ERNEST REYER
Quand Ernest Rayer disparut dans sa quatre-vingtsixième année, la représentation de sa dernière (puvre remontait à près de vingt ans, et sa carrière avait commencé plus d'un demi-siècle avant l'agouie au Lavandou. .M. Arthur Pougin put donc partirde ces constatations pour affirzner qu'il y avait recul sulTisant, droit de juger sans retard d'une façon impartiale et conclure : « La place qu'il occupe dans l'an du \i\^ siècle restera sans doute secondaire par suite de certaines lacunes de son éducation première qui nuisirent toujours à son plein essor, mais il était doué de facultés assez brillantes pour mériter de n'être pas complètement oublié. »
M. Gabriel Fauré écrivait à la même date : « On peut dire que ce qui caractérise le plus particulièrement la personnalité de Heyer, ce fut une aspiration constante vers tout ce qui est élevé, noble, poétique, et ce fut aussi cette abondance, cette franchise d'inspiration qui lui ont fait créer tant de belles et amples mélodies fixées aujourd'hui dans toutes les mémoires : mélodies populaires dans la haute acception du mot et qui fout de lui, en quelque sorte, un musicien national. Evocateur, il le fut puissamment aussi, si l'on en juge par la diversité d'atmosphère, de milieu, où évoluent les personnages de la Statue, de Sigurd, de Salammbô, et par l'expressive justesse avec laquelle sont traduits les différents caractères du chacun de ses personnages.» Et M. Louis de Fourcaud insistait sur cette justice due à Heyer qu'il eut des aspirations constamment hautes, un noble souci de la vérité lyrique et de très belles idées.
» Si l'on cherche à déterminer les inlluencesqui se sont exercées sur lui, les noms de Gluck, de Weber et de Berlioz se présentent d'eux-mêmes. Ses di-ames attestent son souci de la justesse expressive de lu déclamation, se noient d'élans chevaleresques et s'empreignent de rêverie passionnée. On y peut regretter des illégalités, des indécisions, je ne sais quoi de hasardeux dans le développement, je ne sais quoi d'incertain dans le caractère : sa musique n'en a pas moins une sincérité qui la signale et un charme qui la soutient. »
La franchise, la sincérité, la noblesse, une belle intransigeance, ce sont en etfet les qualités dont l'éloge revient dans tous les articles nécrologiques consacrés à l'illustre défunt. Ajoutons que l'homme y avait des droits égaux à ceux de l'écrivain. Ses biographes n'auront pas de peine à retrouver des élans
de cœur sous ses boutades. Suivant la juste remarque de M. Georges Loiseau, on exaltera son esprit acerl)e, terrible à quelques-uns, mais toujours au service d'une vision critique élevée et employée à la défense des artistes sincères. Il laisse enfin le souvenir — qu'on ne saurait trop rappeler — d'un clair cerveau qui sut, au cours d'une vie difficile, dédaigner les basses flatteries à l'adiesse de la foule, et l'exemple d'im homme qui — maître avéré, reconnu — ne consentit jamais à profiter du succès enfin venu, pour accaparer la place, s'y cramponner et s'y maintenir dans la décroissance des facultés et de la force vive.
On a également rappelé avec raison, au sujet d'Ernest Ueyer, la préface écrite pour les Lettres intimes d'Hector Berlioz, où Gounod s'exprime ainsi sur l'auteur de la Daiiiiiation de Faust :
« Berlioz était un homme tout d'une pièce, sans concessions ni transactions ; il appartenait à la race des Alceste; naturellement il eut contre lui la race des Oronte; et Dieu sait si les Oronte sont nombreux! On l'a trouvé quinteux, grincheux, hargneux, que sais-je? Mais à côté de cette sensibilité, il eût fallu faire la part des choses irritantes, des épreuves personnelles, des mille rebuts essayés par cette âme hère et incapable de basses complaisances et de lâches courbettes; toujours est-il que si ses jugements ont semblé durs à ceux qu'ils atteignaient, jamais du moins n'a-t-on pu les attribuer à ce honteux mobile de la jalousie si incompatible avec les hautes proportions de celte noble, généreuse et loyale nature. "
Comme Berlioz, lieyer fut un Alceste, sans que pourtant la vie lui ait été particulièrement cruelle. Si le jeune Hey (qui plus tard se baptisa Uii-mème Heyer) dut se dégager d'une famille hostile aux carrières libérales, quoique appartenant au Midi le plus méridional (il élail néà Marseille le 1" décembre iSi'.t), il trouva à Paris une solide éducatrice en sa tante, M""= Karrenc, professeur de piano au Consei'vatoire, et dont M. J.-L. Croze a retrouvé cette biographie dans ÏAiinuiiire musiiuil de 1837 :
Il M"" Earrenc (Jeanne-Louise) est née à Paris le 31 mai 1804. D'habiles maîtres dirigèrent son éducation musicale. Elle eut pour pi'ofesseur de piano M"'" Loria et reçut des conseils des célèbres pianistes Moschelès et llummel, dont les belles traditions ont laissé dans le monde des arts de si profondes traces.
« Elle étudia la composition avec Antoine Heicha, et a tenu, avec le concours de son mailre, des cours d'hainionie, de conlrepoinl et de fugue.
» Nommée professeur de piano au Conservatoire de Paris, en 1842, M"'" Farrenc entra en fonctions au mois de novembre de la même aimée. Depuis cette époque elle a déployé dans l'enseignement un zèle infatigable et un- talent de premier ordre; on lui doit plusieurs artistes distingués.
« Elle a eu l'honneur de donner des leçons de piano à S. A. H. la Duchesse d'Orléans.
i< Pianiste d'un goût exquis, d'une élégance soutenue, M"'" Farrenc a conquis depuis longtemps une première place parmi nos compositeurs sérieux. »
En réalité, c'est à M"" Farrenc que l'école musicale française doit d'avoir formé Heyer; elle suppléa même directement aux lacunes île son éducation technique, qui fut toujours imparfaite. En ISciO, le jeune Marseillais, très répandu dans le milieu romantique et orientaliste, obtenait la collaboration de Théophile Gautier pour le livret du Selam, ode symphonique donnée en 1850 à la salle Ventadour et qui fut bien accueillie. Le Selam comprend quatre par-
lies. La première a trois subdivisions : Sérénade, solo; Uazzia, clui'ur allerné des guerriers et des pasteurs; Pastorale, solo; la seconde partie, Conjuration des djinns, est un cliœur des sorcières; la troisième, Chant dusoir, contient les paroles arabes du muezzin : i< Samalaïkoum el Salam, etc. ; n la quatrième et dernière partie, la Dhossa, évoque la cérémonie de ce nom, célèbre au Caire, quand les pèlerins reviennent de la Mecque.
Quatre ans plus tard (1854), Reyer débutait au Théâtre-Lyrique avec Maître Wolfram. On nous l'a rendu assez récemment pour quelques représentations à rOpéra-Comique. Sans doute le livret de Méry ne s'est pas gardé de l'envieillissement. L'historiette de l'humble organiste Wolfram, — tous les organistes étaient '• humbles » dans ce temps-là par définition comme par profession; depuis ils ont pris leur revanche, — amoureux de sa sœur de lait Hélène, qui, naturellement, lui préfère un beau lieutenant, celle anecdote sentimentale et déjà coppéenniforme est on ne peut plus dénuée de fraîcheur. Mais la partition ne parut vraiment pas centenaire; le cantabile « Douce harmonie » et les mélodies du rôle d'Hélène gardèrent toute leur aclion sur le public. On les fêta, ainsi que l'orchestre de Luigini et l'excellent quatuor vocal Delvoye, Grivot, Jahn et M"' Eyreams.
Dans la liste des critiques qui rendirent compte en 18b4de Maître Wolfram, on trouve le nom d'Halévy. Le compte rendu de l'auteur de la Juive est même le seul qu'il donna cette année-là à la Gazette musicale, dont il était le collaborateur intermittent.
L'article se terminait ainsi :
'■ M. Méry, qui a prêté au jeune compositeur l'appui de sa brillante renommée, M. Seveste, l'habile et infatigable directeur du Théâtre-Lyrique, doivent être heureux de l'accueil véritablement sympathique que les artistes et le public ont fait au début de M. Ernest Reyer.
« Quant à celui-ci, sa part est belle. Si le Selam n'a pas fait oublier le Désert, il n'en restera pas moins comme une composition où l'on trouve des idées riantes et fraîches, une instrumentation riche de détails piquants et imprévus. Aujourd'hui Maître Wolfram inaugure heureusement la carrière théâtrale de M. Reyer. J'aime à penser qu'il y a dans le jeune auteur du Selam et de Maître Wolfram l'avenir d'un compositeur. »
Le pronostic n'était pas trompeur.
En 1838, l'Opéra ouvrait ses portes à ]a. Sakoiintata (livret de Théophile Gautier) et première suite des S qui devaient porter bonheur au compositeur. On applaudit le gracieux épilogue des amours de Douciimanta, roi des Indes, et de Sakountala, « protégée des oiseaux », tiré du drame hindou de Calédasù. En 1861, Reyer s'affirmait avec la Statue (Théâtre-Lyrique, H avriU86l).
Le livret de Carré et Barbier nous conduit à Damas, au temps fabuleux des califes et des génies. Un des jeunes seigneurs, l'un des plus brillants et des plus prodigues, Sélim, a dissipé les richesses amassées par son père. Lassé de tous les plaisirs, il vient demander à l'ivresse de l'opium ou du haschisch la consolation et l'oubli. H dort dans un repaire obscur, mêlé à la foule hébétée des buveurs d'opium. Un vieillard pénètre dans cette morne enceinte ; son aspect est vénérable, il porte le costume et le bâton sacré des derviches; du doigt il touche Sélim : " Chasse cet indigne sommeil; au lieu de la mort, veux-tu ressai-
sir la volonté et la vie? Sous les ruines de l'antique Balbeck dorment des trésors. Là seulement, et de la voix seule du génie Amgiad, tu pourras connaître à quelle condition ces trésors pourront l'appartenir. Veux-tu te soumettre d'avance, el te sens-tu la force de (enter celte épreuve? Pars à l'instant; voici les premières lueurs de l'aurore. Une barque t'attend. Elle va t'emporler loin de Damas, tu me retrouveras à lialbeck. » Ainsi parle le derviche, et il disparaît. Sélim se croit sous l'empire du rêve. Pourtant, la barque est prête ; son fidèle serviteur, Mouk, l'attend la rame à la main.
Le théâtre a changé. Voici le désert et les ruines de l'ancienne cité du soleil. A l'ombre des palmiers s'est arrêtée la caravane des pèlerins qui accomplissent le voyage de la Mecque. Une jeune fille, Margyane, est venue puiser de l'eau à une citerne, et, tandis qu'elle remonte les degrés, Sélim, épuisé de fatigue, vient tomber presque inanimé sur le sable; Margyane baisse son voile et, du geste dont on représente Hébecca donnant à boire à Eliézer, elle approche le vase des lèvres de Sélim. Ranimé, il supplie la jeune fille de lui laisser voir son visage. Margyane écarte un moment son voile : elle est d'une admirable beauté; mais ce n'est point l'amour qu'il est venu chercher au désert; il laisse s'éloigner Margyane sans lui demander son nom. Le derviche s'approche : « Prends garde, lui dit-il, cette jeune fille qui s'éloigne, c'est peut-être le bonheur que tu laisses passer à côté de toi. — C'est la richesse que tu m'as promise; donne-la-moi! — Elle est là! » Au geste du derviche, les ruines s'ébranlent, les rochers s'entr'ouvrent.
La nuit est venue; on entend le pas cadencé des pèlerins en roule vers la ville sainte. Margyane est avec eux; elle jette en passant un regard de regret sur la fontaine solitaire près de laquelle elle a secouru le bel inconnu. Quant à Sélim, il raconte au fidèle Souk son merveilleux voyage :
Je vois devant mes yeux surgir douze statues Qu'un dieu tailla dans l'or et dans le diamant.
Le génie Aingiad t oftVe celte merveille Qu'un roi ne pairail pas assez de son trésor. Mais loi-même choisis une tille innocente, Epouse-la • reviens avec elle en ces lieux : Uvre-la chaste et pure, et la statue absente Va, sur son piédestal, apparaître à tes yeux. »
« Cette jeune fille, dit le secourable derviche, c'est à la Mecque qu'il faut l'aller chercher. On t'indiquera la demeure d'un vieillard nommé Kaloum-Barouk; lu lui demanderas la main de sa nièce; s'il le refuse, je le seconderai. .Mais jure de la ramener au génie Amgiad. Les puissances mystérieuses qui président aux destinées du monde écoutent et reçoivent ton serment. »
Le second acte nous conduit à la Mecque, où Sélim se marie, à la suite de péripéties d'un assez médiocre intérêt. Il conduit à la mosquée sa fiancée, voilée selon la coutume. Au retour seulement, il reconnaît la jeune fille rencontrée aux ruines de Balbeck. Elle est devenue sa femme, et c'est elle qu'il doit maintenant livrer au génie. Il s'y est engagé par le plus terrible serment. Au moment de l'accomplir, il avoue à Margyane son amour et son cruel secret dans le romantique décor de Balbeck... Il ne la livrera pas au
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génie, dût-il alTronler le plus lenible chàliment. Margyane veut se dévouer à son tour, mais Amgiad avait imaginé cette épreuve pour ramener Sélim dans la bonne roule. La treizième statue, plus merveilleuse, plus rare que les douze autres, c'est Margyane, belle, chaste et aimante. Le bon génie la remet aux mains de Sélim en rappelant les sages paroles que le derviche a chantées :
Plus raru que l'or De toute la terre, Plus pur que le jour :
C'est le doux mystère Qu'on appelle Amour!
Ce livret, qui nous parait aujourd'hui bien désuet, était très supportable pour le public de 1861. Quant à la musique, un des critiques du temps — Emile Perrin — constatait son succès en ces termes dans la Revue européenne : (c C'est le plus doux des devoirs de pouvoir louer presque sans réserve, et d'avoir à signaler l'avènement d'un talent nouveau, jeune, plein de sève et d'originalité. La musique de M. Ueyer réunit, en eli'et, les plus précieuses qualités : la distinction, l'élégance, la vigueur, la clarté. Sa mélodie est toujours bien développée, jamais banale. Le contour en est d'une grâce infinie; il cherche la forme, mais il hait la formule, c'est-à-dire la forme convenue, dictée et prévue à l'avance. Il dit bien ce qu'il veut dire, et quand il a exprimé un sentiment, exposé sa pensée musicale, il croit inutile de la ressasser à l'inlini; il fuit les redites, il a horreur des redondances. Don inestimable chez un compositeur dramatique, et dont le public apprendra chaque jour à faire plus de cas! »
En effet, si la reprise faite à l'Opéra en 1903 n'eut pas beaucoup de lendemains, la critique tout entière loua i< ces morceaux, d'une mélodie si fraîche, d'une harmonie si colorée », le chœur des fumeurs d'opium, les couplets de Margyane, au bord de la citerne :
Ton asile frais, au simoun perfide
Demeure fermé.
Et, semblable à toi, fontaine limpide.
Je n'ai pas aimé !
La chanson de Mouck : « On dit que certains serpents; » le chœur de la caravane; le duo entre Sélim et Margyane : « Ah! permets à ma main; » le chœur du Souterrain; l'air d'Amgiad : « Prends garde, ami Sélim; » le prélude du deuxième acte; le chœur : " Bonjour, bonjour, permettez qu'on vous félicite; » le duo comique des deux Kaloum-Barouch. Au troisième acte, le duo entre Sélim et Margyane, le trio avec le chœur invisible et le chœur final, qui reprend le couplet du génie : « Il est un trésor. »
Le 23 août 1862, Reyer fil applaudir au théâtre de Bade un Erostmte qui devait tomber neuf ans plus tard à l'Opéra de Paris (16 octobre 1871), par suite de l'insuffisance de la mise en scène et de l'interprétation. Puis il composa Sigwd. Il lui fallut attendre longtemps la représentation. Emile Perrin berna diplomatiquement le compositeur. La mythologie Scandinave troublait Halanzier. 11 doutait qu'Odin et Freïa pussent jamais devenir populaires, et il disait d'eux ce que Courbet disait des anges : « En avez-vous rencontré sur le boulevard? II ne pouvait se faire au nom d'ililda, la sœur du farouche Gunther, et s'obstinait à l'appeler Bilda, ce qui mettait M. Reyer en des rages folles... » Bilda! Bilda! riposlait-il; est-ce que je vous appelle Balanzier? » Vau-
corbeil se montra teri ilié. II murmurait : « Vous voulez donc que je démolisse l'Opéra? »
Enfin, en 188i-, l'opéra refusé successivement par Perrin, Halanzier et Vaucorbeil triomphait au théâtre de la Monnaie de Bruxelles (direction Stoumon et Calabresi). II rentrait à Paris en 1885, sur l'initiative de M. Gailliard, et s'inscrivait au répertoire d'une faron définitive avec cette œuvre de Camille de Locle et Alfred Blau qui ont pris leur poème dans les Niebelungen. Le sujet de SUjurd est exactement celui de Siegfried.
Quand la toile se lève pour le premier acte, on est à Worms, dans la grande salle du burg de (junther, roi des Burgondes.
Hilda, sœur de Gunther, déclare qu'elle veut vivre à jamais sans amour :
J'ai refusé le Irone d'Atlila.
Quel moins digne voudrait se condamner lui-mOme Aux dédains du cœur qui dort là?
Uta, nourrice de Hilda, réplique :
Un héros vient toujours... et c'est celui qu'on aime.
En effet, Hilda dissimulait. Elle aime « le noble et valeureux Sigurd », qui l'a délivrée de l'esclavage.
Or, Sigurd se présente chez Gunther. Il a appris que Gunther veut aller délivrer Brunehild, la WalUyrie prisonnière, et il vient le défier.
Gunther, n'oubliant pas que Sigurd a sauvé Hilda, lui olfre l'hospitalité et ce que nous appellerons le vin d'honneur, mais la nourrice a mis dans la coupe un philtre qui doit faire aimer Hilda par Siguril. Celui-ci renonce à convoiter la Walkyrie et s'offre pour aider le roi des Burgondes à conquérir Brunehild, sous la condition tacite d'obtenir en échange la sœur de Gunther.
Au second acte, nous sommes transportés en Islande; c'est là qu'est Brunehild. Sigurd, Gunther et Hagen apparaissent. Lequel des trois tentera de pénétrer vers la Valkyrie?
Un suerrier, brave entre les braves, Doit délivrer de ses entraves La jeune vierge et l'éveiller...
lu
Mais il soit encor
suffira pas d'être brave, il faut qu'il
Plus pur que l'aube d'un beau jour.
Vierge de corps et d'àme.
N'ayant jamais subi le joug d'aucune femme. Ni jamais murmuré des paroles d'amour...
Ce sera Sigurd, vierge de corps et d'âme, qui pénétrera dans l'asile enchanté. Mais il s'engage à ne pas se faire connaître de Brunehild et à amener celle-ci, pure, au roi Gunther, qui passera pour être le libérateur. Il subit toutes les épreuves, résiste à la peur, à la séduction, traverse une fournaise ardente et pénétre dans le palais enchanté. La Valkyrie tombe dans ses bras :
I.a Valkyrie est ta conquête, Et ne crains pas qu'elle regrette Prés de toi la splendeur des cieux.
Cependant, fidèle à son serment, Sigurd cache son visage; Brunehild ne sait pas à qui elle doit sa délivrance, et Sigurd l'amène à Worms dans le burg du roi Gunther.
Malgré le pressentiment qui lui serre le cœur, Brunehild épouse Gunther pendant que Sigurd convole avec Hilda. Mais, dès le lendemain des noces, elle découvre la supercherie. Drame, adultère, conclusion violente. Gunther et Hagen ont surpris les deux amants, cachés derrière le feuillage, et tandis
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que Sigurd s'éloigne pour comljattre Gunllier, Hagen le frappe traîtreusement par derrière. Sigurd, blessé à mort, vient tomber à côté de la Valkyrie , qui expire du même coup qui a frappé le héros, auquel sa vie était enchaînée. Odin réunit le couple dans son paradis.
Un certain nombre de grandes pages ont assuré le durable succès de Sigurd : au cours du récit de Hilda, la fanfare caraclérislique , le leitmotiv de Sigurd, sonnerie de trompettes en si bémol qui module brusquement en ré majeur, la pompeuse entrée de Gunther, le quatuor sans accompagnement des envoyés d'Attila, la phrase célèbre : « Je suis Sigurd, fils du roi Sigemond, » l'ensemble vocal; au deuxième acte, la cérémonie leligieuse, le chant du grand prêtre : « Et toi, Freia, déesse de l'amour,» le monologue de Sigurd, la suite des épreuves fantastiques, la phrase de Brunehild : « La Valkyrie est ta conquête, » accompagnée par le cor anglais et les harpes; au « trois », le duo de Rrunehild et de Gunther, le chant d'allégresse d'IIagen; au «quatre », le duo des deux femmes et la scène de l'incantation.
Quant à l'inspiration wagnérienne, s'il convient de noter que Sigurd était conçu avant que les Niebelungeii eussent fait connaissance avec le public français, cette simultanéité , suivant la remarque de M. Ecorcheville, n'exclut pas la similitude. L'analogie est évidente entre les deux caractères, les deux mentalités, les deux tendances esthétiques. <> Le romantisme commun est là pour quelque chose, je le sais; et Berlioz aussi. Mais je ne puis croire, malgré tout, à une simple coïncidence. Comme Gounod, comme Chabrier, comme toute la musique française de la seconde moitié du xix» siècle, le drame de Reyer n'a pas échappé à l'ambiance wagnérienne. L'idéal intransigeant et réformateur, le parti pris d'épuration de l'opéra, le goût de l'héroisme légendaire, la conviction que l'artiste producteur doit faire la loi du public consommateur, ne sonl-ce pas précisément les éléments essentiels de la doctrine de Bayreulh, tout génie personnel mis à part ? » Ajoutons avec Joncières que si Heyer a emprunté dans une juste mesure le système des motifs caractéristiques (leitmotiv) qui, par leur retour, donnent une grande unité à l'ensemble de l'ouvrage, il s'est bien gardé de proscrire les formes constitutives de l'art même. Dégagé de cet esprit de système, qui a trop souvent dévoyé le génie du grand maître allemand , le compositeur a su rester français, en s'appropriant et en adaptant à son tempérament personnel ce qui lui a semblé bon dans l'œuvre de Wagner.
Reyer était classé, après Sigurd, même dans son pays, et Salatnmbù, dont il réserva, par reconnaissance envers la Monnaie, la primeur à Bruxelles, parut en 1890 , sans encombre. M. Georges Loiseau rappelle que, prêtresse de Tanit , M™" Rose Caron arracha à Reyer ce cri : ^ Je veux que cette sublime altiste rapporte mon œuvre à Paris dans son manteau. Elle m'ensevelira dans son triomphe, car je n'écrirai plus rien. » Salaiiimbù fut en elTet sa dernière œuvre.
Le poème est emprunté au roman sans trop de modifications notables. Le rideau se lève sur le campement des mercenaires dans les jardins d'Hamilcar. Celui-ci est absent, et les soldats qu'il a commandés en Sicile, Ligures, Baléares, Lusitaniens, Grecs, Gaulois et déserteurs des légions romaines, célèbrent l'anniversaire de la bataille d'Eryx. Deux « grands chefs » , le roi numide Narr'Havas et le Libyen Malhô, se pro-
mettent amitié lorsque retentit dans le lointain un chant plaintif. Ce sont les plaintes des esclaves du capitaine carthaginois renfermés dans l'ergastule. Mathô les délivre et ramène Spendius, un Grec qui, à peine libre, excite les mercenaires contre Carthage. «Où sont, leur demande- 1- il , les coupes d'or incrustées d'émeraudes, les coupes de la légion sacrée dans lesquelles doivent boire tous les guerriers vainqueurs ?
— Les coupes! » hurle le chœur des mercenaires; et quand Giscon, l'envoyé du conseil des Anciens, essaye de calmer les soldats ivres en usant de fauxt'uyants diplomatiques, l'émeute éclate : les soldats brisent les tables et font un bûcher avec les arbres précieux.
Une porte s'ouvre, et Salammbô apparaît. Tandis que les prêtres de Tanit, recouverts de robes blanches, chantent des hymnes à la déesse, elle reproche aux mercenaires la violation de l'hospitalité.
Les barbares restent immobiles. Salammbô prend une coupe et la tend à Mathô en signe de pardon et d'alliance. Mais Narr'Havas, jaloux, frappe le Libyen d'un coup de poignard. A la faveur du tumulte , Salammbô et les prêtres disparaissent. La foule des soldats se précipite vers les tavernes de Mégara; Mathô reste seul avec Spendius, qui panse sa blessure et lui promet de le rendre maître de la fille d'Hamilcar et de Carthage. Les mercenaires reviennent, acclament le chef qui doit les conduire à la vengeance et au pillage. Mathô accepte au moment où Salammbô, fuyant le palais, glisse comme une vision sur la terrasse baignée d'une clarté lunaire.
Le deuxième acte se passe dans le temple de Tanit. Spendius et Mathô parviennent jusqu'au sanctuaire en suivant le courant de l'aqueduc. Le Grec montre à son compagnon le palladium de Carthage , le manteau de la déesse, le Zaïniph.
« Prends ce voile, et lu seras maître de la vierge et de la ville. » Pendant que le barbare superstitieux hésite devant ce sacrilège, Salammbô apparaît. Des pressentiments l'obsèdent; des voix lui ont annoncé que le Zaîmph est en péril, et elle supplie Schahabarim, le grand prêtre, de lui laisser voir le précieux voile. H refuse :
«Ne sais-tu pas, dit-il, que la vue du Zaîmph foudroie les profanes? »
La vierge désespérée reste seule, agenouillée sur les dalles du temple. Le sanctuaire s'illumine. Un homme apparaît enveloppé du voile aux mailles scintillantes de pierreries, un homme ou plutôt un dieu pour Salammbô qui l'adore, toute pénétrée d'une terreur religieuse. Mais le voleur du Zaîmph raille la fille d'Hamilcar. H se nomme :
Salammbô appelle les prêtres de Tanit pour chasser le parjure. Mais les serviteurs de la déesse reculent devant le Zaîmph. Mathô s'éloigne respecté et maudit, tandis que la princesse tombe aux pieds de Schahabarim en s'accusanl d'avoir été la cause involontaire du vol du palladium de Carthage.
Le premier tableau du troisième acte représente la salle du conseil des Anciens présidés par une statue colossale de Moloch. Les Carthaginois se désespèrent : Carthage est investie par les barbares, dont la possession du Zaîmph a décuplé les forces. Hamilcar, revenu de Sicile, parait au milieu des représentants de la bourgeoisie punique, et violem-
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ment leur demande compte des malheurs de la pairie. N'est-ce pas leur relus de payer les gages des soldats, leur mauvaise loi , leur insatiable avidité, qui ont causé la révolte des mercenaires? Un cri de colère s'élève contre le sulfète ; des poignards le menacent, mais la houle se brise aux pieds d'Haniilcar impassible, et les Anciens le supplient de reprendre le commandement suprême. 11 refuse jusqu'au moment où Schahabarim lui révèle que le Zaïmph a été volé et que le ravisseur ose aimer Salammbô. Le sulfète, furieux, accepte le pouvoir qui lui permettra de poursuivre Mathô. Mais il pose une condition. Les Anciens eux-mêmes payeront la rançon du sacrilège avec le sang de leur sang et la chair de leur chair :
Le deuxième tableau nous ramène à Mégara, sur la terrasse du palais d'tlarailcar. Salammbô, désespérée, s'accuse des malheurs de la patrie. Quelle est cette tlammequi s'élève ?... C'est la lueur du sacrifice préparé dans le temple de Moloch. Mais à quoi bon ces sacrifices tant que les barbares resteront maîtres du Zaïmph'? Salammbô propose au grand prêtre de se dévouer pour sauver Carlhage. Elle se glissera dans le camp des mercenaires, un poignard à la main. c. iNon ce n'est pas ainsi, répond Schahabarim.
Salammbô jure d'obéir aux ordres du grand prêtre. Elle se fait apporter la toilette préparée pour ses noces, et, pendant que ses esclaves la parent, une blanche nuée passe dans le ciel, toutes les colombes de Carlhage qui fuient la ville assiégée, cherchant un refuge pour leurs amours de l'autre côté de la mer. Salammbô les regarde disparaître. C'est sa jeunesse, ce sont ses rêves qui disparaissent à l'horizon. Et la nouvelle Judith, tremblante comme une autre fille de Jephlé, — ici toutes les légendes se confondent, — demande à la maison paternelle de la cacher dans son ombre... Ce n'est qu'un instant de déraillance. Les trompettes sacrées retentissent dans le temple de ïanit, et Salammbô descend d'un pas rythmique les degrés de la terrasse.
Nous ai rivons au point culminant du drame lyrique : le quatrième acte, divisé en deux tableaux, dont le piemier se passe dans la tente de Mathô, et le second représente le champ de bataille où se livre la lutte suprême entre les mercenaires et les Carthaginois. Des transfuges de l'armée d'Hamilcar conduisent à Malhô une femme voilée, et le barbare, éperdu , reconnaît Salammbô.
La prêtresse de Tanit ordonne à Mathô de lui rendre le voilesacré, et le Libyen obéit ; mais des lueurs éclairent la tente; le camp est en feu. Narr'Havas, qui a reconnu Salammbô, a trahi Mathô par jalousie, et la fille d'Hamilcar s'enfuit à la faveur de la déroute, emportant le Zaïmph :
Le voile saint est reconquis, Mais que la foudre me dévore.
O dieux cruels, je vous abborre Et vous maudis !
Les barbares sont vaincus. Spendius et leurs chefs seront envoyés au supplice. Hamilcarne réserve que Malhô; le Libyen sera sacrifié le lendemain sur l'autel de la déesse qu'il a outragée avant que s'accomplissent les noces de Salammbô, fiancée à Narr'Havas, pour prix de la trahison du chef numide.
Le dénouement a lieu dans le forum de la cité, au pied (le la statue de Tanit. La ville est en fête; on amène la victime propitiatoire couverte de chaînes. C'est Malhô, et Schahabarim va l'égorger. Mais le peuple murmure. Ce n'est pas le grand prêtre qui doit frapper le sacrilège, mais la .ludith carthaginoise, celle qui a délivré le Zaïmph... Salammbô, haletante, implore du regard Hamilcar, Narr'Havas, Scliahabarira, mais un cri s'élève : « Tu es la vengeresse. Poignarde Malhô. » Elle saisit le couteau sacré et tombe mourante dans les bras du barbare, qui se frappe à son tour. Tanit est satisfaite : elle a ses deux victimes :
On voit quel parti Camille du Loele a tiré du roman de Custave Flaubert. Il rappelle à la fois Aida et certaines parties de Siijiird, mais l'ensemble ne manque ni d'unité ni de grandeur. C'est également le caractère de la partition traitée par Reyer avec un excès d'austérité, mais une ampleur et une simplicité vraiment admirables. 11 y a du chant dans Salaininbo, des phrases vocales d'un dessin très net et très pur: il n'y a pas un air proprement dit. Cette belle partition est surtout un oratorio, une composition de forme et de cachet mystique, traversée ou plutôt contrastée çà et là par l'éclat des fanfares de l'armée mercenaire, une sorte d'antithèse grandiloquente à la façon des formules romantiques.
Les morceaux qui se détachent en vigueur sur ce fond volontairement monochrome sont au début le festin des mercenaires et l'apparilion de Salammbô; au second acte, le duo de Mathô et de la fille d'Hamilcar, ainsi que le duo dialogué de Schahabarim et de la vierge qui ouvre la scène ; le finale du tr-oisième acte, traité avec l'émotion la plus communicative, et la romance mystique traduite des beaux vers de Pétrarque (du Pétrarque latinisant) :
Qitis daliit ut peiinas^ posila gravUale, coinmbx
InilnaT, tiHa petcus.,.
Qui me donnera, comme à la colombe.
Des ailes pour fuir dans le soir qui tombe.
La page capitale du tableau de la tente est le superbe duo de Malhô et de Salammbô, et l'admirable phrase du barbare ivre de passion : Ne les détourne pas, ces regards radieux. Profonds comme la mer et purs comme l'amour.
Heyer entra dans une retraite presque absolue' après Salummbo. Il était de l'Académie des Beaux- Arts depuis 1886 et lut promu grand-croix de la Légion d'honneur en 1906.
Ses fonctions officielles, soit d'inspecteur général des Conservatoires et maîtrises de France, soit de bibliothécaire à l'Opéra, ne l'inquiétaient guère : la première était pour lui une sorte de sinécure; quant à la seconde, il la considérait comme un simple titre honorifique. Il conserva cependant jusqu'à son dernier jour la critique musicale des Débats, qu'il tenait de Berlioz et pour laquelle il fit cette profession de foi dans son premier article, daté du 2 décembre 1866 : « Je voudrais que le public, prêché plus souvent par des gens compétents et désireux de l'instruire, comprît qu'il doit se délier un peu plus de ses goûts naturels, de ses préférences pour le joli, le facile, le trivial même; se défier de ses impressions du moment quand il entend pour la première fois une œuvre savante et forte, et qu'il ne doit surtout pas se hâter d'affirmer son opinion sur
ENCVCLOPÈlilE DE LA MCSIQUE ET DICTIONNAIRE DU CONSERVATOIRE
l'œuvre elle-même et sur l'artiste convaincu qui l'a péniblement et consciencieusement élaborée. Je m'en souviens, il y a bien longtemps de cela, — et j'aime à confesser un péché de jeunesse, — on venait de donner la première représentation du Prophète, à laquelle j'avais assisté dans les conditions les plus fatigantes : mal assis, mal avoisiné, juché sur un banc et adossé à l'une des cariatides de l'amphithéâtre (le paradis de l'Opéra). J'en étais sorti moulu, harassé, abasourdi, donnant le bras à un ami à qui j'avais hâte de faire partager mes confidences, de raconter mes impressions. Que Dieu me pardonne, après Meyerbeer, auquel je fis plus lard l'aveu de ma faute, toutes les hérésies qui sortirent de ma bouche cette nuit-là. Les tuyaux de cheminée de la rue des Martyrs s'éclairaient déjà aux premiers feux du crépuscule et je cherchais encore des mots, des phrases et des périphrases pour exprimer mes doléances, pour définir et justifier mon ennui. Les comparaisons les plus absurdes venaient au bout de ma langue et s'en allaient rebondir au.\ oreilles de mon ami, qui haussait les épaules et me laissait parler. Quand j'eus fini, il me serra la main et me fit promettre que je retournerais entendre le Prophète dans de meilleures conditions que la première fois. J'y retournai en effet; et mieux placé, mieux disposé, je compris alors ce que je n'avais pas compris la veille ; les beautés de l'œuvre m'apparurent dans toute leur splendeur; je les voyais défiler devant moi comme de belles statues mouvantes qui se dévoilent à mesure qu'elles passent; c'était une transfiguration, c'était une initiation spontanée, c'était la révélation d'un chef-d'œuvre.
" Depuis cette aventure, dont l'impression ne s'effacera jamais de mon souvenir, je me défie du jugement de ceux qui, après une seule audition, croient pouvoir se prononcer sur la valeur d'une œuvre, et je me défie aussi de mon propre jugement... »
Après le décès d'Ernest Reyer, tandis qu'une cérémonie tout intime avait lieu à Paris, la ville de Marseille lui faisait des funérailles grandioses. Au cimetière, M. Jean Aicard parlait au nom des amis personnels de Reyer; M. de Nalèche, directeur des Déftrifs, rappelait la carrière de Reyer journaliste, critique parfois acerbe, mais d'une haute probité. M. Denys Puech apportait l'hommage de l'Institut; M. Dujardin-Reaumetz retraçait la vie du compositeur et terminait en constatant que son œuvre marque une date dans l'histoire de la musique française.