‹ Encyclopédie de la musique et dictionnaire du Conservatoire (volume 2)Chapitre 303 sur 364 · M. CHARLES-MARIE WIDOR · texte numérisé non relu

M. CHARLES-MARIE WIDOR

M. Charles-Marie-Jean-Albert Widor est né à Lyon le 21 février 1844. A onze ans il était l'organiste attitré du lycée de Lyon. Félis, l'auteur du Diclionnairc des musicieiu, fut son professeur. Pendant la guerre il devint organiste à Sainl-Sulpice, puis professeur d'orgue au Conservatoire en remplacement de César Franck, enfin professeur de composition quand M. Théodore Dubois prit possession du fauteuil directorial. Ses œuvres principales sont: la Korrigane, Maître AmbroSj Conte d'Avril, Jeanne d'Arc, les Pêcheurs de Saint-Jean, Ouverture espagnole pour orchestre. Choral et Variations, harpe et orchestre.

Au lendemain de la Korrigane, La Genevais, le critique musical de la Revue des Deux Mondes, écrivait :

« En fait d'écoles, M. Widor les a parcourues toutes; son champ d'activité s'étend de Bach à Richard Wagner : érudit comme Gevaert, pianiste comme Saint-Saëns, il a Viutensivité curieuse et patiente de l'artiste contemporain, résolu à ne rien laisser en dehors de son exploration. Montez à la tribune de l'orgue, un dimanche, à Saint-Sulpice, pendant la grand'messe, et regardez l'exécutant; sous ses doigts les préludes fugues se déroulent; Bach el Couperin sont là qui dictent, et l'improvisateur attentif obéit à leur souffle; vous diriez le maître Wolfram de l'estampe de Lémud-; mais n'ayez crainte, les extases du sanctuaire feront place bientôt à d'autres élancements, à d'autres flammes ; le diable n'y perdra rien, et quand il s'agira de s'émouvoir pour ou contre les tendances et les hommes, vous trouverez à qui parler. Ce que j'aime chez M. Widor, c'est le rayonnement de son esprit et celte large faculté qu'il a d'admirer. Un jour, comme je m'étonnais de le voir louer Aida : « J'en conviens, me dit-il, c'est contre tous mes principes; mais que voulez-vous? j'ai dû me rendre. » Bizet, lui aussi, avait eu au sujet de Verdi de ces scrupules, déjà bien surmontés d'ailleurs lorsque je le connus. Il y a des voix intérieures contre lesquelles les préjugés d'école ne sauraient prévaloir, et l'on ne se figure pas l'homme qui a écrit Carmen reniant l'auteur de higolctto. »

La Korrigane fut d'ailleurs un des plus grands succès de l'Opéra. On trouva la fable dramatique de François Coppée d'une poésie charmante et d'un intérêt réel, et la partition parut une œuvre symphonique remarquable et d'une inspiration délicieuse. M"" Rosita Mauri triompha dans le rôle d'Yvonnette, et le pas de la Sabotière lui valut des ovations enthousiastes.

En 1886, l'Opéra-Comique représentait Maître Amhros, drame lyrique en quatre actes, paroles de MM. Coppée ei Dorchain, musique de M. Ch.-M. Widor.

S'il est des pièces qui inspirent des tableaux, il est aussi des tableaux qui inspirent des pièces, et Maître Ambros pourrait, semble-t-il, en fournir un exemple. Tous les voyageurs qui ont visité Amsterdam avant

l'inslallatian de la nouvelle galerie de peinture ^e rappellent avec émotion leur première visite à la salle principale de l'ancien musée, salle basse, noirâtre, mal éclairée, où se trouvaient exposés, face à face, la Ronde de nuit (qui d'ailleurs est une ronde de jour) de Rembrandt, et \e Banquet des gardes civiques de Van der Helst. La pensée de mettreplus oumoins exactement en scène ces deux toiles célèbres avait dil déterminer les librettistes, non pas dans le choix de leur sujet, mais dans le choix du cadre où l'action pouvait se passer. C'est le temps où Guillaume H d'Orange, aspirant au pouvoir suprême, et mécontent d'une réduction opérée par les Etats-Généraux dans l'effectif de l'armée hollandaise, essaye de s'emparer d'Amsterdam; on sait qu'il dut se retirer devant la résistance morale et matérielle de la population, laquelle, tenant à maintenir intactes les franchises municipales, n'avait pas hésité à rompre une digue protectrice afin de noyer tout ou partie des assiégeants.

Une jeune orpheline, Nella, a deux amoureux, Ambros, ancien corsaire, qui l'a recueillie jadis et élevée, et un officier delà garde civique, le capitaine Hendrick. De ces deux prétendants, le second a rendu service au premier en payant un jour ses dettes de jeu. Par un sacrifice que lui dicte la reconnaissance, Ambros s'efface devant son rival, et pour que Nella renonce d'elle-même à lui, il se remet à boire comme autrefois. La jeune fille, voyant l'ivresse de son protecteur, se retourne vers Hendrick et jure d'épouser celui qui délivrera la ville. Mais à quelque chose le vin est bon. Grâce à celte ivresse simulée, Ambros a découvert un complot qui menaçait de livrer les assiégés au stathouder; il donne à temps le signal de la rupture des digues; Amsterdam est sauvée, et la jeune fille épouse, ainsi qu'il convient, le patriote libérateur.

On le voit, il y avait bien un peu de Patrie dans Maître Ambros, qui s'était d'ailleurs répété sous ce titre : les Patriotes. Il y avait, et plus encore, A'ilàijdrc. Quant à la musique, que la couleur générale de sa partition fût un peu grise, que l'inspiration mélodique fût mieux soutenue dans les scènes en demiteinte que dans les passages de force, il n'en restait pas moins nombre de morceaux dignes d'être signalés au cours de ces cinq tableaux, notamment l'air exquis : « J'ai deux amoureux. »

Les pages musicales de Maître Ambros sont peutêtre un peu trop nombreuses, mais il n'en est pas une qui ne dénote un véritable tempérament théâtral, un sentiment scéniquô se faisant jour malgré les développements symphoniques parfois excessifs. Un double leitmotiv domine la partition : le chant des patriotes hollandais et la phrase d'amour de maître Ambros :

Vous partirez, gentille hôtesse,

D'autres morceaux d'une belle allure : la ballade de Nella au premier acte, le trio de la scène vu entre Ambros, Nella et Hendrick, le joli lied de Nella au deuxième acte. « J'ai deux amoureux — l'un parle, mais l'autre est silencieux, » qui fut acclamé; le chœur du troisième acte : « Voici la kermesse, — c'est jour d'allégresse, » et la chanson du mousse : c< A l'heure vermeille du soleil levant; » enfin, au quatrième acte, la scène tout entière de la révolte.

Cunte d'Avril (Odéon, 1885) avait été tiré par M. Auguste Dorchain de la Soirée des rois de Shakespeare, empruntée par Shakespeare au conteur italien Ban-

inSTOinE DE LA MUSIQUE

PÉRIODE CONTEMPORAINE. — FRANCE

dello. Viola et Silvio, une sn-ur et un frère jumeaux qui se ressemblent comme les Ménechmes, s'emliarquent pour aller retrouver un oncle de Moravie. Viola s'habille en homme pour n'i?tre pas séparée de Silvio, mais le hasard et la tempête rendent ce déguisement aussi dangereux qu'inutile : la tartane sombre, l'équipage périt, à l'exception de Viola et de Silvio, qui sont sauvés, mais séparément, et abordent sur deux points différents du duché d'IUyrie, où régne un certain duc Orsino, mélomane et mouoraane. Viola, ayant quitté les liabits de son sexe, ne tarde pas à soupirer sans espoir pour Orsino, qui met beaucoup de temps àdécouvrir la vérité, aimani lui-même une certaine comtesse Olivia, de son côté amoureuse de Silvio. Finalement, tout se découvre et tout s'arrange. Le duc épouse Viola, Olivia épouse Silvio, et divers personnages secondaires, d'un comique énorme, mais parfois saisissant, s'appareillent entre eux pour qu'il ne reste plus personne à marier.

L'adaptation de M. Auguste Dorchain fut assez froidement accueillie. En revanche, on fit un vif succès à la musique de M. Widor.

Les Pêcheurs de Saint-Jeaii, scènes de la vie maritime en quatre actes, poème de M. Henri Gain, devaient avoir un bon départ à l'Opéra-Comique en 1905. L'action se passe de nos jours à Saint-Jean-de- Luz. Le premier décor (que nous retrouverons au 2'^ et au 4" acte) représente le port. Un bateau de pêche est encore sur ses étais. Le patron, Jean-Pierre, s'attable avec les marins ; c'est lui qui régale, car il y aura tout à l'heure baptême de la coque neuve. Jean-Pierre choque son verre contre celui de Jacques, le Jeune pilote qui plus d'une fois a sauvé l'équipage en détresse. On chante le vieil hymne des pécheurs basques. On trinque de tout cœur; mais pendant la cérémonie du baptême Jean-Pierre s'aperçoit que le pilote soupire pour sa fille. Donner Marie-Anne à un gars sans le sou! Cette pensée le révolte, et, quand le rideau se relève, nous apprenons que le patron a chassé son meilleur matelot. 11 erre, seul et déprimé, le long du quai. Marie-Anne vient le rejoindre, car les deux jeunes gens se sont loyalement promis l'un à l'autre.

Jean-Pierre surprend les amoureux; il les sépare avec violence en apostrophant le pilote : « Ah! tu mènes bien ta barque, mon garçon! En vrai pêcheur tu sais où tendre tes filets!... » Jacques s'éloigne la rage au cœur, mais les deux hommes ne tardent pas à se retrouver au cabaret. On s'invective, on se prend au collet, et la mère du pilote finit par emmener son enfant qui sanglote.

Au troisième acte, c'est la nuit de Noël dans la maison de Jean-Pierre. Depuis deux jours le patron est en mer; la tempête se déchaîne; Marie-Anne prie et pleure : « Hélas! mon âme à pleine voile dans là peine est entrée! » Jacques vient l'adjurer de le suivre.

Au quatrième acte, la tempête ébranle la jetée, la barque de Jean-Pierre est en perdition; Jacques met le canot de sauvetage à la mer... Bien entendu, il ramène Jean-Pierre sain et sauf, quoique un peu trempé. Le vieux pêcheur a du reste laissé sa méchante humeur dans la saumure, et il unit les deux jeunes gens séance tenante. L'amour est plus fort que la mort, surtout quand il l'a comme auxiliaire.

Ce poème est simple, clair et convient à la quantité moyenne de situations émouvantes. M. Widor en a traité le commentaire musical avec une maîtrise qui s'imposa au public. Le développement

orchestral de la tempête, compris suivant les procédés classiques, est d'une méritoire sobriété jusque dans l'inévitable charivari, et les scènes du drame ont permis au compositeur d'affirmer une fois de plus sa parfaite entente du théâtre lyrique; le public s'intéressa particulièrement aux échantillons du folk-lore local, aux thèmes populaires encadrés, incrustés dans la parlition. On goiHa aussi toute la partie épisodique et décorative, notamment le baptême de la barque, la danse des sardinières et les vigoureux finales des deux premiers actes.

M. Widor a remplacé Lenepveu à l'Institut en 1910.

Page 1