‹ Encyclopédie de la musique et dictionnaire du Conservatoire (volume 2)Chapitre 297 sur 364 · VICTOR MASSÉ · texte numérisé non relu

VICTOR MASSÉ

Victor Massé est un des maîtres qui ont inauguré la période de transition que notre musique française a traversée pendant longtemps et dont Gounod fut le grand promoteur. Comme l'a constaté Henri Lavoix, son talent n'avait pas la puissance, le haut vol de l'idée, mais, avec un slyle délicat, fin, élégant, sa mélodie, sans être abondante, est poétique, point vulgaire et souvent vivifiée par une émotion sincère.

Ce fut, du reste, un fécond producteur. Ce Breton qui avait gardé la foi du pays natal, né à Lorient en 1822, entra au Conservatoire en 1833 et n'en sortit qu'avec le titre de premier grand prix de l'Institut, en 1844. Depuis les études élémentaires, depuis le piano qu'il étudia sous Zimmermanii , jusqu'à la haute composition, dans laquelle il eut Halévy pour maître, il apprit tout dans notre école et se hâta de mettre son éducation à profit. Le tableau de son œuvre est instructif: la Chanteuse voilée {1830); Galathée (18.Ï2); les Noces de Jeannette (18o3); les Saisons (^8'6^)■, la Heine Topaze {iS56) ; les Chaises à porteurs (18S8); la Fée Carabosse (18o9); ] a. Mule de Pedro (1863); Fior d'Aliza (1866); le Fils du brigadier (1867); enfin, après un long repos, Paul et Virginie (1876); Une Nuit de Cléopâtre (188b).

HISTOIRE DE LA MUSIQUE

PÉRIODE CONTEMPORAINE. — FRANCE

Paul cl. Virginie fut repris à la Gaité-Lyrique on 1008. Cet hommage était bien dû à la mémoire de Victor Massé. Mais, dans certains milieu.\, on se montra sévère pour l'auteur de lialathée et des A'oces dr Jeanwite. On lui reprocha amèrement les qualités de grâce, de léf-èreté, d'improvisation rapide qui firent son durable et légitime succès auprès des contemporains. On l'accusa d'avoir fait encore, et toujours, et partout, de l'opéra-comique, quand sa situation personnelle et l'indépendance relative dont il jouissait lui aurait permis d'aborder le grand art...

Celte hostilité posthume se trompait d'objet. Si Victor Massé est resté opérateur-comique jusque dans les affres de la maladie qui l'a torturé pendant dix ans, c'est qu'il ne pouvait faire autre chose, c'est que, comme tous les compositeurs de sa génération, il était condamné au.Y travaux forcés de la musique aimable à perpétuité. M. Henri Maréchal l'a très spirituellement rappelé dans le chapitre de son intéressant Paris, souvenirs d'un musicien, consacré à Victor Massé, qui fut un de ses premiers maîtres et auquel il a gardé un all'ectueux souvenir. Quand Victor Massé commença sa carrière , si enviée et cependant douloureuse, car pendant dix ans il dul lutter contre la maladie , nous avions , comme aujourd'hui , deux théàties : l'Opéra et l'Opéra- Comique. Le premier , pas plus que maintenant , n'admettait les inconnus; quant aux autres, ils prenaient la place que Meyerbeer n'occupait pas. Du côté des concerts, seule la Société du Conservatoire régnait de par les vieux maîtres, et ce n'est pas elle qui eût risqué vingt-cinq mesures d'un simple prix de Home, retour du Pincio. En dehors de l'Opéra- €omique, il n'y avait rien à espérer; l'arène était 'là, et aussi la mangeoire ; on y faisait des repas assez, ■maigres, mais à peu près assurés :

i< L'Opéra-Comique différait beaucoup de ce qu'il est aujourd'hui. Pauvre de subvention, ayant un gros loyer, sans le droit de fermer l'été, il jouait, à ■cette époque, de douze à quinze actes nouveaux par an, d'après les statistiques. Sans grand empressement il accueillait cependant les «jeunes » en leur confiant d'abord un acte, pour leur faire la main, puis deux, si le premier s'était bien comporté, trois, enfin, si l'on était très sage, ou mieux, si Auber et Halévy n'avaient rien de prêt dans le moment. En somme, à ces procédés tout le monde trouvait son ■ compte : les maîtres consacrés gardaient leurs prérogatives, les nouveaux venus quelque espoir de se produire, et le directeur beaucoup de chances de faire l'ortune... Le turf, la piste, le champ de bataille, 'étaient rue Favart. »

Victor Massé suivit l'exemple des camarades, et ce fut à rOpéra-Comique qu'il se classa « compositeur à receltes », comme on disait alors. Sa première œuvre fut jouée en 1850. La direction avait reçu, et la faveur était grande pour un inconnu, un petit acte de Scribe et de Leuven intitulé d'abord La;arilla, puis la Chanteuse voilée; dix années auparavant, un autre prix de Rome, Montfort, avait obtenu le même honneur avec Polichinelle, et, coïncidence bizarre, les deux pièces se ressemblaient au fond. Sans faire absolument prévoir la carrière glorieuse que devait parcourir son auteur, la Chanteuse voilée fut jugée favorablement ; le manque d'expérience était largement compensé par le charme des idées mélodiques, l'élégance de la forme et la bonne tenue de l'orchestre. C'était un succès, qui se mainlint du •reste, et l'ouvrage figurait encore au répertoire en Copyright by Ch. De'.agrave, 19 li.

ISO:!; depuis il s'est retiré... au Conservatoire, où Ips concours de chant ramènent assez fréquemment un air demeuré fameux par les vocalises dont il est émaillé : de celle charmante partition voilà, maintenant tout ce qu'il reste.

Galalhi'e, donnée en 1832 au même théâtre, réussit brillamment. Ce n'était pas que le libretto de .1. Barbier et Michel Carré fût Jugé de qualité supérieure : on lui reprochait d'être en désaccord avec la tradition et d'avoir ainsi perdu tout ou partie de sa poésie. Comme le Pyginalion de l'antiquité, celui do Jean-Jacques Rousseau s'était écrié : « Que l'âme faite pour animer un tel corps doit être belle! » Et les librettistes tendaient à démontrer que cette enveloppe charmante recouvrait tous les vices, et qu'ainsi la beauté n'était que mensonge. Mais la musique avait assez de grâce par elle-même pour triompher de cette opposition faite au nom de la philosophie. Victor Massé, c'était un tempérament musical où fondaient, en un ensemble heureux, la sensibilité vraie, l'émotion communicative, la pensée sobre et juste, la gaieté simple et franche. C'était une nature, comme on dit volontiers aujourd'hui; beaucoup d'effets lui appartiennent qu'on a depuis attribués à tel ou tel maître, à Ch. Gounod, pour ne citer qu'un nom! On s'en aperçut clairement à l'époque où il donna Gatathiie; il semblait emprunter, alors qu'il reprenait simplement son bien!

Par un singulier hasard, il arriva que sur les quatre rôles de la pièce, trois faillirent changer ou changèrent de titulaires presque au lendemain de la première. D'abord, M"" L'galde dut interrompre ses représentations pour raison de santé; puis, Mocker, quittant le théâtre, laissa son rôle de Ganymède à Delaunay-Hicquier, et les fonctions de régisseur général de l'Opéra-Comique â son camarade Duvernoy (l'j mai); enfin M"" Wertlieimber, qui avait créé le personnage de Pygmalion, primitivement destiné à Battaille, se vit remplacée â son tour par un débutant dont le nom suffit à rappeler la fortune, Faure ; seul, le banquier Midas, représenté par Sainte-Foy, était resté, comme toujours, fidèle à son poste, et pendant bien des années il a continué de venir acheter au sculpteur amoureux sa belle statue, car Galuthre n'a presque jamais quitté le répertoire; on l'a revue encore à la place du Châtelet, et nous avons constaté qu'à la salle Favart le chiffre de trois cent cinquante représentations avait été dépassé.

Malgré sa valeur et son succès, l'œuvre eut dès l'origine ses détracteurs, et, vu la signature de ses auteurs, il est piquant de se rappeler aujourd'hui certaine appréciation extraite des Mi/sti'res des thi'dtres en i8S2, ouvrage devenu fort rare et publié par les frères de Concourt et Cornélius Wolff. Voici le passage, dans toute sa naïveté : « Notre collaborateur Cornélius Wolff est malade en sortant de la première représentation de Guluthrc. La contraction musculaire qu'il s'était imposée pour ne pas bâiller lui a donné une névralgie qui le l'ait beaucoup souffrir. )i Et c'est tout!

Massé écrivit, en 1833, les Noces de Jeannette, paysannerie charmante, émue, à laquelle on ne peut reprocher qu'un peu trop de préciosité et d'élégance. C'est de par cette élégance même, qui avait fait le succès des Noces de Jeannette, que les Saisons furent condamnées. La première représentation fut donnée le 22 décembre 18jj avec M"= Duprez et

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Battaille (bientôt remplacés par M"= Rey et Nathan), M"» Révilly et Delaunay-Ricquier. Massé rêvait toujours d'une reprise possible, et c'est avec cet espoir qu'il avait remanié plus tard les trois actes de Michel Carré et Jules Barbier, répétés d'abord sous le nom de Simone. Cependant le premier accueil n'avait pas été favorable; pourquoi? c'est ce qu'à distanoe on ne saurait démêler; car le livret, qui nous montre une sorte de Mireille avant la lettre, ne semble pas dénué d'intérêt, et la musique, à coup sûr, contient des pages cliarraantes. 11 y a peut-être là, qui sait"? un procès perdu en instance et qui sera quelque jour pagné en appel.

La Reine Topaze fut beaucoup mieux accueillie au Théâtre- Lyrique, et même y triompha. Peut-être Victor Massé aurait-il pu, à celte date, tenir sa partie dans le mouvement de rénovation musicale qui commençait à se dessiner. Mais, ainsi que le fait trop justement observer M. Henri Maréchal, le compositeur, dont la tête bretonne renfermait de solides qualités, manquait un peu de souplesse. Il lui semblait dur de renoncer aux procédés musicaux qui avaient fait sa popularité. « Lui qui avait remporté de si belles victoires avec la formule de l'opéracomique proprement dit; lui qui, d'un bond, avait pris rang à côté d'Hérold et d'Auber, pouvait-il admettre ex abrupto qu'on pût triompher autrement que par les moyens qui lui avaient si bien réussi? Il ne crut qu'à une mode passagère, en rit beaucoup, et, hrclonnant sur le tout, ne s'en ralfermit que plus solidement dans ses convictions premières. »

Aussi bien était-il prisonnier de ses premiers succès. Les indifférents, les imbéciles et les bons petits camarades ne manquaient pas de répéter : « Eh bien, à quand donc un pendant à cette perle des 'Soccs? » C'était son cauchemar. Il en eût donné cinquante représentations pour dix des Saisons ou de cette Fior d'Aliza tombée en 1866. Le contre-coup sur l'état nerveux de Victor Massé eut pour résultat un silence de neuf ans, pendant lesquels se produisit la grande " coupure » de l'Année terrible. Quand le compositeur voulut faire représenter Paul et Virijinie. écrit dans l'intervalle, il se heurta à de sérieuses difficultés d'interprétation; les pourparlers durèrent de 1871 à 1876, jusqu'à la soirée du 15 novembre au Lyrique- Vizentini, que suivirent cent vingt représentations successives.

11 faut bien l'avouer : à distance, on est un peu surpris de l'enthousiasme du public, qui faillit porter en triomphe Capoul et Cécile Ritter, Virginie de seize ans, remplacée par Marie Heilbronn, qui avait moins de jeunesse et plus de voix. Le scénario parait cruellement romanesque et creux, privé de ce charme descriptif qui fait le principal mérite de l'œuvre du romancier. Premier acte divisé en deux tableaux. Marguerite, la mère de Paul, et M™" de La Tour, la mère de Virginie, sont assises dans une cabane de bambous — nous dirions un kiosque rustique — .< ouverte sur un paysage de l'île de France ■■. Elles s'entretiennent de leurs " peines amères » et aussi de leurs projets d'avenir pour les deux enfants fraternellement élevés. On cause des amours naissantes de Paul et Virginie; on projette d'envoyer le jeune homme aux grandes Indes pour le distraire; mais le bon nègre Domingue déclare que « les Ilots le garderaient peut-être >■, et ce fâcheux présage fait pénétrer le même effroi dans les " cœurs incertains » des deux mères. La pluie tombe à flots; Paul et Vir-

ginie arrivent, abrités sous la feuille de bananier (qui, d'ailleurs, ne figure pas dans le roman de Bernardin de Saint-Pierre, où Virginie abrite Paul avec un pan de sa jupe, mais est une invention de dessinateur).

Derrière eux se précipite la négresse Méala, l'esclave du redoutable Sainte-Croix, tyran de la Rivière Noire. Les bras meurtris, les vêtements déchirés, elle s'est enfuie de la plantation et implore le secours (les bons blancs. Paul et Virginie promettent d'aller intercéder pour elle, et, en effet, au second tableau, le planteur, ébloui par la beauté de Virginie, accorde la grâce de la négresse. Les deux jeunes gens, après cette marque de courtoisie, ne peuvent refuser de s'asseoir à sa table, tandis que les esclaves dansent la bamboula. Mais Méala les avertit des secrets desseins de Sainte-Croix, qui vent enivrer Paul pour s'emparer de la belle créole. Ils s'enfuient, et le vindicatif satyre fait bàtonner l'esclave.

Au second acte, M™= de La Tour apprend à Virginie que son départ pour la France est devenu nécessaire. Les nobles parents de sa mère, qui lui tiennent rigueur d'une mésalliance, pardonneront si l'enfant fait le voyage de Versailles. Leur héritage est à ce prix. Virginie pleure ; M"= de La Tour fond en larmes; Domingue se frotte les yeux; Paul se désespère, et Méala, à peine remise d'une cuisante bastonnade, partage la désolation générale. Quatrième tableau : le vaisseau qui emmène Virginie va lever l'ancre, elle pleure en dormant; on la réveille, et la scène s'achève au milieu des sanglots. La première moitié du dernier acte nous montre Paul resté seul et triste jusqu'à la mort. 11 relit une lettre trempée des larmes de Virginie, et, par un phénomène de télépathie, il évoque l'adorée. Elle lui apparaît dans le salon des <■ nobles parents » déjà nommés, qui veulent lui faire épouser un certain Sainte-Croix. Noblement, elle refuse, après avoir répété le serment d'amour, leitmotiv de la partition. Sa tante la chasse. Le don de seconde vue de son fiancé la lui montre sur le pont du Saint-Géran, qu'assaille la tempête; il court vers le rivage, où la mer ne rejettera plus qu'un cadavre. En effet, au dernier tableau la jeune (ille gît inanimée sur le sable. Paul s'agenouille; Marguerite, M"" de La Tour, Méala et Domingue fonî; entendre des lamentations : « Mon pauvre enfant 1 — Ma fille! — 0 mort cruelle! .> Rideau.

Ce poème parait médiocre. Mais la partition de- Victor Massé gagne de rester presque jeune à ce fait d'avoir été un peu vieillotte dés le début. Lors de la reprise de 1894 à l'Opéra-Comique, Victorin Joncières, excellent juge, constatait la bonne tenue élégiaque, la solide continuité du commentaire musical des principales situations du drame. Il avouait que la forme de la romance à couplets y domine unpeu trop; mais, ajoutait-il, " la mélodie y est toujours pleine de grâce et de sentiment, et, pour êtrecoulée dans un moule un peu uniforme, elle n'est pas moins expressive et originale ».

Le 25 avril 1885, l'Opéra-Comique représentait une œuvre posthume de Victor Massé : Une Nuit de Cléopàtre, opéra-comique en trois actes. C'était une revanche du dédain de l'Opéra, car c'est l'Opéra que Massé avait visé en écrivant sa partition. M. Emile Blavet a raconté que lorsque Vaucorbeil recueillit l'héritage d'Halanzier, Massé présenta son œuvre à. son ancien camarade du Conservatoire. Il pouvait se prévaloir auprès de lui de sa haute situation artistique; il aima mieux faire appel aux souvenirs de leuf

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vieille amitié. Or, Vaucorbeil, qui, étant coniniissaire du ^gouvernement, avait, en du nombreux rapports, démontré combien il serait préjudiciable à l'art national d'introduire Aiila sur notre première scène lyrique, était précisément en train, pour son entrée de jeu, de monter la pièce de Verdi. Il accueillit un peu fraicliement son ancien camarade.

« Aida, lui dit-il, est un sujet égyptien... Vous comprenez, mon cher, qu'il m'est impossible d'en prendre un second à l'Opéra!

— Mais moi, je suis un sujet franrais, <> répondit avec un sourire amer l'auteur de la ISnil 1/ ■ Clvuiuitre.

Carvalho devait être plus liospitalii.'i'. ('.r|iin(lant, malgré l'intérêt dramatique du poème, — un homme payant de sa vie une nuit de bonheur, — malgré l'accueil fait aux grandes pages de la parlition : le prélude, l'introduction composée d'un cha'ur à Isis qu'entrecoupe la plainte de Namouhna : « Hélas! mon fils ne revient pas!... » la jolie chanson du muletier entendue à distance, le canlabile de Charniion, l'air de ténor : c Sous un rayon tombé des cieux; « au deuxième acte, l'air de Cléopàtre : i< Vivre ou mouiir, qu'importe! » la chanson mélancolique de Charmion ; enfin, au dernier acte, le duo d'amour, sans oublier les airs de ballet (celui des Mimes très réussi dans sa brièveté; celui des Heures blanches et des Heures noires), malgré Taskin, Talazac et M"" Heilbronn, l'ouvrage ne devait pas se maintenir au répertoire.

Massé était mort l'année précédente, en juillet 1884, laissant à l'Académie des Beaux-Arts une place vacante qui devait être occupée par Léo Delibes.

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