REBER
Napoléon-Henri Reber, né à Mulhouse le 21 octobre 1807, mort à Paris le 21- novembre 1880, est le compositeur dont Henri lîlaze de Bury a pu dire : « Lomi mansit, Imam fenit. En d'autres termes, il cacha son existence et composa de la musique. Ecrire sagement et correctement des symphonies bien pondérées que le Conservatoire joue une fois eu quarante ans, et que Pasdeloup délaisse pour courir après les comètes échevelées, la belle avance! C'était un maître pourtant, mais attardé, dépaysé; les dieux qu'il servait exclusivement n'étaient plus les seuls que nous adorions aujourd'hui; le siècle va s'élargissant et veut des Panthéons; il n'avait, lui, qu'une chapelle et ne s'y trouvait jamais assez à l'étroit. Haydn, Mozart! En dehors de ce doux et silencieux commerce, il ne demandait rien. » Et encore, à propos de sa musique théâtrale : « Cela ne ressemble ni à du Boïeldieu ni à de l'HéroId ; vous n'y trouverez ni l'insolation rossinienne ni la coloration de VVeber. C'est de la musique française, bien française, du bon vieux vin de notre cru, quelque chose de sentimental et de grivois, de narquois et d'auslère, l'éclat de rire de Méhul dans VIrato. »
Reber, en effet, semblait, à quelques égards, un contemporain de Grétry, un Français du xviii" siècle, ayant passé par Vienne, et ayant reçu les conseils d'Haydn. Avec son apparence un peu arriérée, il n'en demeure pas moins une figure séduisante; il a la sérénité des anciens, leur élégance aristocratique, leur allure de bonne compagnie, ainsi que leur dédain pour l'emphase et le galimatias.
Le 9 février 1849, Rasset, le directeur de l'Opéra- Comique, donnait un nouvel ouvrage, te ^'ltit de Noël, opéra-comique en trois actes, paroles de Scribe, musique de Henri Reber. Ce dernier était un nouveau venu au théâtre et devait s'estimer tout heureux d'avoir obtenu la collaboration du grand maître on commandeur des librettistes; ou pouvait le nommer ainsi, puisque, quelques jours auparavant, il avait reçu de l'avancement dans l'ordre de la Légion d'honneur, et que, suivant l'amusante formule inventée par Cham, « sa croix lui était sautée au cou >>. Mais Scribe se trompait quelquefois; malgré son habileté à faire accepter les invraisemblances et à jouer avec les difficultés comme un prestidigitateur avec les muscades, il lui arrivait d'écrire des livrets médiocres, et celui de la Nuit de Noël fut du nombre.
La partition, au contraire, fut appréciée, sinon du public, au moins des connaisseurs. Souvent les cri-
tiques émettent, à la première heure, des jugements qui, plus lard, font sourire; parfois aussi ils devinentjuste, comme le prouve un article paru sous la signature de Henri Blanchard : « Sa mélodie est plus grave, plus sérieuse que légère, et gracieuse comme il le faut aux habitués du théâtre Favart. L'instrumentation est claire; le style rappelle celui des maîtres tels que Haendel et Mozart, et la déclamation imitative la manière vraie et bien observée des o\ivrages de Grétry. C'est peut-être aussi ce désir, en Reber, de bien dire, de bien déclamer, qui ôte à sa mélodie l'inspiration, la franchise, avec laquelle cette partie de l'art doit se développer sur la scène. Certainement Reber plaira plus aux hommes sérieux et de goût qu'aux masses qui, 'en musique, veulent être remuées par la puissance du rythme, quelque uniforme qu'il soit. »
Toutes ces remarques sont fort justes, car Reber, dont le talent était, si l'on peut dire, trop intime pour le théâtre, et qui a surtout donné sa mesure dans la musique de chambre, ne connut jamais les succès bruyants. Admirateur passionné des maîtres classiques, il cherchait à reproduire la pureté de leurs lignes, et s'etforçait de cacher sa science sous les dehors de la simplicité. C'était un délicat qui travaillait pour les délicats, un modeste qui avait conscience de sa valeur, mais ne prétendait point l'imposer par les manœuvres de la réclame. Théophile Gautier le connaissait bien, lui qui a tracé de ce maître ce joli croquis : « Nous nous le figurons volontiers sous l'apparence d'un de ces maîtres de chapelle, vêtus d'un grand habit marron à boutons d'acier, en veste de taffetas gris, en bas de soie de même couleur, bien tendus sur une jambe fine et nerveuse, et en larges souliers à boucles d'argent, qui, dans une chambre boisée de blanc ou garnie d'une tapisserie de Flandre, exécutent, devant un pupitre de bois de merisier, une partie de contrebasse, ou, les doigts enfoncés dans les touches du clavecin, jouent un morceau de Couperin. A côté d'eux sont posés le tricorne bien brossé, la tabatière et le mouchoir à carreaux des Indes; un léger nuage de poudre s'exhale de la petite perruque à trois rouleaux agitée par le battement de la mesure. Chardin ou Meissonier ont fait cent fois ce portrait.
« Cette ressemblance n'empêche pas M. Reber d'être très fort sur le contrepoint et la fugue et de connaître à fond toutes les ressources de l'instrumentation moderne. C'est une grâce, et non un défaut, et, pour se promener dans l'habit de son grand-père, il n'en est pas moins rempli d'idées fraîches et délicates. »
Jusqu'à sa mort, Reber a porté cet habit de coupe ancienne dont parle Gautier. Pour nous, qui n'avons connu Reber qu'à la lin de sa vie, nous le retrouvons tout entier dans ces quelques lignes. Nous le voyons encore à l'Institut, certain jour où l'on exécutait les cantates pour le prix de Rome. Avec sa redingole marron foncé, son visage rasé et ses cheveux blancs, que l'âge seul avait poudrés, il réalisait le type crayonné par Gaulier; il semblait un artiste de l'autre siècle égaré dans le nôtre, un homme des jours passés.
En 18o2, salle Favart, nouvel opéra -comique en 3 actes, de Sauvage pour les paroles, de Reber pour la musique, intitulé le Père Gaillard, et représenté le 7 septembre. C'est un petit drame intime où Francine, l'honnêle femme, doit se justifier des soupçons que fait nailre en son mari un héritage brusquement
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PÉRIODE CONTEMPORAINE. — FRANCE
tombé dans la maison; le désappointement des parents qui convoitaient la somme et se prétendent irustrés, forme un puissant contraste avec l'émotion du Gaillard, cabaretier-poète, menant de Iront le commerce et les vers, ami fidèle et protecteur des amoureux, comme un autre Huns Sachs. Cet heureux mélange de situations touchantes et honnêtement gaies donnait à l'œuvre l'allure d'un véritable opéracomique, tel qu'on l'eût compris au temps de Dalayrac et de (irétry. La partition de Ueber pouvait entretenir encore celte illusion; supérieure au précédent ouvrage des mêmes auteurs, la Nuit de Noël, elle contenait plus d'une page expressive et bien venue; le charme de la mélodie, le souci de la facture, la délicatesse des harmonies, la sobriété des elfets, la simplicité des moyens employés, voilà quelques-unes des qualités dont le compositeur ne manquait jamais de faire preuve dans sa musique de chambre ou de théâtre. Et cependant le Pcre Gaillard n'a jamais été repris! Bien chantée par Bataille, auquel succéda Bussine, et par M"'= Andréa Favel remplaçant hâtivement au dernier moment iM"" Daicier, qui voulut renoncer alors non seulement au rôle, mais au théâtre de rOpéra-Comique, où sa réapparition n'avait pas duré une année, la pièce eut contre elle cette mauvaise chance de venir après Si j'iHais roi, un des plus grands succès du Théâtre-Lyrique, et disparut des affiches après y avoir figuré 7o fois en trois années.
A ce même théâtre, l'année musicale 1833 finit par un succès, sinon très grand, du moins plus qu'honorable, les Papillote» de M. Benoist (28 décembre). Sous ce titre bizarre, MM. Jules Barbier et Michel Carré avaient mis en scène les suites romanesques d'une déclaration d'amour adressée par écrit à une ingrate qui s'en était fait prosaïquement des papillotes. Ce petit acte servait de cadre à une action dramatique peu compliquée, mais fournissant au compositeur quelques situations où la sensibilité, la tendresse, la grâce, se mélangeaient heureusement : on y retrouvait comme un souvenir de Rodolphe et du Bonhomme Jadis. De même, la partition gardait une saveur archaïque, marque distinctive de Beber, ce compositeur fin, délicat, savant sous l'apparence voulue de la simplicité, ennemi du bruit dans la musique, comme il le fut de toute réclame dans sa carrière. Curieux rapprochement: le même sujet, ou du moins un sujet très analogue, devait être traité l'hiver suivant par un musicien d'un tout autre tempérament, Ernest Reyer. Ici, comme là, on voyait l'amour jeune triompher de l'amour plus âgé. Or, Maître Wolfram est revenu quelque vingt ans plus tard à la salle Favart. Pourquoi n'en est-il pas de même des Papillotes de M. Benoist, qui ont obtenu en somme 60 représentations réparties en quatre années? Peutêtre parce qu'on n'a pas trouvé de vrais successeurs à M"»" Carvalho, à Couderc et à Sainte-Foy surtout, comédien à qui tous les genres sont accessibles, écrivait un critique ; car dans ce rôle « il se tient sur la limite du sentiment et du ridicule avec inlîniment de tact; aussi s'y fait-il aimer, autant qu'il s'y fait applaudir ».
Le 3 juin 1857, l'Opéra-Comique donnait, sous le litre des Dames Capitaines, un ouvrage en trois actes répété d'abord sous celui de Gaston. L'action se déroulait au temps de la Fronde, à cette époque troublée où les femmes s'occupaient avec autant d'activité que de caprice des all'aires de l'Etat, où l'amour nouait et dénouait au gré de sa fantaisie les intrigues politiques, où Gaston, duc d'Orléans, adressait ainsi
une de ses lettres : « A Mesdames les Comtesses, Maréchales de Camp dans l'armée de ma lille contre le Mazarin! » Ou y voyait une duchesse s'introduire dans un camp, y remarquer un bel oflicier, puis pénétrer dans la ville assiégée, et finalement la livrer au chef des assiégeants qui se trouvait être ledit oflicier, ce qui permettait aux adversaires de s'unir en politique, comme en amour. Toute cette intrigue ne tenait guère debout et faisait médiocrement honneur au librettiste Mèlesville. Quant àla musique, un critique, Wilhelm, pouvait écrire : « La partition de M. Beber vaut cent fois mieux que ce livret, et pourtant ce n'est pas un chef-d'œuvre. Le style en est constamment clair, élégant; on y rencontre des morceaux qui plaisent à l'oreille, notamment l'ouverture, le chœur d'introduction, le duo du second acte, dont on a redemandé le dernier mouvement : Ah! cvoijcz-inoi, prenez-y garde. Il y a encore un autre duo et un quatuor dans lequel est intercalé un vieil air allemand; il y a de jolis couplets, de gracieuses romances, mais il n'y a rien de ce qui remue, enlève, rien de ce qui marque une partition et la tire de la foule : tout y est calme, égal et doux, pour ne pas dire monotone. Les Dames Cupitalnjs ne dureront pas plus que la Nuit de Noël, ou que le Père Gaillard, si peu gaillard de sa nature : elles iront grossir le nombre de ces succès d'estime dont un compositeur, parvenu au point où en est M. Heber, un membre de l'Institut, ne saurait se contenter, car ils n'ajoutent rien à sa renommée et ne prolitent guère à sa fortune.»
Vainement Beber s'était mis en frais d'imagination et d'habileté; il vit disparaître son œuvre après o)i;e représentations, et le chagrin qu'il en ressentit l'éloigna définitivement de la scène. L'opéra qu'il écrivit depuis n'a pas vu le jour, et l'on ne sait trop si c'est parce que l'auteur ne l'a pas voulu ou parce que les directeurs n'en ont pas voulu. Mais voici le point curieux de cette affaire. On avait jugé le livret absurde, détestable, et ce même livret détestable, absurde, a fait la fortune d'une opérette de Strauss, intitulée la Guerre joyeuse, comme plus tard la Circassiennc d'Auber a fait celle de Fatinitza de Suppé. D'où l'on doit évidemment conclure que l'opérette et l'opéra-comique différent, que ce qui répugne à l'un peut convenir à l'autre, et qu'enfin le succès d'une ipuvre dépend souvent du cadre dans lequel elle s'est produite.
Beber a encore écrit le Diable amoureux (ballet), représenté en 1840. L'opéra-comique le Ménétrier et un grand opéra Nalm ne furent pas représentés. Seules les ouvertures ont été gravées.
La musique vocale de Beber comprend : 33 mélodies avec accompagnement de piano, un Chœur de liii-ates pour trois voix d'hommes et piano; le Soir, pour chd'ur d'hommes à quatre vois et piano; un Are Maria et un AjnHsffei pour deux sopranos, ténor, basse, orgue; des vocalises pour soprano et ténor. Dans la musique instrumentale il a produit quatre symphonies, une ouverture et une suite pour orchestre, trois quatuors pour instruments â archet, un quintette pour instruments à archet, un quatuor avec piano, sept trios avec piano, des morceaux pour violon et piano, des morceaux à deux et quatre mains pour piano seul. Quant à son Traité d'harmonie (1862), il fait autorité.
Reber fut nommé professeur d'harmonie au Conservatoire en ISiil, élu à l'Académie des Beaux-Arts en 18o3, successeur d'Halévy comme professeur de
composition en 1802; eiilin inspecteur des succursales du Conservatoire.