‹ Encyclopédie de la musique et dictionnaire du Conservatoire (volume 2)Chapitre 301 sur 364 · THÉODORE DUBOIS · texte numérisé non relu

THÉODORE DUBOIS

La biographie de M. Théodore Dubois, dont l'existence a toujours été discrète et familiale, peut tenir en quelques lignes. Né dans l'Ile-de-France, en 183", de parents campagnards qui eurent le rare mérite de ne pas contrarier sa vocation, mais ne lui donnèrent aucun secours d'atavisme artistique, a commencé ses études à Reims, est venu à Paris en 18o4, où il obtint successivement les premiers prix d'harmonie, d'accompagnement, de contrepoint et fugue, d'orgue, et enfin le premier grand prix de Rome en 1864.

A été organiste accompagnateur de la chapelle des Invalides de 185o à 1858; organiste accompagnateur à Sainte-Clotilde de 1838 à 18G1, avec César Fraude comme maître de chapelle; maître de chapelle de la même église de 1863 à 1869, avec César Franck comme organiste du grand orgue; maître de chapelle de la Madeleine de 1869 à 1877; organiste du grand orgue delà même église (succédant à Saint- Saëns) de 1878 à 1886.

Professeur d'harmonie au Conservatoire de 1871 à 1890; professeur de composition (succédant à Léo Delibes) de 1890 à 1896. Avait été nommé inspecteur de l'enseignement musical en 1883, et en a rempli les fonctions jusqu'en 1896. Directeur du Conservatoire de 1896 à 1905.

A été élu membre de l'Institut en 1894, en remplacement de Charles Counod.

Dans la production du compositeur il convient de mettre à part un certain nombre de grandes compositions pour orchesti'C, d'une belle tenue technique et en même temps d'une noble inspiration, telles que l'ouverture de Frithiof, la marche héroïque de Jeanne d'Arc, la fantaisie triomphale pour orcbestre et orgue, les poèmes lyriques et dramatiques, chœurs, cantates, le Pas il'annes, les Voix de la Nature, l'Enlèvement de Proserpine , le Drapeau français. Délivrance, Hylas, Notre-Dame de la Mer, Zybelé, Adonis.

Au théâtre, un des ouvrages les plus remarqués de M. Théodore Dubois, après la Guzla de l'rmir (1873), le Pain bis (1879) et Aben-Hamet (1884), fut le ballet de la Farandole, sur un livret de Philippe Cille et d'Arnold Mortier, tout pénétré de poésie rustique. Louis Gallet en appréciait ainsi la partition : « Cet habit galant du ballet, uniforme destiné aux musiciens de toute taille, ne saurait convenir également à tous; il est des robustes auxquels il semble étriqué et écourté comme une veste; MM. Massenet et Saint- Saêns n'ont jamais voulu l'essayer; M. Lalo s'y est empêtré, M. César Franck le ferait craquer par toutes les coutures. Mais il va à ravir à certaines natures chez qui la (inesse, l'élégance, le charme poétique ou l'ingéniosité de l'esprit l'emportent sur l'invention et la puissance diamatiques.

« M. Léo Delibes, musicien très complet d'ailleurs, reste à notre époque le maître incontesté du genre; M. Widor s'y est révélé de la façon la plus heureuse ; M. Théodore Dubois, le nouveau venu, y fait montre de précieuses qualités...

Il Le caractère dominant de la musique de M. Théodore Dubois est un composé d'élégante finesse, de poésie voilée, de grâce ingénieuse; la recherche des ellels y est d'une réserve poussée parfois jusqu'à la timidité. 11 y a, comme on le verra au courant de la partition de la Farandole, d'heureuses exceptions à celte sorte de parti pris de tonalité discrète; mais ayant à classer tout d'abord le compositeur dans une certaine catégorie artistique, il faut reconnaître qu'en général la touche délicate de la peinture en camaïeu semble lui convenir mieux que les grands coups de brosse en pleine toile. »

Le poème de Xavière (1896) a été tiré par Louis Gallet d'un loman de Ferdinand Fabre. Sujet très simple, surtout dans la réduction faite pour l'Opéra- Comique, et sans autre complication que la tentative d'assassinat du deuxième acte.

La Xavière de la salle Favart est une demi-orpheline qui a perdu son père Xavier et est restée seule avec une marâtre. Benoîte Ouradou. Benoîte s'est éprise de l'instituteur Landrinier, un vilain personnage, dur à tout le monde et en particulier à son fils Landry. Mais Benoîte n'a rien; la terre de Foujoux, l'héritage de Xavier, doit revenir à Xavière. Benoîte prend en haine l'enfant qui l'empêche d'épouser le maître; elle la maltraite, et Xavière se suiciderait de désespoir si elle n'avait pour se consoler, avec l'amour de Landry , l'affection du curé Fulcran et l'amitié du berger Galibert, un bon vivant, grand embrasseur de filles, mais protecteur par vocatio» et par habitude de toutes celles qui ont la sagesse de lui résister.

Après un premier tableau, consacré à l'exposition, vient un acte de drame, à la châtaigneraie, pendant la cueillette. Fulcran, pour soustraire Xavière à la

HISTOIRE DE LA MUSIQUE

PÉRIODE CONTEMPORAINE. — FRANCE

liaine de sa marAtie, lui piopose d"entrer au couvent de la Croix, mais la lillette refuse; elle aimerait mieux mourir que renoncer à Landry. Kt peu s'en faut qu'elle ne meure, Landrinier ayant méchamment fait ployer la branche sur laquelle se hasarde Xavière pour cueillir des châtaignes. Elle est sauvée par Galibcrt, et nous la retrouvons, au troisième acle, au presbytère, où le doyen Fulcran fait entendre raison à Landrinier en le menaçant des gendarmes. Xavière intercède pour sa mère, et l'idylle se termine par ses nanrailles avec Landry.

L'àme exquise et rare de Ferdinand Fabre, cette àme de François d'Assise laïque, amoureux de la libre nature, a vraiment passé dans la partition de .M. Théodore Dubois, sincère, inspirée, passionnée.

Il arrive au compositeur de parler trop discrètement (c'a toujours été le défaut de son talent, ou si l'on préfère, l'excès de sa probité artistique : la réserve poussée jusqu'au scrupule, la crainte des effets faciles), il ne parle jamais pour ne rien dire; sa pensée se dessine partout nette et précise, soulignée de louches délicates.

L'entrée de Fulcran : >■ Ah! mes enfants, au milieu de l'orage, — j'avais bien peur pour notre cher village; » la légende de saint François, l'air de Landry au deuxième acte : «' Au clair matin, la montagne rayonne, — la source chante au creux des frais gazons; » la phrase de Xavière : n Quelle fraîcheur me parfume!... » sont des mélodies d'une grâce charmante, et aussi des morceaux brillants dans toute la force du terme. Mais c'est surtout la partie pittoresque de l'idylle cévenole qui a permis au compositeur de donner la grande mesure de son talent. Nous signalerons la marche des batteurs, le chaut du châtaignier, et surtout l'adorable détail des deux rôles de Mélie et du berger Galibert; la phrase du premier tableau : ■< Les baisers, d'ailleurs, c'est comme le pain, — j'en ai toujours faim; » l'air des grives : « C'est tout parfumé de genièvre; — blanc comme du caillé de chèvre; " enfin, au dernier acte, après un exquis duo, la chanson d'alluie si mélodique :

Grivn, grivelle, grivoiseUe,

Tu t'en vas par le veit coteau.

Tu t'en vas croquer la nuiselte,

Lk-bas, là-bas, le long de l'eau...

En dehors du théâtre, M. Théodore Dubois devait être particulièrement attiré par cette formule exquise de la mélodie qui permet au compositeur de recréer pour ainsi dire les poèmes versifiés. Ses deux premiers recueils de mélodies contiennent une série d'oeuvres demeurées au répertoire des chanteurs, la Menteuse, une amusante traduction de la poésie de Henri Murger, le Madrigal sur un poésie d'Armand Silvestre, le délicieux rondel sur une poésie du grand paysagiste Jules Breton, le Poème de mai, la Chanson de printemps, le Galop où résonnent les sauvages harmonies d'une des plus remarquables poésies de Sully Prudhomme : « Agite, bon cheval, ta crinière fumeuse... ■> et qui donne l'impressionnante sensation de la course à l'abîme, ^l Douarnenez, Par le sentier. Près d'un ruisseau, Trimazo ou la chanson de mai et un très «urieux emprunt au folk-lore de Provence, Bergerelte, mélodie pour chœur et solo exécutée avec le plus vif succès au Conservatoire en 1888.

L'œuvre de piano comprend des numéros d'une grande importance, le concerto cappricioso, le scherzo et choral, le scherzo en fa dièse mineur, un concerto, une sonate, douze études de concerts ; mais, en dehors de ces compositions magistrales, nous rencontrons

ungrand nombre de morceaux auxquels notre regrelté confrère Hugues Imbert a appliqué le qualificatif de pièces humoristiques. Elles sont généralement de dimension restreinte, lestement enlevées et précédées d'un titre qui en résume l'esprit et le caractère : esquisse, badinage, scherzelto, andantino, rêverie, faisant partie d'un recueil de douze pièces dédiées à M""" Théodore Dubois, Air à danser. Chanson d'Orient, Histoire bizarre. Stella matutinn, la Petite Valse et aussi la charmante tarentelle Sorrente dédiée à Jules Lefebvre. IMenlionnons aussi les poèmes virgiliens et les poèmes silvestres qui portent ces titres : r.{ltre solitaire, les MijrtiUes, les Bûcherons, la Source enchantée, les Danses riistiqucs.

La musique religieuse a joué un rôle considérable dans l'œuvre du compositeur, qui, avant d'obtenir le prix de Rome, était déjà organiste à Sainte-Clotilde. Son premier envoi d'Italie fut une messe solennelle que l'auteur avait fait entendre à Liszt pendant son séjour à la Villa Médicis et qui a été exécutée à la Madeleine. Elle présageait l'oratorio des Sept Paroles du Christ au sujet duquel Ernest Ueyer écrivit en 1867 dans son feuilleton du Journal des Débats ce jugement flatteur et définitif:

« Le style des Sept Paroles n'est pas sans analogie avec celui des maîtres italiens de la lin du xv!"" siècle, rajeuni cependant par des harmonies modernes et des rythmes plus variés. La cinquième parole, qui est peut-être la plus belle, est aussi la plus dramatique, bien que le sentiment religieux y soit conservé d'un bout à l'autre; le chant de ténor de la parole suivante, accompagné par un contre-sujet de tlûte, repris ensuite par les premiers violons et la harpe, m'a charmé par la douceur et la simplicité de son expression; la septième parole renferme un orage d'une excellente facture. A des qualités mélodiques très personnelles M. Théodore Dubois joint un talent réel dans l'art de grouper les voix et de combiner les différentes sonorités de l'orchestre. »

Ces qualités que Reyer saluait chez le jeune compositeur des Sept Paroles du Christ devaient s'accentuer et s'affirmer dans le drame oratorio du Paradis perdu (,1878), la Messe pontificale (1896), la Messe de Saint-Remy (1900), sans oublier le Baptême de Clovis, composé sur un poème du pape Léon XIII dont voici la donnée : « Le maître des nations, c'est Dieu. Soudain il abat les puissants, il exalte les humbles, il tient dans sa main les événements, il les gouverne au gré de sa justice. » Comme conclusion, ce cri : « Vive le Christ qui aime les Francs ! »

M. Théodore Dubois a encore composé une sonate pour piano et violon, des notes et études d'harmonie, complément du Iraité Reber, quatre-vingt-sept leçons d'harmonie, un traité de fugue et contrepoint.

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