GABRIEL FAURÉ
Entre les nombreuses caractéristiques de la personnalité si curieuse et si fine de M. Gabriel Fauré, le fait que le directeur actuel du Conservatoire n'a jamais passé par l'Ecole du faubourg Poissonnière n'est pas une des particularités les moins originales. Il naquit en 1843 à Pamiers, où son père dirigeait l'école normale. De lourdes charges pesaient sur le budget du ménage; la famille était nombreuse; aussi M. Fauré voulut-il éprouver sérieusement les aptitudes
du jeune Gabriel quand celui-ci se découvrit, vers seize ans, une vocation musicale. On l'envoya à Paris étudier dans l'établissement trrs spécial où Niedermeyer formait gratuitement des élèves mis au régime de la musique religieuse et destinés, en principe, à devenir organistes.
Ce fut à Hennés que Gabriel Fauré fut envoyé après avoir conquis tous ses diplômes. 11 fit un stage de plusieurs années, revint à Paris, y tint l'orgue dans quelques paroisses secondaires, puis à la Madeleine, et (mit par entrer au Conservatoire,... mais, cette fois, comme professeur de composition.
Au cours de ses études musicales, il s'était lié avec M. Camille Saint-Saëns, qui paracheva son éducation et qui, au moment de la nomination de M. Gabriel Fauré au poste de directeur du Conservatoire laissé vacant par la démission de M. Théodore Dubois, qu'avaient rebuté certaines difficultés administratives, communiqua à notre confrère Haoul Aubry cet intéressant portrait de son élève :
« Enfant des Pyrénées, fils du chef respecté et sympathique entre tous d'une école normale, élève brillant de celte école Niedermeyer qui a fourni tant d'excellents organistes et maîtres de chapelle, actuellement et depuis quinze ans chef de la maîtrise de la Madeleine, Gabriel Fauré est un de nos musiciens les plus délicats et les plus profonds. Raffiné à l'excès, subtil et recherché, mais toujours essentielle- . ment musical, son merveilleux talent se détache comme une escarboucle sur le tissu de la musique contemporaine.
<. Le physique trahit îi première vue son origine méridionale; petit, trapu, la peau brune et les yeux noirs, avec des cheveux blancs qu'il avait à vingtcinq ans et des manières extraordinairement juvéniles, Gabriel Fauré n'a jamais eu d'âge et n'en aura jamais; en réalité, il est né en 184o.
« Sa conversation imagée et prime-sautière est d'un attrait tout spécial, et les étincelles dont elle pétille ont d'autant plus d'effet qu'elles paraissent involontaires. L'orchestre l'attire peu; une suite, une symphonie, la musique de scène, si remarquée à l'Odéon, de Caligula et de Shylock, voilà à peu près le bilan de ses œuvres orchestrales. La musique de chambre vocale et instrumentale est, jusqu'à présent, son principal domaine, et sa supériorité, en ce genre, lui a valu le prix Chartier, décerné par l'Institut.
« Cinquante mélodies, des chœurs, des cantates, une géniale sonate pour piano et violon, deux quatuors pour piano et instruments à cordes, diverses pièces pour violon et violoncelle, toute une collection de morceaux pour le piano, impromptus, barcarolles, nocturnes, valses, caprices, mazurkas, scherzos, lui assignent une place à part dans l'art musical.
ic Avec un admirable et très original Requiem, il a récemment abordé la musique d'église, de façon à faire désirer qu'il persiste dans cette voie, si peu ou si mal fréquentée à notre époque. De plus, quand il le veut, Gabriel Fauré est un organiste et un pianiste de premier ordre.
(c Camille Saint-Saens. »
Depuis 180o l'œuvre de M. Gabriel Fauré s'est beaucoup augmentée, mais sans que ses caractères essentiels aient été modifiés. Parmi les compositeurs contemporains, il est le maître mélodiste, le poète du piano. Ses barcarolles, ses nocturnes, ses impromptus, thème et variations, la Ballade pour piano et
orchestre, les trois romances sans paroles, les huit pièces brèves, Dolly, « scènes d'enfant » pour piano à quatre mains (qu'on a assez fâcheusement arrangé ou dérangé pour ballet dans un récent spectacle du théâtre des Arts), jouissent d'une popularité mondiale. Suivant le subtil mais exact commentaire de M. J. Saint-Jean, presque toutes ces pièces traduisent une impression d'ordre sentimental ou d'ordre pittoresque, impression simple qui doit se développer librement, an gré de l'inspiration et du rêve, sans souci des anciennes divisions conventionnelles ni des anciennes barrières des tonalités.
» Les pièces de Chopin ont en général une destination analogue; aussi est-ce un peu le plan du nocturne de ce génial maître du piano que Fauré a fait sien : une phrase unique, suivie ou non de thèmes accessoires ou d'une partie intermédiaire contrastant avec elle, après lesquels reparait la phrase initiale. C'est, si l'on veut, la forme lied. Quelques pièces ont une composition plus complexe et mettent en œuvre trois et même quatre thèmes; mais on peut, malgré tout, les ramener elles-mêmes à ce schéma. Longue, pure, flexible, tantôt rêveuse, attendrie ou rieuse, tantôt grave et noble, pensive, ou exhalant une volupté indicible, la phrase mélodique de Fauré a une expression très particulière qui ne peut s'oublier. Toujours marquée du sceau d'une personnalité caractéristique, elle possède sa valeur propre, et, dans la longue série des œuvres du maître, on ne saurait en trouver une seule qui soit banale ou sans intérêt. Fauré tient beaucoup à la qualité de ses idées, et il n'y a que lui pour trouver de ces linéaments mélodiques tout gontlés de musique et de beauté. Son imagination est inépuisable, et il n'a nul besoin d'aller chercher, comme d'autres, dans des recueils de chants populaires le thème d'un laborieux travail. Dans ses développements, Fauré ne procède ni par amplification, comme parfois Chopin, ni par répétition, comme Schumann, et ses pièces ne sont pas composées, comme celles du maître de Zwickau, d'un certain nombre de morceaux juxtaposés. Il échappe ainsi à la fois au ressassement et à la paraphrase. Ses développements consistent, en quelque sorte, en des variations — ou des variantes — harmoniques du thème, et toute la sève de celui-ci s'y expiime sans se diluer. «
Ainsi que l'observe le même critique, sous ses formes onduleuses se cache souvent une force robuste, et d'ardentes poussées lyriques soulèvent parfois leur trame délicate. « Fauré possède au suprême degré l'art de les préparer; il se complaît dans de vastes et puissantes progressions sonores qui sont d'un pathétique très proprement musical. Mais sa fougue se maîtrise; avec un pudique souci d'eurythmie et de noblesse, il modère l'élan passionné de son lyrisme; il l'assouplit dans la grâce et l'achève en un sourire plein de tendresse et de charme discret. »
l'romélhée, créé à Béziers en 1901, est une œuvre de haute etpurebeaulé, qui s'harmonise noblement avec le poème oij Jean Lorrain et M. Hérold ont fusionné les deux mythes de Prométhée et de Pandore. Prométhée a ravie le feu du ciel pour en faire don à l'humanité qui se traîne dans les glaciales ténèbres; il a forgé, pour elle, un instrument d'émancipation; mais les dieux considèrent ce présent comme un vol fait à leur céleste essence; ils châtient le Titan en le clouant sur un roc, où « le chien ailé de Zeus », le vautour, viendra dévorer son foie sans cesse renaissant. Dans sa misère, il n'a gardé qu'une consolatrice. Pandore,
HISTOIRE DE LA MUSIQUE
PERIODE CONTEMPORAINE. — FRANCE 1775
en qui se résument toules les «landeurs et toutes les faiblesses du genre liumain. L'amante symbolique lui annonce qu'un jour il sera délivré; en effet, /eus cède à un pouvoir plus Tort que le sien, qui est — peut-tHre — la justice immanente. « Le dieu lui-même obéit au destin, » comme dit le Wotan de la Walkyrio. Hermès apporte sa délivrance à l'immortel sacrifié.
Sur la solide assise de ce poème, M. Gabriel Fauré a édillé une partition d'un beau caractère mytliique et lyrique, admirablement instrumentée et cependant sans surenchère orchestrale. (In a pu constater la limpidité et la noblesse de son inspiration pendant la séance de l'Hippodrome de Paris, à laquelle ne concoururent pas moins de six cents exécutants. Du seul côté des instrumentistes, on avait affaire, non seulement au groupe central dirigé partiabriel Fauré et qui comprenait l'élite des classes du Conservatoire, mais à la musique de la garde républicaine (chef, M. Parés), à celle du I"'' régiment du génie (chef, M. Verbreggue),etàcelle du 8!l" régiment il'inl'anterie (chef, M. Giroux). Aucun manque de cohésion ne se produisit, malgré cet assemblage d'éléments plus ou moins homogènes, et le robuste ensemble des instrumentistes confirma victorieusement la magistrale unité de la partition.
M. Gabriel Fauré avait déjà composé de remarquables musiques pour Pellcas elMiiUsande. Mais au point de vue théâtral son œuvre maîtresse est l'énclope, poème lyrique en trois actes de M. René Fauchois, représentée d'abord à Monte-Carlo, puis ramenée à Paris oii elle trouva une brillante hospitalité et un succès considérable au Théâtre des Champs-Elysées (l'o représentation le 10 mai 1913), avec M""" Lucienne Bréval, Cécile ihévenet, MM. Muratore, Blanchard, Tirmont, Danger, M"'* Myriem, Barthèze, Lucy Vnillemin.
C'est un noble spectacle, où le musicien délicat, raffiné et si personnel a montré une nouvelle face de son beau talent, une composition d'une simplicité de lignes admirable et d'une poésie pénétrante. Le théâtre n'y est pas oublié, et M. Fauré a fait tous les sacrifices exigés par ces contingences, mais c'est le lyrisme qui l'emporte, — un lyrisme ému, subtil, d'une grâce pénétrante, donnant à l'œuvre le caractère très spécial d'une sorte de vaste harmonie jouée, chantée, rêvée.
Aux prises avec le texte homérique, dont il semble que rien ne puisse être négligé, mais dont les éléments débordent le cadre d'un seul poème dramatique, M. René Fauchois a résolument simplifié. 11 a même supprimé un personnage qui, sans doute, lui a paru voué à l'opérette depuis les laborieuses et fastidieuses parodies de certains universitaires dévoyés par le bel esprit de collège : le jeune Télémaque. Les seuls protagonistes sont Ulysse et Pénélope ; au second plan, le porcher Eumée, que M. Fauchois appelle trop académiquement « gardien des troupeaux », et la vieille nourrice Euryclée.
Au lever du rideau nous entendons les jeunes Ithaciennes, que la reine renferme dans le gynécée, se lamenter en chœur, ainsi qu'il convient dans un scénario lyrique.
Les fuseaux sont lourds, le palais est sombre, Mille obscurs désirs chuchotent dans l'ombre ;
Mais, pour nous Qu'un deslin cruel lit naître servantes, Les songes jaillis des choses mouvanles
Sont des fous.
Nous assistons ensuite aux manœuvres des préten-
dants, qui mettent Pénélope en demeure de choisir un époux : Ulysse ne reviendra plus; depuis dix ans, les nefs de Troie ont ramené tous les Grecs et leuis chefs, sauf le roi d'Ithaque. Pénélope se défend tour à tour avec des ruses souriantes et avec une gravité hiératique. Ne doit-elle pas, avant de songer à des noces nouvelles, lisser en paix un suaire digne du vieux père d'Ulysse? En réalité, elle attend toujours le seigneur, le prince; elle est certaine que les dieux veillent sur lui. Cependant elle ne le reconnaît pas quand il se présente sous les haillons d'un mendiant. Si elle le protège contre la brutalité des prétendants, c'est que tout inconnu peut êtie un Olympien déguisé.
Euryclée est plus perspicace; d'ailleurs un sûr indice la renseigne ; la cicatrice d'une blessure identifie pour elle le maître espéré, le bertillonise préhistoriquenient. Cependant, corrmie il menace de l'étrangler si elle ne met pas » un bœuf sur sa langue », elle se tait, et Ulysse, qui a repris son humble attitude, s'endort sur la terrasse du palais, dans le manteau que vient de lui apporter la charitable Pénélope.
Au deuxième acte, nous retrouvons la reine et le mendiant au sommet d'une colline dominant la mer, où paissent les troupeaux d'Eumée. Ulysse, gardant toujours son tragique anonymat, lui raconte ses prétendues aventures; il se vante d'avoir accueilli naguère sous son toit le roi d'Ithaque errant. 11 donne des détails circonstanciés qui convainquent la reine. Et c'est alors une sorte de duo mystérieux, où Pénélope évoque l'absent. Où est-il? Ne trahit-il pas ses serments aux pieds d'une fille étrangère? « Celui dont les yeux ont connu tes yeux pourrait-il l'oublier? » murmure Ulysse, prêt à se trahir. Elle répond qu'il est d'autres yeux sous les cieux immenses, et s'éloigne en méditant de recourir au poison, si les prétendants, qui ont pénétré toules ses ruses, veulent forcer son consentement.
Après son départ, Ulysse se fait connaître par Eumée et par les bergers. Il châtiera le crime, dès l'aube prochaine, avec leur aide et celle des dieux. Le troisième acte est, en effet, le tableau de la vengeance. Décor : la grande salle du palais. Sur le conseil du mendiant, Pénélope a institué une épreuve héroïque. Elle s'est promise à celui des prétendants qui pourrait tendre l'arc du Maître. Tous échouent, car leur force juvénile est annihilée par de funestes présages. Ulysse se dresse alors, tend la corde, fait passer la llèche à travers les anneaux, brandit un glaive qu'il avait caché sous le trône de Pénélope, et donne aux bergers, conduits par Eumée, le signal du massacre. Tous les prétendants périssent, et le peuple d'Ithaque salue le vainqueur de Troie.
M. Gabriel Fauré a voulu rester maître de son inspiration sans l'asservir à aucune méthode stricte; il n'a pas employé le leitmotiv proprement dit; on ne peut même pas dire que la partition contienne des thèmes lyriques réellement formulés. Si quelques notes reconnaissables soulignent la mélancolie amoureuse de Pénélope ou l'héroïque fierté d'Ulysse, ces indications restent volontairement imprécises, et leur rappel ne prend pas le caractère d'une obsession. La musique s'exhale du livret scène par scène, et le fil qui relie les morceaux reste invisible. A vrai dire, ils n'ont d'autre cohésion que celle de l'ambiance, mais c'est un lien suffisant. Quant à la marque du compositeur, — ce qu'on pourrait appeler sa firme musicale, — on la retrouvera, délicieusement recoimaissable, dans le prélude où soupire la tristesse de la reine, dans le mystérieux et aérien chœur
des rtleuses, dans la bergerie d'Eumée, le voluptueux lamento de la reine, la gracieuse entrée des llùtistes. Et lapreté des décors — qui furent discutés — mettait en relief, par un contraste, le charme ondoyant de ce dialogue mélodique.
M. Gabriel Fauré a remplacé Ernest Reyer à l'Institut en 190!).