‹ Encyclopédie de la musique et dictionnaire du Conservatoire (volume 2)Chapitre 295 sur 364 · CLAPISSON · texte numérisé non relu

CLAPISSON

Ce musicien, aujourd'hui bien délaissé, a tenu en son temps une assez belle place. Dédaigné maintenant par les raffinés, les esthc'les, les partisans d'un csolérisme plus ou moins obscur, Clapisson appartient en somme, authentiquement, au fjroupe des mu. siciens populaires, ceux qui ont su fournir un alimeni aux besoins musicaux des foules dont le goût n'a rien d'affecté ni d'artillciel.

C'est à ce titre qu'il a obtenu de grands succi's comme compositeur de chœurs orpbéoniques, autrefois fréquemment chantés, et parmi lesquels on peut signaler : les Harmonies de la nuit, la Parole de Dieu, le Bronze, Paris, les Enfants du désert.

Au théâtre, la carrière de Clapisson fut accidentée; en 1841 il n'obtint salle Favart que 13 représentations avec le Pendu, opéra-comique en un acte, paroles de Coucy et de Carmouche. On avait commandé cette partition au compositeur à condition qu'elle fût terminée en quinze jours. Clapisson avait une facilité qui lui permettait de tenir parole. A l'époque fixée il apporta son œuvre, qui devail soi-disant être montée tout de suite; elle ne le fut qu'un an plus tard, et vécut en somme à peu près autant de jours qu'on en avait mis à l'écrire; elle n'eut que 13 représentations. C'était le cas de répéter avec le poète : Le temps n'épargne pas ce qu'on a fait sans lui.

En revanche, la même année il remporta un réel succès avec Frère et Mari de Th. Polak et Humbert. Les librettistes étaient de nouveaux venus, d'autant mieux accueillis que l'un d'eux, Humbert, était cousin du directeur, et du premier coup ils réussirent à faire agréer du public pour 60 représentations ce petit ouvrage, dont la conclusion était que les artistes ne doivent pas se marier trop jeunes. Qu'il nous soit permis d'y relever deux vers curieux, non sans doute pour leur mérite poétique, mais, suivant un terme à la mode, pour leur valeur documentaire. Certaine comtesse, afin de montrer le degré d'amour qu'elle a inspiré au peintre Eugène Melcourt, s'écrie fièrement :

Avec d'autres femmes il danse; Mais il ne valse qu'avec moi !

La difîérence aujourd'hui nous paraîtrait peu sensible; mais elle prouve l'idée qu'on se formait de la valse et l'importance qu'on y attachait à cette époque, où, conformément à l'origine allemande de ce mot, on écrivait icalse! C'était la danse capricieuse, libre d'allure et de mouvement, rompant avec les traditions du banal quadrille ou du menuet cérémonieux. Aussi l'inlerdisait-on aux jeunes filles. On se rappelle la romance longtemps fameuse de Bazin :

qui nous renseigne sur ce point délicat, et Victor Hugo lui-même se faisait l'écho de son temps lorsqu'il écrivait dans ses Feuilles d'automne :

Si vous n'avez jamais vu d'un œil de colère La valse impure, au vol lascif et circulaire Effeuiller en courant les femmes et les fleurs...

Plus récemment encore nous retrouvons sous la plume du docteur Grégoire (Decourcelle) cette amusante définition de la valse : « Accouplement incon-

venant, qui cesse de l'être quand il a lieu devant témoins. »

En 1842, au même théâtre on jouait le Code noir, paroles de Scribe, musique de Clapisson. Plus d'habileté dans la facture que d'originalité dans les idées, voilà comment pouvait se résumer cet ouvrage en trois actes, dont les trente-deux représentations n'ajoutèrent rien au mérite du librettiste et du compositeur. La pièce était de circonstance, si l'on veut, en ce sens que les questions relatives aux colonies préoccupaient assez vivement l'opinion; on discutait pour et contre les nègres, et certain livre de M. Schœlcher, relatif à la traite et au droit de visite, faisait l'objet des commentaires de la presse. On ne pouvait donc transporter plus à propos sur la scène une aventure dont les héros avaient dû se barbouiller le visage, sous prétexte de couleur locale. De là ce titre étrange, et, soit dit sans jeu de mots, dépourvu de clarté : le Code noir! Comme on le fit observer, le Code des noirs aurait mieux convenu à ce drame, dont la donnée pro- j

venait d'une nouvelle de M"= Ueybaud publiée dans '|

la Revue de Paris, et intitulée l'Epave : c'est ainsi j

qu'on désignait « l'esclave qui, n'étant réclamé par !

aucun maître, revenait de droit au gouvernement, et 1

pouvait être vendu par décision des membres du con- j

seil colonial ». Scribe, au reste, n'y avait pas mis tant i

de malice; il lui avait suffi d'exciter « la terreur et la I

pitié " dans une action qui, par l'absence d'éléments |

gais, détonnait un peu à l'Opéra-Comique et se serait mieux accommodée d'un Théâtre-Lyrique, s'il avait j

existé. I

La première nouveauté de l'année 184b s'appelait |

les Bergers Trumeau, et parut le 10 février. Ce titre j

bizarre était celui d'une pièce qu'on jouait dans la pièce, comme on l'a vu de notre temps pour l'Amour africain. Une société de grands seigneurs se propo- !

sait de représenter un opéra; mais, pour éviter les froissements d'amour-propre, on laissait au sort le !

soin de fixer la distribution des rôles. Or, le sort .

faisait des siennes en attribuant à un vieux baron le rôle du jeune berger, à la vieille baronne celui de la I

jeune bergère; le jeune comte Ernest se changeait en i

président à mortier, et Anfonia, sa fiancée, en père |

noble. Chacun allait s'habiller; le rideau tombait et se relevait bientôt sur une ouverture, la seconde de la pièce ; on exécutait une sorte de pastorale, et tout était dit. Tel était, ou à peu près, le compte rendu fait par les journaux de cet opéra-comique en un acte. •

On trouva que Clapisson avait écrit un agréable pas- I

tiche, et que les librettistes, Dupeuty et de Courcy, avaient fait preuve d'ingéniosité. Mais nul ne s'avisa que la donnée première procédait directement d'une \

comédie en un acte représentée au Théâtre-Français '•

le 14 octobre 1736 : les Acteurs déplacés ou l'Amant comédien. \

Le dernier ouvrage de la saison de 1846 fut un opéra-comique en trois actes, paroles de Brunswick |

et de Leuven, musique de Clapisson, Gibby la Corne- :

muse : titre bizarre, soit dit en passant, et tout juste grammatical, auquel il eût été évidemment plus cor- |

rect de substituer celui de Gibbij. le joueur de cornemuse. |

Le sujet, une conspiration contre Jacques I"', découverte et empêchée par un berger, ne pouvait donner I matière à développements bien originaux; on y prit quelque intérêt cependant, grâce à certains détails i assez amusants, dont, à tort ou à raison, on se plat à attribuer la paternité à BrunsT\'ick seul, ainsi qu'en fait foi ce quatrain satirique improvisé lors de la première représentation, qui eut lieu le 19 novembre ;

IIISTOIliE DE LA MUSIQUE

PÉRIODE CONTEMPORAINE. - FRANCE

Si de Gibby la cornemuse Attire cl charme le iniblic, On ne le devra qu'à la muse De Claiiisson et de Brunswiclt.

Des mélodies assez heureuses contribuèrent en outre à la réussite de cet ouvrage, qui, sans être un f^rand succès, rapporta quelque argent. Le compositeur eu fut tout iieureux, et dut enrichir de quelque inslrument nouveau la belle collection qu'il a léguée par testament au Conservatoire. Le souvenir de ces joies est consigné à la première page des Mémoires de Roger, sous le titre de Carnet d'un tnior :

« Jeudi, 4 mars 18i7. — Diné chez Clapisson. Quel liomme heureux! Grâce h son succès de Gibhij, le voilà arrivé à une aisance qu'il était loin de connaitie. Comme il jouit dt- tout avec délices! Il se fait un immense bonlieur avec les mille riens dont se compose le confort de la vie : il a enfin des tapis, un calorifère dans sa salle à manger; il a chaud; ses amis ont chaud et regardent avec admiration ses curiosités et ses vieux instruments. 11 a été chez le duc de Nemours ! Il laisse arrondir son ventre, sans craindre que son ventre soit en contradiction avec sa fortune ; c'est vraiment plaisir de voir une fois par hasard le bonheur niché dans une famille qui sait en jouir et qui l'a mérité. »

En 18b2, rOpéra-Comique représentait l^sMystèrei d'Udolf, trois actes de Scribe, Germain Delavigne et Clapisson, qui furent donnés pour la première fois le 4 novembre. Le poème, assez obscur, avait une couleur sombre qui s'accordait mal avec les procédés qlairs et limpides du musicien; bref, les iMysIères d'Udolf sombrèrent à la sixième soirée. Eu 18ob, mentionnons le Sijlphe, opéra-comique en deux actes, paroles de Saint-Georges, ouvrage insignifiant, joué ■ cependant 2.3 fois.

Le 1" mai 18o6 avait lieu au Théâtre-Lyrique, direction Carvalho, la première représentation de la Fanckonnette.

En se reportant par la pensée à l'époque où fut donnée la Fanckonnette, en tenant compte du goût alors régnant, on s'explique sans peine l'éclatante réussite qu'obtint l'ouvrage de Clapisson. L'œuvre, au reste, du moins pour la foule, conserve de la saveur et figura presque constamment au programme des entreprises plus ou moins lyriques que l'on vit se produire au Chàteau-d'Eau. Il faut songer que naguère on félicitait couramment Clapisson pour l'élégance, la reclierche savante de son orchestration.

De plus, indépendamment de son relatif mérite musical, la Fanchonnette offrait l'attrait d'un livret agréable; le tableau populaire du premier acte avait paru amusant, pittoresque; ces scènes où il y a de l'entrain, une couleur franche, se trouvaient bien à leur place au boulevard du Temple. C'était là, toute proporlion gardée, une sorte de Fille de Madame Ançjot. Enfin et surtout la pièce bénéficiait de la présence de M"'= Carvalho, alors dans toute la fleur de son jeune talent.

A mentionner ce passage du compte rendu de la Fanckonnette par Gustave Héguet : « Le style mélodique de M. Clapisson est devenu plus clair, son harmonie est moins reckerchée; son instrumentation n'est plus chargée de ces ornements parasites qui étouffent la pensée principale. »

On fait souvent des remarques analogues à propos de nos jeunes compositeurs. Parailront- elles plus fondées dans cinquante ans qu'elles ne le paraissent aujourd'hui à propos de ce pauvre Clapisson?

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