Alexandre Choron
Alexandre Choron est né le 21 octobre 1772 à Caen, oà son père était directeur général des fermes royales de Normandie. Envoyé chez les pères oratoriens de Juilly, il quitta leur collège à l'Age de quinze ans, sachant parler et écrire le latin et le grec aussi couramment que le français, et laissant la réputation d'un élève extraordinaire par sa vivacité d'esprit, par ses facultés d'assimilation et par son ardente activité. Revenu à Caen, il espérait pouvoir s'adonner à la musique, qu'il aimait avec passion, et il demanda à recevoir comme ses sœurs des leçons de clavecin. Son père refusa, prétextant que la culture d'un art « d'agrément » était indigne des hommes, qui ont pour devoir la science, et admissible seulement pour les femmes, dont la fonction est de plaire. Et, pour couper court à toute discussion, on le renvoya immédiatement à Paris étudier le droit chez le procureur Rohard, qu'on prévint des velléités artistiques de l'étudiant, afin qu'il s'y opposât.
Tout en s'initiant aux mystères de la procédure par sa participation à la rédaction des paperasses du procureur, Alexandre Choron, invinciblement attiré vers l'art défendu, commença son éducation musicale en passant ses nuits à apprendre notre système de notation. Complètement ignorant du solfège, il parvint à connaître les notes, les intervalles, la mesure, par le seul secours de sa mémoire : il assistait assidûment aux représentations de l'Opéra et de rOpéra-Comique, puis il achetait la musique de ce qu'il avait entendu et comparait aux signes gravés la hauleur et la durée des sons composant les mélodies retenues.
Il sut bientôt noter sur le papier ce qui était fixé dans sa mémoire, et en l'absence du sévère procureur, il ne s'occupa plus qu'à égayer les papiers administratifs de portées où s'inscrivaient tous les airs en vogue.
Tout alla bien jusqu'au jour où le président du Parlement renvoya au procureur Rohard, avec menace de le destituer, un placet dont l'un des feuillets portait la musique de la romance 0 Richard, ô mon roi... Le coupable dut se dénoncer et reprendre, après une terrible admonestation, la route de Caen.
Désespérant de fléchir l'entèlement de ses parents, Alexandre Choron allait renoncer à la musique, lorsque son père mourut, en 1789. En possession de la part de fortune qui lui revenait, il repartit pour Paiis, où il put alors se consacrer librement^ l'art vers lequel son instinct le poussait. Il étudia le Dictionnaire Je musique de J.-J. Rousseau, le Traité de Rameau, et, après quelques mois, il fut en état d'accepter la direction de la maîtrise de l'église Saint- Séverin.
Le désir de pénétrer plus avant dans l'étude de la musique lui fit abandonner ce poste; il décida, en effet, qu'il ne saurait jamais la musique s'il ne connaissait très bien les sciences mathématiques. La lecture des ouvrages théoriques de Rameau,
qui sont hérissés de calculs, l'avait conduit à chercher son but par ce chemin détourné.
En 1793, il entra à l'École des Mines, qu'on venait de fonder, et, entraîné par son esprit très précis, il se passionna pour ses nouvelles études. D'étonnants progrés attirèrent l'attention du savant mathématicien Monge, qui l'adopta comme élève, lui confia les fonctions de répétiteur de géométrie descriptive à l'École normale et en fit son collaborateur dans l'organisation de l'École polytechnique, où il fut nommé chef de brigade.
Mais, en avançant dans ses études scientifiques et en rétléchissant, il constata que « les rapports entre la musique et les mathématiques avaient beaucoup moins d'importance que l'action toute métaphysique de la musique sur l'organisme », et comme il n'avait abordé ces études que dans le seul but de devenir musicien, il les abandonna, persuadé que « la musique ne pouvait être étudiée qu'en elle-même ». Il avait alors vingt-cinq ans. Sur les conseils de Grétry, auquel il soumit ses premiers essais de composition, il choisit comme professeurs un Italien, Bonesi, et l'abbé Rose.
Ses professeurs lui ayant parlé des maîtres italiens Martini, Eximeno, Sabbatini, des maîtres allemands Marpurg, Albrechtsberger, et de la musique antique, il apprit l'italien, l'allemand et même l'hébreu. 11 devait prouver, en plusieurs circonstances, que la connaissance de ces langues lui était devenue familière, car il traduisit l'enseignement des maîtres d'Italie dans son ouvrage Principes d'accompagnement des maîtres d'Italie, celui des maîtres d'Allemagne dans son ouvrage Principes de composition des écoles d'Allemagne, et on le vit un jour au Collège de France suppléer le professeur titulaire de la chaire d'hébreu, qu'une indisposition empêchait de faire son cours.
Alexandre Choron était devenu le musicien le plus savant de France, lorsque des affaires de famille le rappelèrent en Normandie. Dans le calme de la province, il médita. La nécessité de populariser l'enseignement de la musique lui apparut, et il rêva d'une école de musique où l'on étudierait l'art en même temps que les belles-lettres. II devint l'apôtre de son idée. La fréquentation des écoles primaires de la campagne, où il voulut acquérir l'expérience de pédagogie nécessaire à la réalisation de son rêve, lui ayant démontré la faiblesse de la méthode appliquée à l'instruction des jeunes enfants, il se préoccupa d'un nouveau système d'éducation, et il publia une Méthode d'instruction primaire pour apprendre à lire et à écrire, qu'il mit en pratique dans celles des écoles de Caen et des environs où le niveau des éludes était paiticulièrement bas. Par son nouveau système, " qui remplaçait l'étude des lettres isolées par des exercices sur les sons, sur les voix de la langue française », il obtint de surprenants résultats, dont le succès lui valut les félicitations du corps enseignant de la région et celles du ministre. Encouragé, il revint en 180o se fixer définitivement à Paris pour y poursuivre le trioraple de ses projets.
En possession d'une fortune dont il était décidé à ne point user pour des satisfactions égoïstes, il s'associa avec l'éditeur Leduc, fonda un « Bulletin musical » et entreprit l'édition des chefs-d'œuvre classiques, alors complètement inconnus en France, des vieux maîtres français Josquin des Prés, Clément Jannequin. Il se ruina rapidement dans cette tentative artistique, à laquelle le public, indiiïérent à tout ce qui n'était pas Napoléon, ne daigna pas s'intéres-
HISTOIRE DE LA MUSIQUE
XVIII^ ET XIX" SIECLEi
FRANCE 1653
ser. La passion guerrière qui sévissait alors assura du moins à l'une de ses compositions un succc'S colossal.
En 1806, il avait publié un recueil de Romances, Chansons et Poésies mises en musique. L'une de ses romances, la SoiUinelk, devint en quelque sorte la « Marseillaise de l'Kmpire » ; elle fut chantée sur tous les théiUres, dans tous les concerts et dans tous les salons, puis transcrite avec variations pour tous les instruments. Cette romance, qui reste, parsalierté et sa tendresse chevaleresques, une œuvre très caractéristique de l'époque où elle parut, fut le plus grand succès de composition d'Alexandre Choron; et, toute
sa vie, il en conserva une grande fierté. Il signa désormais tous ses ouvrages en faisant suivre son nom de la mention : ■< auteur de la Sentinelle. >• Il alla même jusqu'à être offensé par une [mauvaise interprétation de sa chère romance. Passant un soir sur le boulevard du Temple, il entendit un pauvre aveugle qui écorchait sur son violon l'air de la Sentinelle; indigné de s'entendre ainsi calomnier, il s'approche de l'aveugle, lui arrache le violon des mains et s'écrie :
« Malheureux! qui t'a permis de défigurer ainsi un chef-d'œuvre? Tiens, voilà dix francs, mais à condition que tu apprendras à mieux jouer un air que toute l'Europe sait par cœur. "
Marziale
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