‹ Encyclopédie de la musique et dictionnaire du Conservatoire (volume 2)Chapitre 298 sur 364 · LÉO DELIBES · texte numérisé non relu

LÉO DELIBES

Figure déjà lointaine et comme effacée, mais intéressante, ce compositeur fécond qui courut pendant toute sa vie après le succès, l'atteignit sans l'étreindre complètement, et ne cessa de recommencer la poursuite jusqu'à sa mort, survenue au moment où il allait passer doyen du « genre éminemment français ».

Ce futur membre de l'Institut fit de solides humanités musicales; on ne saurait dire de lui ce qu'écrivait un contemporain de Marie-Joseph Chénier : « Pour n'avoir pas voulu être écolier au collège, il le resta toute sa vie. » Adam le compta parmi ses élèves réguliers et laborieux. Cependant il s'offrit celte originalité de ne pas concouiir pour le prix de Home et de débuter par les petits théâtres, alors mis à l'index par tous les compositeurs sérieux. Il leur donna des opérettes qui portaient ces titres peu académiques : Deux Sous de charbon, le Bccuf Apis, Six Demoiselles à marier, le Sergent à plumes, rOinctcUe à la Follembuche,Deux Vieilles Gardes, Mon Ami Pierrot, Malbrouck s'en va-t-en guerre, les Musiciens de l'orchestre (en collaboration avec l'infortuné Hignard, le compositeur de cet Hamlet qui eut la déveine d'être écrit en même temps que celui du « bon Thomas »). Il était gai, très gai, avec un peu d'effort; les critiques perspicaces ou simplement avertis devinaient sous ce chanteur de tlons-flons un Chérubin roucouleur de romances. 11 commença à se dégager, après VEcossais de Chalou et la Cour du roi l'étaud, qui datent de 1869, avec Coppélia ou la Fille aux yeux d'émail (-lo mai 1870). On loua, malgré quelques

résistances de la part des champions de l'ancienne musi(|ue de danse, le coloiis si franc de ce charmant ballet, sa grâce voltigeante, sa vivacité spirituelle : toutes qualités qui devaient survivre aux outrages du temps et même s'affirmer plus victorieusement à mesure que s'éloignait le souvenir de la première représentation donnée si peu de temps avant la guerre.

En 1873, Léo Delibes fit jouer le Roi l'a dit, scénario d'un des futurs librettistes de Jean de Nivelle, Gondinet, sur une donnée amusante. Le marquis de Moncontour est présenté au roi : « Vous avez un fils, lui dit Louis \IV, je veux le voir. » Grand embarras du hobereau, qui n'a pas eu le courage de démentir à temps son auguste interlocuteur. Il n'a que quatre filles! Où trouver en vingt-quatre heures un présomptif présentable? C'est Benoit, l'amoureux de la servante Javolte, qu'on formera aux grandes manières. Le rustre se débrouillera très vite, le prendra de haut avec son père improvisé, bouleversera le château, aura même un duel où, prudemment, il fera le mort à la première passe. Décès fictif, mais officiel, dont la cour est avertie. Moncontour reçoit les condoléances du monarque. « Il avait un fils; il n'en a plus; cette fois encore le roi l'a dit. »

Cette historiette ne pèche pas par l'excéâ de vraisemblance, mais sa fantaisie a un agrément archaïque. Elle fait penser aux vers de Théophile Gautier sur un vieux pastel :

J'aime h vous voir dans vos cadres ovales, Portraits vieitlis dos belles du vieux lemps, Tenant en main des roses un peu pfiles Comme il convient à des fleurs de cent ans...

Quant à la musique, on a pu dire avec une préciosité bien en situation qu'elle était écrite du bout des doigts pour être chantée du bout des lèvres. Mais la pièce ne resta pas au répertoire.

En 1870, Delibes revenait au ballet avec son œuvre maîtresse, Stjtvia ou la Nymphe de Diane. C'est un des bons scénarios de Jules Barbier : donnée claire, coupe franche. Au premier acte, nous voyons le berger Aminle épris de Sylvia, la belle chasseresse, se cacher dans un buisson de la clairière où viennent se reposer les nymphes de Diane. Le nouvel Actéon est surpris, condamné et exécuté par Sylvia, qui lui décoche en plein cœur un trait meurtrier. Il expire, et Sylvia, blessée à son tour par un ricochet moral, se lamente sur le cadavre. Orion, le chasseur noir, la surprend et l'emporte dans son antre; mais elle grise son terrible amoureux et s'échappe de la caverne; Le troisième tableau nous conduit au bord de la mer, devant le temple de Diane. Aminte, guéri par une sorcière qui était tout simplement Eros déguisé, retrouve Sylvia. Diane foudroie le chasseur noir qui s'était mis à la poursuite de la nymphe, et celle-ci, renonçant à l'immortalité, devient la compagne du berger.

On n'accusa pas Léo Delibes de se traîner dans l'ornière des motifs connus; on lui reprocha au contraire un excès d'originalité, une surabondance de richesse. " La musique de M. Delibes, s'écriait un des juges d'alors, pèche par trop de zèle et d'éclat. Les musiciens d'aujourd'hui ont la rage d'écrire à tout sujet des partitions; une cantate, un vaudeville, tout leur devient prétexte à grand opéra, et quand ils composent un ballet, leur musique, au lieu d'être là pour soutenir la pantomime et servir d'accompagnement à la danse, prend tout de suite les devants. La partition de Sylvia ne désarme jamais; ses élé-

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gances, ses curiosités, ses préciosités, ne vous laissent pas respirer. >>

Ce critique d'haleine un peu courte allait jusqu'à démarquer les Femmes savantes pour appliquer à Léo Delibes une variante de trois vers du bonhomme Chrysale :

Nos pères sur ce point étaient gens fort sensés, Qui disaient qu'un orchestre en fait toujours assez Quand la capacité de son esprit se hausse...

à servir d'éloquent et fidèle accompagnateur à l'action. Mais le reproche portail à faux. L'orchestration de Léo Delibes n'est pas encombrante ni surchargée; quant à son inspiration, elle flotte à fleur de sujet. Dans Jean de Nivelle, qui suivit Sylvia, elle reste légère et superficielle, même quand elle s'efforce d'atteindre au grand style. Dans Lakmé, qui couronna la production du compositeur, la pagode, Vichnou, Brahma, Siva, les lotus, l'eau sacrée, les bambous, la cabane sous les grands mimosas, tout cet orientalisme est subtil, délicat, habile.

Un officier anglais pénétrant par hasard dans la demeure d'un brahniine dont la fille se présente à lui, si délicieuse qu'il en oublie aussitôt sa propre fiancée; le père de celle-ci usant de stratagème pour retrouver l'homme qui a profané sa maison, se déguisant en mendiant, et faisant de son enfant une chanteuse des rues, avec l'espoir qu'attiré par ses chants, l'impie se trahira; Gérald, tombant dans le piège et frappé d'un coup de poignard, puis guéri par les soins de Lakmé au fond d'une foret on se terminent leurs amours, lui, partant par esprit de devoir afin de rejoindre son régiment dont les sonneries l'appellent au combat, elle s'empoisonnant par esprit de sacrifice, afin d'échapper à l'abandon et de mourir dans les bras de celui qu'elle a aimé; telle est en quelques lignes cette idylle hindoue dont Gondinet et Philippe Gille avaient tracé les fins contours et ciselé les vers délicats.

On disait d'avance qu'ils s'étaient inspirés du Mariage de Loti, et le grand retentissement qu'avait eu naguère la publication de ce roman autorisait une telle hypothèse. En réalité, tout au plus restait-il un point de ressemblance : les amours libres dans une forêt vierge d'une sauvagesse et d'un Européen, et encore, par le choix du cadre, par l'association de deux races en présence, ce point de départ est-il plutôt celui du Premier Jour de bonheur. On pourrait aussi trouver là quelque analogie avec VAfricaine. Il est vrai que l'action se passe de nos jours et que l'amoureux est, non plus un navigateur illustre, mais un simple officier de l'armée anglaise; en revanche, Gérald, comme Vasco, abandonne celle qui lui a sauvé la vie; Lakmé, comme Sélika, se sacrifie par amour et s'empoisonne, substituant simplement au parfum du mancenillier la feuille du datura slramonium, et la scène est aux Indes, comme dans la seconde partie de l'œuvre de Meyerbeer, dont l'héroïne, en dépit d'un titre choisi par inadvertance, paraîtra toujours plus Indieime qu'Africaine, à moins toutefois qu'elle ne soit Malgache, ce qu'autoriserait à supposer certaine mention de « la grande île ».

Quoi qu'il en soit de ces rapprochements, Léo Delibes avait rencontré un sujet qui convenait à son tempérament artistique, et comme Gérald s'éprend de Lakmé, il s'en était épris aussitôt, au point d'abandonner le Jacques Callot qu'il avait alors sur le chantier, au point même d'oublier pour un temps ces hésitations, cette incertitude, ce doute de soi-

même qui, vers la fin de sa carrière, paralysaient sa volonté et faisaient le tourment de son esprit. Il avait alors retrouvé sa jeunesse et son énergie, et l'on peut dire que toute la partition fut écrite en peu de temps, puisque sur le manuscrit original on lit au bas du premier morceau cette date, juillet 1881, et au bas du dernier cette autre, .ï juin 1882.

Parisien dans l'âme, le compositeur avait tout au plus indiqué la couleur orientale de son sujet par quelques indécisions voulues de mode et de tonalité, auxquelles on pourrait reprocher leur impersonnalité et donner l'étiquette générale de « procédé » ; mais ce qui lui appartenait en propre, ce qni constituait son originalité réelle, c'était la distinction, l'élégance, l'ingéniosité des contours mélodiques et des rythmes, la fraîcheur de l'instrumentation, la finesse des accompagnements.

N'oublions pas Jeaji de Nivelle (opéra-comique, 18801, livret de Gondinet et Philippe Gille. L'histoire de ce Jean de Nivelle, à qui son père, le duc de Montmorency, avait donné une marâtre et qui, pour protester, s'enfuit avec ses cadets à la cour du comte de Flandre, — fugue dont le dynasle abandonné ne put tirer vengeance qu'en traitant de « chiens » cette nichée ingrate, — est une anecdote bien gauloise. Gondinet et Gille, travaillant pour la Porle-Saint- Martin avant de se rabattre sur les scènes lyriques, en ont tiré un mélo romantique. Si leur Jean de Nivelle s'évade de la cour de France, c'est que Louis XI, grand marieur comme tous les souverains, veut lui faire épouser une héritière qui a le sac, mais qui a aussi une bosse. Il se réfugie en Bourgogne, s'y fait berger et tombe amoureux de la jolie villageoise Ariette.

Ce début florianesque est dans la donnée de l'ancien opéra-comique, mais nous versons aussitôt en plein Walter Scott. Jean de Nivelle croit avoir pour rival le seigneur Saladin; il le transperce de part en part en combat régulier et, pour éviter la potence qui attend tout vilain convaincu d'avoir « navré « un noble homme, il révèle le secret de sa naissance. Le comte de Charollais l'enrôle alors dans ses troupes, mais le grand vassal est en guerre avec les lis; la vue de la bannière de France sur le champ de bataille de Monllhéry réveille le patriotisme de Montmorency. Pour ne pas forfaire à l'honneur, il prend un parti à la Gribouille : se suicider définitivement en tant que féal du roi, redevenir Jean de iNivelle et ne plus sortir du bois d'Armançon, où l'attend la fidèle Ariette.

La partie comique se réduit à ce dialogue, d'ailleurs mémorable, entre .M"'« de Beautreillis, qui, elle aussi, avait jeté son dévolu sur l'irrésistible berger, et le noble auteur de ses jours : « Maintenant, mon père, j'épouserai qui vous voudrez, je n'aimerai personne. — Ce fut le cri de ta mère en m'épousant, mon enfant! » C'est gentil, mais insuffisant. Et ce livret, qui ne fut jamais jeune, a encore trouvé moyen de vieillir. Heureusement, nous avons la partition. S'il y avait quelque témérité à prétendre qu'elle a rajeuni, du moins garde-t-elle de la grâce et même de la fraîcheur. Nous pouvons répéter ce qu'écrivait Henri Blaze, sous le pseudonyme de Lageuevais, dans la Revue des Deux Mondes d'octobre 1880 :

'i L'Opéra-Comique tient un succès avec Jean de Nivelle. L'auteur, M. Léo Delibes, avant de frapper son coup d'éclat, comptait déjà parmi les meilleurs d'entre les jeunes. Vous sentiez en lui un de ces talents mesurés, délicats, dont le développement

HISTOIRE DE LA MUSIQUE

PÉRIODE CONTEMPORAINE. — FRANCE

s'accomplit sûrement : ni systématiques ni primesautiers, mais tendant à pas discrets vers le but qu'ils (inissenl toujours par atteindre. Ses pièces d'orches- Ire le signalèrent, puis ses ballets, CoppHia; Sijlvîa, deux partitions d'un goût exquis, deux arabesques galamment enlevées de main d'artiste. Le Roi t'a dit, son début à l'Opéra-Comique, fut un échec; Jean de Nicetle est la revanche. ■>

Tout cela, du reste, très juste, avec le correctif indispensable du passage où le critique de la vieille revue dénonçait le chauvinisme exubérant des pages dans lesquelles le talent de Delibes, plutôt sentimental de sa nature, force la note : « Déchaîner les masses harmoniques, faire grand, il semble que plus la nature vous a doué de qualités aimables, plus vous avez en vous l'émotion douce, la grâce, la distinction, plus ce furieux désir vous enlièvre : tant de cris de guerre à la Roland, tant de vacarmes héroïques, les étendards de France et de Bourgogne déployés à celte place où n'avait encore flotté que la bannière des chevaliers d'Avenel, vous en êtes parfois ahuri, et volontiers s'écrierait- on : Hameneznous aux carrières du Domino noir et du Postitlon de Longjiimeau. »

Les stances chevaleresques de Jean et le tumultueux linale du second acte sont en elTet très inférieurs à la phrase : " Un pauvre duc, Ariette!... » et au duo de la Mandragore, pages de réelle valeur.

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