur Paris. Rappelé au devoir, il vint à Colmar, et voyant les actes de l'Assemblée législative sanctionnés par la nation, qui avait accepté la Convention, la déchéance de Louis XVI et la République proclamée le 22 septembre, il écrivit au général Valence pour reprendre du service dans l'armée du Nord comme volontaire.
Le général Valence répondit en lui offrant une place d'aide de camp et en l'assurant qu'il auraitbien soin de l'auteur d'une chanson devenue le cri général Je la République.
Rouget de Lisle vint rejoindre à Verdun en octobre 1792 et y fut réintégré dans l'armée, après avoir prêté le serment civique et reçu acte de sa réhabilitation provisoire.
Pendant la campagne, à laquelle il prit une part active, particulièrement au siège de Namur, où il servit « avec zèle, bravoure et intelligence dans sa qualité d'ingénieur », Rouget de Lisle vil quelle place tenait son hymne dans l'armée des volontaires de la République, les vainqueurs de Jemmapes, qui avaient marché à l'assaut, entraînés à la victoire par Dumouriez chantant la Marseillaise.
Les lettres de ses amis lui apprirent qu'à Paris son hymne n'était pas moins glorieux.
/iisroiitf: DE LA Musiori- xviii" et xix" siècles. - France 1623
Le jour de la proclamation de lii liépiibliqiie, dans I il avait iHi; chanté à l'Opéra. Le 30 septembre, au une représentation doiniée « au pi-ofit des femmes et mémo Ihéàtre, il tut mis euscéneparGossecet Gardel, des enfants de nos frères partis pour les fi'ontières » , I sous U'. tilro : (offrande à lu Lihorir.
Choryphee
La Miir^rillal^r ifra,t:menl), arran-oment de G. Larghelto lie et soutenu
Amoursa-cre de la Pa . tri . e,Conduis,soutiens nosbras ven ,
Très doux .
vec tes de . fen . seurs, Combats a . vec tes de . fen
seurs! Sous nos dra. peaux que la vie. toi . re Ac . coure à tes mâ-les ac
[lISTOinE DE LA MVSIQVE XVIII^ ET XIX<^ SIÈCLES. — FRANCE
1626 ENCVCLOPÈDIE DE LA MUSIQUE ET DICTIOXNAItlE OU r.nxSERVATOIHE
lUSTOlUE PE LA MUSIQUE XVIII" ET XIX" SIÈCLES. — FRANCE 1627
Le 14 octobre, à la fêle donnée sur la place de la lîévolution, pour célébrer la conquête de la Savoie, la Marseillaise avait remplacé le Te Dcinn, et un poète inspiré, dont le nom n'est pas encore connu avec certitude, y avait ajouté le couplet des enfants :
Enfin, une lettre de Grétry, datée de novembre, affirmait la popularité acquise :
« ... Vos couplets des Marseillais, Allons, enfants de la patrie, sont chantés dans tous les spectacles et dans Ions les coins de Paris; l'air est très bien saisi par tout le monde, parce qu'on l'entend tou's les jours chanté par de bons chanteurs... »
Aussi lorsque, en janvier 1793, il vint à Paris avec le général Valence, qui l'y laissait pour veiller à la régularisation de sa situation militaire, Rouget de Lisle ful-il tout naturellement plus disposé à s'abandonner aux rêves de poésie et de musique suggérés par la gloire retentissante de la Murscillaise, que de faire les démarches intéressant l'avenir de sa carrière d'officier. Il resta capitaine du génie, mais sans solde, et se livra aux préoccupations artistiques qui, depuis quelque temps, sommeillaient en lui.
Alors qu'il était encore à Strasbourg en 1792, l'inspiration héroïque lui étant revenue, en cherchant à « renouveler la fameuse romance de Kolaud, qui était le chant de guerre de nos ancêtres », il avait écrit le poème et la musique du chant de guerre Roland Il Itoncevtnix :
qui, trois ans plus tard, allait devenir la chanson de route et de victoire des soldats de Hoche à Quiberon, et qu'on admirerait davantage aujourd'hui, si l'hymne écrit un mois auparavant ne s'était pas élevé à tant de gloire. Pour Roland à Roncecau.c Uouget de Lisle s'inspira de la chanson sur lloland de Sedaine dans
son opéra Guillaume Tell, mis en musique par Grétry en 1791. Au refrain de Sedaine, Mourons pour la patrie. Un jour de gloire vaut cent ans dévie, il substitua le refrain qu'Alexandre Dumas et Maquet reprirent textuellement en 1847, pour le Chant des Girondins mis en musique par Varney dans le Chevalier de Maison-Rouge.
Quand, en 1793, il voulut se remettre h l'œuvre, c'est vers le théâtre qu'il se tourna. Il s'y était déjà essayé sans succès en 1790, avec les livrets de Bai/ard dans Bresse et des Deu-e Couvents ; maintenant il se sentait porté par la gloire de son hymne, dont on ignorait moins qu'il était l'auteur. Il oflrit à l'Opéra le livret Ahnanzor et Féline, qu'on lui avait refusé autrefois. L'ouvrage ne fut pas accepté, et Uouget de Lisle ne put se lancer dans de nouvelles tentatives ; car, encore une fois suspendu de ses fonctions, en aoiàt, il fut atteint par la loi des suspects et, en septembre, fut incarcéré à Sainl-Germain-en-Laye, où il s'était réfugié.
Rendu à la liberté, après quelques jours, au moment où la Raison était célébrée, en novembre, il fut le porte et le musicien d'un u Hymne à la Raison >■ écrit pour trois voix.
Une nouvelle imprudence d'action ou de langage le signala au Comité de salut public. En janvier 1794, il fut réenfermé à la prison de Saint-Germain, pour n'en sortir qu'après le 9 thermidor, sept mois plus tard.
Pendant ce temps, la Marseillaise continuait sa destinée glorieuse.
En 1793, alors que Rouget de Lisle s'efforçait vainement de triompher au théâtre, elle avait paru encore une fois à l'Opéra, dans le Coni/rès des Rois, on, succédant à la musique de 0 Richard, ô mon roi, de Grétry, la musique de l'hymne de Rouget de Lisle signifiait, avec une éloquente ingénuité, l'avènement et le triomphe de la République; elle était devenue l'auxiliaire des Carnot, des Bonaparte, des
INCYCLOPÈniE DE LA MUSIQUE ET DICTIO.WAIRE DU CONSEnVATOlliE
Dumouriez, dont les soldats victorieux la chantaieni dans les villes conquises « pour donner envie d'être libre » ; en Allemagne, après Mayence, Goethe avait glorifié ce « Te Dcum révolutionnaiie, saisissant et terrible ». Pour se venger de celte gloire qui leur était funeste, les réactionnaires avaient tenté de l'avilir :
Allons, enfants de la Coiirlille,
Le joui' de boire est arrivé;
C'est pour nous que le boudin grille...
En 1794, alors que Rouget de Lisle était emprisonné, ce fut sur l'air de la Marseillaise que se chanti'rent les innombrables couplets nés des événements : pour célébrer les victoires des armées, la mémoire des républicains victimes de leur cause, Charlier, Marat, Lepelletier; en juin, le peuple tout entier de Paris, rassemblé au Champ de Mars pour la fête de l'Être suprême, chanta le refrain de l'hymne écrit par J. Chénier sur la musique de la Marseillaise, mêlant sa voix aux deux cents tambours et aux salves « annonçant aux républicains que le jour de gloire est arrivé ».
A l'heure de cette apothéose, dont aucune musique n'avait encore été jugée plus digne, Rouget de Lisle, prisonnier, obéissait au décret appelant tous les citoyens détenus « à justifier de leur conduite, de leur état et de leurs principes depuis les premiers jours de la Révolution )■. Dans son manifeste adressé au peuple et à ses représentants, il en fut réduit à rappeler, pour sa défense, qu'il était l'auteur de la Marseillaise...
Mais la désunion entre les destinées de l'œuvre et de l'auteur devait devenir encore plus complète.
Mis en liberté, en juillet, après le 9 thermidor. Rouget de Lisle célébra la chute de Robespierre dans un Hymne dithyrambique, qu'il écrivit avec exaltation, aussi généreusement inspiré par l'amour de la liberté qu'il l'avait été par l'amour de la patrie- D'autres célébrèrent aussi la chute de Fiobespierre; parmi eux, le poète Souriguière et le musicien Pierre Gaveaux, dont la collaboration donna le Réveil du Peuple, qui fut bientôt adopté par les réactionnaires, et qu'ils opposèrent, dans les rues, dans les théâtres, aux républicains demeurés fidèles à la Marseillaise. Alors on vit Rouget de Lisle du côté des muscadins et de la jeunesse dorée, pour qui la Marseillaise était criminelle, et le Réveil du Peuple hymne favori.
Cependant, un moment vint où Rouget de Lisle fut associé à la glorieuse destinée de son œuvre.
A la séance de la Convention du 14 juillet 1793, le représentant Jean Deiry, après l'audition de la Marseillaise par l'Institut national de musique, déposa cette proposition :
« ... Je demande que l'hymne à jamais célèbre des Marseillais soit consigné tout entier au procès-verbal d'aujourd'hui et que le comité militaire donne des ordres pour que cet air soit joué à la garde nationale... Je demande que le nom de l'auteur de l'hymne des Marseillais, Rouget de Lisle, soit honorablement inscrit au procés-verbal. »
L'assemblée adopta la proposition aux cris de : « Vive la République ! »
Depuis ce jour, où s'associaient enfin les destinées de l'œuvre et de l'auteur, et qui marquait la glorification suprême, ]a. Marseillaise est devenue officiellement le chant national de la France.
Pendant que la Convention décrétait son œuvre «chant national » et inscrivait son nom « honorable-
ment )i au procès-verbal de la séance du 14 juillet 179;;, Rouget de Lisle n'était pas à Paris.
Arraché pour quelques mois aux vicissitudes de sa destinée, il avait été réintégré dans l'armée en mars 1795, avec le grade de capitaine de !■■'= classe, et désigné, en mai, pour être employé à l'armée du Rhin; mais il avait préféré aller en Bretagne prendre place comme volontaire dans les colonnes républicaines commandées par Hoche et participer à la campagne contre les Anglais et les émigrés, dont il écrivit plus tard le récit sous le titre : Historique et Souvenirs de Quiberon.
Lorsqu'il revint à Paris, après avoir été blessé à la cuisse d'un coup de mitraille, de nouveaux hommages l'attendaient : à la séance du 27 juillet, le représentant Fréron prononça l'éloge du « nouveau Tyrtée » qui savait « également chanter la liberté et combattre pour elle », et fit décréter qu'un emploi lui serait donné dans l'armée ; quelques semaines après, le Comité d'instruction publique prit un arrêté autorisant l'auteur de l'hymne des Marseillais à choisir dans le dépôt national deux violons avec leurs archets et étuis; enfin, en mars 1796, il fut nommé chef de bataillon.
Presque aussitôt il retomba dans les tribulations : se croyant suspecté d'incivisme pour avoir demandé à être désigné pour conduire à l'empereur d'Autriche la fille de Louis XVI, et convaincu que le directeur Carnot lui était hostile , depuis les événements du 10 août 1792, Rouget de Lisle donna sa démission, quelques semaines seulement après sa nomination; il la maintint malgré une tentative de réconciliation faite par un ami commun à Carnot et à lui, qu'il rendit vaine, « pour maintenir la dignité de son caractère, que rien ne dégradait à ses propres yeux comme une réconciliation aussi visiblement intéressée... »
Celte décision, qui brisait à jamais sa carrière militaire, le rendit à ses préoccupations de poésie, de musique et de théâtre. Pendant l'année 1796, il fit paraître des livraisons de 7{o//if/Mces avec accompagnement de forte-piano et violon, écrites sur des poèmes de lui et de divers collaborateurs. Puis il publia un volume intitulé Essais en rers et en prose, dédié à son ami Méhul et contenant, avec les aimables fantaisies rimées pendant sa jeunesse à Mont- Dauphin, au fort de Jou.v, à Paris, une nouvelle en prose, Adélaïde et Monville, que termine un Hymne à l'Espérance, puis les œuvres nées de la Révolution : la Marseillaise, sous le titre Chant des Combats, vulgairement appelé Hymne des Marseillais, avec l'Exer/i monumentum d'Horace pour épigraphe; VHymne à la Liberté, Roland à Roncevauœ, l'Hymne à la Raison, l'Hymne du 9 thermidor, les Héros du Vengeur, hymne composé en 1794 pour célébrer l'héroïsme des marins français.
Après ces publications. Rouget de Lisle se vit placé par les journaux à un rang distingué parmi les gens de lettres et les musiciens; on ne voulut plus voir en lui que l'artiste, et le soldat fut effacé.
En 1797, il voulut rentrer dans l'armée comme aide de camp de Hoche.
L'arrêté du Directoire décidant qu'un officier démissionnaire ne pouvait rentrer dans l'armée fut rigoureusement opposé à sa demande, que ne put servir en la circonstance son prestige artistique, dont le Directoire se souvint seulement quelques mois plus tard, à l'iieure de la proclamation faite au Champ de Mars pour l'anniversaire de la fondation de la
inSTOIItE DE LA MUSIQUE
XVIII' ET XIX^ SIÈCLES
FRANCE
Iiépulilique. Dans le texle lu, le nom de Rouget de I.ijie fut associé à ceux dos autres poètes et composiloiu's ayant contribué à l'ornement des fêtes nationales depuis la conciuôte de la Liberté, proclamés ilijçnes de la reconnaissance de la nation et conviés à servir encore, par leurs talents, la gloire de la patrie. Homme d'action, solicité par les entreprises mililaires qui lui étaient à jamais interdites, Uouget de I.isle fut désormais léduit h vivre en conlradiclion avec son insliiict d'activité exubérante et à s'efforcer (le tromper son impatience en s'employant aux travaux les plus divers.
En 1798, il compose le poème et la musique du Chant des Vengeances, qu'il met en scène au théâtre de la République et des Aris, et écrit, en collaboration avec Després, comme autrefois Dcu.v Couvents, le livret de l'opéra-comique Jacqiiot ou l'Ecole des Mères, représenté au théâtre Favart, avec la musique de Della- Maria; puis il se fait nommer agent accrédité par la République batave auprès du gouvernement français, et part en Hollande, afin d'étudier consciencieusement les besoins du pays. 11 revient à Paris, à la lin de 1799, quand le 18 brumaire a consacré la puissance de Bonaparte, et, rendant compte de sa mission au premier consul, il lui parle en même temps de la France avec son habituelle sincérité imprudente :
"... Surtout, quoi qu'il arrive, au nom de votre gloire, au nom de la patrie, ne cherchez jamais à forcer la confiance nationale ou à la suppléer; du moment que vous y songeriez, tout serait perdu... » Pour le faire taire, Bonaparte lui commande un hymne de guerre, et Rouget de Lisle écrit le poème et la musique du Chant des Combats, mis en scène au théâtre de la République et des Arts en 1800. Ayant vu de prés, à cette occasion, l'anarchie qui régnait dans ce théâtre, il veut y remédier et pose sa candidature à la direction.
Sa proposition n'a pas de suite, et, en novembre 1800, se reprenant à espérer une place dans l'armée, il écrit à Bonaparte :
u ... Emmenez-moi comme officier du génie, comme officier d'état-major, comme simple grenadier, pourquoi pas comme votre barde? Mais enfin, emmenez- Bonaparte ne veut pas de Rouget de Lisle dans l'armée, même comme barde, et lui donne, en réponse, la mission d'aller présenter au roi d'Espagne les cadeaux qu'il olfre en gage d'amitié. lin revenant, il se laisse entraîner par la femme du premier consul dans une entreprise de fournitures de vivres pour l'armée et s'y ruine.
En 1802 il est sans ressources et, « frustré de toute perspective dans sa patrie », songe à s'exiler en Angleterre. Le vote sur le consulat à vie de Bonaparte intervient; il est parmi les huit mille opposants, '< pour les mêmes motifs et les mêmes pressentiments qui lui avaient fait voter contre le 10 août », et, devenu l'adversaire irréductible des menées du premier consul contre la liberté, il a l'audace de lui écrire, au mois de février 1804 :
i< Bonaparte! vous vous perdez, et, ce qu'il y a de pire, vous perdez la France avec vous. Qu'avezvous fait de la liberté? Qu'avez-vous fait de la République? A quoi se réduisent aujourd'hui les destinées superbes auxquelles votre 18 brumaire avait reconquis cette malheureuse France?... Ce ne fut point pour la domination d'un seul qu'elle abjura la tyrannie des cinq... »
Trois mois après, l'Empire est fait. Rouget de Lisle, désemparéjusque-là, est maintenantlamentablement échoué. L'ennui pesant qui l'accable ne lui laisse de force que pour faiie confidence aux siens de son remords d'inaction.
Pour vivre, il copie de la musique et en compose, que son ancien collaborateur do Strasbourg, devenu éditeur, Ignace l'ievel, édite et lui paye. Sa plus grande distraction est de se mêler parfois aux savants et aux artistes réunis chez Sophie (;ail, dont les aimables compositions sont en pleine vogue, et qui témoigne à Rouget de Lisle une sympathie sincère. Signalé à la police, on ne voit en lui qu'un « individu peu connu », mais on l'inquiète à propos de libelles anonymes ou des conspirations de Pichegru et de Cadoudal, et surtout à cause de sa parenté avec le général Mallel, deux fois mêlé aux complots dressés contre ^apoléon.
En 1812, ayant abandoimé toute espérance, il fuit; Paris et revient au pays natal, vers la douce maisoit familiale de Monlaigu, déserte maintenant qu'il nelui reste plus qu'un frère, dont la carrière militaire se continue brillamment sur les champs de bataille. Il rêve d'y mourir en paix, à l'abri des événements, dont il ne se préoccupe plus que pour exprimer, dans un Uijiune à la Paix, écrit pendant la campagne de Moscou, le désir d'activité pacifique qui anime la nation, et dans l'hymne Dieu conserve le Roi, le Chant: du Jura, éciils en 1814, les espérances de réconciliation attendues, du renversement de l'Empire et de la Restauration du régime de la vieille France.
Mais la suprême consolation de terminer ses jours au berceau de son enfance va lui être ravie. Son frère, le général Rouget, ne veut pas abandonner la part qui lui revient de la propriété de Montaigu et en demande la mise en vente. Traînant cette nouvelle amertume, il revient à Paris, tombé jusqu'à la misère de l'hôtel garni et jusqu'à la besogne anonyme de traductions pour la Revue britannique.
Cependant, rhéroisme qu'il porte en lui n'est pas encore épuisé : à l'occasion du relèvement de la statue du Pont Neuf, en 1817, il compose /fc»rj /F, chant héroïque, puis, dans les années suivantes, les Vétérans, Mon Dernier Vani, et lorsque paraît la Sainte Alliancedes Peuples, de Béranger, il s'enthousiasme pour la chanson qui convie les peuples à la fraternité, et sa musique fait joyeusement résonner le refrain :
Cette collaboration inaugure d'affectueuses relations entre Rouget de Lisle et Béranger, qui devient le confident de l'auteur méconnu du glorieux chant national proscrit et s'applique à soulager sa détresse.
Bientôt désabusé par les progrès de l'esprit réactionnaire qui sévit contre la liberté avec plus de hardiesse encore qu'au temps de l'Empire, Rouget de Lisle se tourne vers l'avenir et se passionne pour les projets de réformes sociales de Saint-Simon, le prophète des socialistes d'aujourd'hui; il lui conseille de faire entrer la musique dans ses moyens d'action, et, comme exemple, il compose le poème et la musique du Chant des Industriels, exécuté par les ouvriersd'une manufacture dont le directeur, Terneaux, est aussi un adepte de la doctrine nouvelle.
En 1820, quelques mois après la publication du recueil contenant ses principales œuvres de poésie et de musique, sous le titre de Cinquante Chants français,
et à laquelle furent consacrées ses dernières ressources, on l'enferme pour dettes à Sainte-Pélagie. Il avoue cette honte à Déranger, qui s'emploie à le tirer d'embarras.
Sorti de prison et recueilli par ses amis à Choisyle-Roi, il compte, pour se soustraire aux bienveillantes générosités qui lui pèsent, sur son opéra, tiré de Shakespeare, Macbeth, mis en musique par le compositeur Cliélard, et représenté à l'Académie royale de musique en juin 1827 : l'ouvrage ne peut dépasser cinq représentations. Le compositeur va le faire triompher en Allemagne, où son succès lui vaut la place de maître de chapelle du roi de Bavière, pendant que son collaborateur, désespéré, songe au suicide.
Vient 1830. Le mouvement révolutionnaire rappelle Rouget de Lisle à l'énergie. Il part de Choisy-le-Hoi pour aller aux barricades, saiw souci de ses 70 ans, et ne peut accomplir le trajet. Mais le pressentiment qui le poussait vers Paris ne le trompait pas : avant même d'être proclamé roi, le duc d'Orléans se souvient qu'en 1792 il a été le compagnon d'armes de l'auteur de la Marseillaise; il le décore, lui donne une pension et restitue à son hymne sa gloire nationale. Maintenant, la ManeilUme est réveillée, et Berlioz, qui vient de remporter le prix de Rome, en fait un arrangement à grand orchestre et h double chœur, où les désignations « ténors et basses » sont remplacées par " tout ce qui a une voix, un cœur et du sang dans les veines », en souvenir de l'enthousiasme avec lequel le peuple, assemblé au Palais-Royal, avait chanté l'hymne après les trois glorieuses.
L'heure de la justice était enlin venue pour Rouget de Lisle. Les dernières années de sa vieillesse furent douces. Toute une cour de jeunes Francs-Comtois égaya son asile de Choisy et le vénéra comme un patriarche auréolé d'héroïsme. Lui, dans cette apothéose inespérée, resta lidèle à ses préoccupations de poésie, de musique et de théâtre; il écrivit des romances restées manuscrites, ses souvenirs de Quiberon, et tira A'Othello de Shakespeare un livret d'opéra , destiné à son jeune émule Berlioz, auquel il avait écrit, en le remerciant de la dédicace de son arrangement de la Marseillaise :
•' Voulez-vous que nous fassions connaissance? Votre tète parait être un volcan toujours en éruption : dans la mienne, il n'y eut jamais qu'un feu de paille qui s'éteint en fumant un peu. Mais enlin, de la richesse de votre volcan et des débris de mon feu de paille combinés, il peut résulter quelque chose... »
Mais Berlioz avait dû partir en Italie.
Il fallut plusieurs mois de maladie pour ruiner le tempérament robuste de Rouget de Lisle, qui mourut, après avoir dépassé sa soixante-seizième année, le 27 .juin 1836.
Au cimetière de Choisy-le-Roi, après les discours de deux amis, pendant le lent défilé de la foule, des ouvriers, massés près de la tombe, chantèrent avec une gravité émue la Marseillaise.
Ce simple hommage fut grandiose : il venait de ceux dont les espoirs de beauté avaient inspiré le dernier enthousiasme lyrique de Rouget de Lisle, le Chant des Industriels, et, ;i cette heure solennelle, aucune cérémonie, aucune parole, ne pouvaient être aussi impressionnantes que le chant de l'hymne où apparaissait vivante, libérée des douloureuses désillusions, l'âme héroïque de Rouget de Lisle, suprêmement glorieuse d'avoir contenu, un instant, l'héroïsme de tout un peuple.