H.-iH. Bcrion
Henri-Montan Rerton est né à Paris le 17 septembre 1707. Son père, Pierre-Montan Berton, compositeur de talent, surintendant de la musique du roi et administrateur de l'Académie royale de musique au temps de la querelle entre gluckistes et piccinnistes, réunissait souvent chez lui les deux compositeurs qui divisaient Paris en deux partis également ardents. Loin de leurs belliqueux partisans, les maitres qu'on avait faits rivaux fraternisaient alors en de pacitiques causeries sur la musique, que le jeune Henri Berton écoutait avidement ; car, initié dès la première enfance aux études musicales, et vivant dans un milieu où chaque jour lui était une nouvelle occasion de développer son goût artistique, il était déjà capable de s'intéresser aux entretiens élevés de Gluck, de Piccinni, et il s'enthousiasmait au spectacle de leur gloire qui suscitait tant d'agitation, en songeant qu'il pourrait lui aussi devenir un jour, par la musique, un liomme célèbre, pour lequel d'autres hommes discutent. On ne l'encouragea guère au début ; il avait douze ans quand mourut son père, qui était professeur, et il ne retrouva point un enseignement aussi bienveillant auprès de Rey, chef de l'orchestre de l'Opéra, où on l'avait admis comme violon, à l'âge de treize ans.
Le nouveau maître examina sans indulgence ses essais de composition. Henri Berton allait se détourner de son ambition et abandonner ses rêves d'avenir, lorsqu'une cantatrice de l'Opéra, qui avait foi en lui, le présenta à Sacchini. Le maître fut accueillant et offrit ses conseils au compositeur débutant, qui devait se montrer le plus zélé et le plus reconnaissant des disciples. Sacchini mourut en 1780; la même année, Henri Berton, âgé de dix-neuf ans, débuta en faisant exécuter au Concert spirituel un Oratorio, et, l'année suivante, il donna à la Comédie Italienne un opéra bouffe, les Promesses de Mariage. Pendant la Révolution, Henri Berton suivit le mouvement artistique créé par les événements, mais sans se mêler aux premières tentatives de Sarrette et de Gossec. Dès 1790, en même temps qu'il donnait, à la Comédie Italienne, un opéra-comique, les /ligueurs rf« C/oî<re, il faisait représenter au théâtre Favart un opéra inspiré parles circonstances, le Noureau d'Assus, suivi, en 1794, d'un opéra-comique exécuté au théâtre Feydeau, Viala ou U Héros de la Duraiifx, et d'un opéra, Tyrtée, répété, mais non représenté. A partir de 179o, il fut l'un des plus actifs collaborateurs de Sarrette et de Gossec, en devenant professeur d'harmonie au Conservatoire, lors de sa fondation, en écrivant un nombre considérable de
marches pour la musique de la garde nationale, en composant pour les l'êtes de la Révolution des œuvres comme l'Hymne du El janvier et VHymne pour la fête de l'Agriculture.
Henri Berton n'avait pas encore trente ans lorsqu'il fut appelé à professer au Conservatoire la classe d'harmonie. Il sut former de brillants élèves sans recourir à des manières pédantes et à un enseignement austère.
Les appointements de professeur au Conservatoire n'enrichissaient pas Henri Berton, qui était marié et père de deux enfants, et, à la fin de l'année 1798. après les représentations peu fructueuses d'un opéra bouffe en trois actes, dont il avait écrit le livret et la musique. Ponce de Léon, il se trouva assez dénué de ressources pour être obligé de vendre jusqu'à son piano, et pour être même contraint d'interrompre, faute de papier à musique, la composition de l'opéra Montana et Stéphanie, qui allait être son chefd'œuvre. Les représentations à l'Opéra-Comique, en 1799, de Montana et Stéphanie furent un très grand succès, qui alla jusqu'à faire oublier l'œuvre de Méhul, écrite sur le même sujet et représentée un an auparavant, Ariodant. Le nom de Henri Berton fut alors glorieux, et les deux ouvrages qu'il donna ensuite ajoutèrent encore à sa renommée : le Délire, opéra-comique très dramatique, où triompha le chanteur Gavaudan , si tragique dans une des scènes, que chaque soir plusieurs spectatrices s'évanouissaient; Aline, reine de Golconde, opéra-comique en trois actes, représenté au théâtre Feydeau en 1803, dont la musique fut arrangée, vingt ans après, en ballet, et qu'Adolphe Adam reprit en 1847, lors de sa tentative d'opéra national. Il fit ensuite représenter de nombreux ouvrages, dont les plus connus sont : l'Enlèvement des Sabines en 1811, ballet; l'Oriflamme, &\ec Méhul etPaër, en 1814; Roger de Sicile, à ÏOpéra, en iSil ; Corisnndrc, à l'Opéra-Comique, en 1820; Blanche de Provence, avec Boïeldieu, Cherubini et Paër, en 18-21 ; Pharamond, avec Boïeldieu et Kreutzer, en 1825; les Petits Appartements, en iS21 ; la Marquise de Brinvilliers, avecAuber, Batton, Blangini, Boïeldieu, Carafa, Cherubini, Hérold et Paër, en 1831. Outre ces ouvrages dramatiques, Henri Berton a composé des Cantates pour les cérémonies de l'Empire, de la musique religieuse, des Symphonies, des Ouvertures , des Quatuors , des Romances, un grand nombre de Canons à plusieurs voix, « pleins de gaieté, de verve et de mélodie, chantés dans tous les salons de la capitale et répétés par les musiciens des régiments dans leurs marches vers Vienne, Madrid ou Berlin ». En dehors de la composition, il exerça son activité par le professorat au Conservatoire, dans la classe d'harmonie, puis dans la classe de composition, où il succéda à Méhul en 1817, deux ans après avoir élé créé membre de l'Institut et chevalier de la Légion d'honneur; en publiant un traité d'harmonie, en écrivant des rapports pour l'Institut, des articles dans le journal l'Abeille, en rédigeant toute la partie musicale de l'Encyclopédie moderne de Courtin, en défendant l'art de Gluck et de Mozart contre l'invasion de Uossini dans des manifestes dont quelques-uns furent retentissants, comme les Observations sur la Musique mécanique et la musique philosophique, VEpître à un célèbre compositeur (Boïeldieu).
Epuisé par le labeur, Henri Berton vécut dans la retraite ses dernières années, ne conservant de vaillance que pour sa classe du Conservatoire, où il pro-
fessa jusqu'à sa mort. En 1832, il avait eu l'immense douleur de voir succomber, dans l'épidémie de peste, son fils Henri, compositeur aussi et déjà assez glorieux pour qu'on saluât en lui le digne descendant d'un grand-père et d'un père célèbres. Ce deuil s'était ajouté aux déceptions artistiques qui avaient suivi les triomphes de Rossini et l'abandon de ses ouvrages. Mais lorsqu'il mourut, après une épuisante maladie, le 22 avril 1844, il avait repris sa sérénité, résigné à l'impuissance de son rêve d'enfant et consolé de n'être point parvenu à la gloire de Gluck par la conscience d'avoir suivi fidèlement sa trace. Lorsqu'il fut conduit au cimetière, où reposaient déjà Méhul, Lesueur, Catel, Boïeldieu, Cherubini, la foule, qui l'avait applaudi jadis, se souvint de son œuvre et de son nom. Les musiciens eurent pour Henri- Monlan Berton un souvenir ému ; ils se rappelèrent la dignité de sa vie et de son œuvre et sa glorieuse part dans la fondation du Conservatoire et de l'Ecole Française.