FERDINAND POISE
Ferdinand Poise a laissé une des plus aimables renommées de compositeur. Ce fut un délicieux résurrecteur des anciennes formules. Comme l'a dit Henri Lavoix, à mesure qu'il a vu l'opéra-comique se développer et abandonner les anciennes traditions, pour s'élever jusqu'aux proportions du drame lyrique, il a juré de revenir à l'ancienne comédie à ariettes, au vaudeville chanté. Les Surjmses de l'amour, l'Amour médecin, sont d'adorables aquarelles d'une finesse de traits exquise, d'où restent exclues les couleurs vives et violentes, les lignes accentuées et trop hardies; cette musique, quia son originalité, par l'élégance de la forme, par le fini de ce style petit et précieux, mais délicat, semble être écrite pour de petits marquis invraisemblables, pour des paysans coquettement enrubannés ; le madrigal musique s'y marie à la chanson naive.
Signalons dans la plus ancienne production de Poise Bonsoir voisin (18o3), les Charniems {IH5:>), puis un opéra-comique en trois tableaux, le Uui Don l'édre, joué en 1864 salle Favart, appelé successivement aux répétilions Don Pèdrc le Cruel et bo)i Pèdre le .luslicier. Tels étaient bien les deux surnoms donnés par l'histoire à ce roi d'Espagne qui n'a certainement jamais fait en réalité ce qu'on lui faisait l'aire au théâtre, à savoir : rendre un arrêt contre le duel, puis courir les rues de Tolède comme un simple bachelier, se heurter la nuit à un amoureux qui roucoule sous le balcon d'une belle et lui administrer un coup d'épée, solution fâcheuse qui embarrasse un moment les deux adversaires épris de la même jeune fille, tandis que dans l'ombre se profile la figure d'un juif équivoque, surprenant les secrets pour en battre monnaie.
Ferdinand Poise n'avait pas encore été joué à l'Opéra-Comique; il avait passé par les Bouffes et le Théâtre-Lyrique; son coup d'essai sur une nouvelle scène réussit assez pour qu'id ait survérn de cetle partition une charmante sérénade. On goûta cette manière spirituelle et fine, celle orchestration minuscule, cette délicatesse de touche qui réveillait le souvenir des petits-maîtres du xviii" siècle.
En octobre 1877, au même théâtre, parut la Surprise de l'amour. On s'attendait à une chute, et l'on fut agréablement surpris. Poise, dont la veine mélodique semblait épuisée depuis les Absenls, le Corricolo et les Trois Souhaits, avait retrouvé un nouveau filon et ciselé le plus charmant bijou Louis XV. Les personnages conservaient l'élégance et la sveltesse des figures de Watteau : Lélio avec son indolence, et la comtesse avec sa grâce aimable que traduisaient bien .^'icot et M'"^ Irma-Marié ; Arlequin et Colombine avec leur verve et leur entrain, où se dépensaient à l'envi Morlet et M"'» Galli-Marié. Ce fut donc un succès de poème, de musique, d'interprétation, même de mise en scène et de costumes.
Marivaux a écritdeux Surprises deVamour. La première, destinée aux comédiens italiens, n'est qu'une esquisse dans laquelle il s'essayait, avec quelque gaucherie, mais non sans grâce et sans esprit, à ses
EyCYCLOPÉniE DE LA MUSIQUE ET DICTIONNAIRE DU CONSERVATOIRE
délicates et ingénieuses études du cœur humain. La seconde, refaite quelques années plus tard pour le Théâtre- Français, est une comédie très profonde, très étudiée, à laquelle Meilhac et Halévy ont certainement pensé en écrivant leur jolie pièce de la Veuve, et qui devrait figurer au répertoire de la Comédie française entre les Fausses Confidences et le Jeu de l'amour et du hasard. C'est de la première de ces deux Surprises que Charles Monselet avait lire son livret.
L'Amour médecin (1880) devait être aussi un grand succès, et encore Joli Gilles, emprunté à d'Allainval par Monselet. Ce Joli Gilles, ainsi qu'on l'a observé, est très cousin germain du savetier de La Fontaine. Il a reçu d'un financier une assez grosse somme pour ne plus rire, pour ne plus jacasser, pour no plus chanter, enfin pour ne plus troubler de sa liruyante satisfaction de vivre le repos et le sommeil de son voisin, l'homme aux écus.
Gilles, soudainement enrichi, perd aussitôt le boire et le manger et la gaieté. — Abandonnant la douce Violette, sa fiancée, il fait les yeux doux ta une riche héritière, Sylvia, qui, à son tour, délaisse son amoureux, le Léaiidre classique. — Voilà donc Léandre et Violette lorcés de se liguer pour ramener, l'une l'ambitieux Gilles, l'autre la volage Sylvia. — Petite coméédie d'amour et de jalousie, qui se joue très lestement et se termine par la conversion complète de Joli Gilles. — Il rend au financier la cassette corruptrice et se jette aux pieds de Violette.
Une pimpante mise en scène, une agréable interprétation, une gracieuse musique, dont plusieurs numéros furent bissés, amenèrent le succès dès le premier soir; on applaudit fort l'ouverture et l'en- (r'acte, l'air de Gilles: <> Voici le matin, » le pas des Pierrots et Pierrettes, le duo final et la chanson de Violette ; mais ce succès fu't le dernier remporté à l'Opéra-Coniique par le pauvre Pnise. Il est mort en 1892, sans avoir eu la joie de voir représenter une Carmosine en trois actes, gravée d'ailleurs, souvent annoncée et sans cesse ajournée. On réservait ce dédain suprême au musicien qui, dans un espace de trente années, avait compté parmi les, fournisseurs les plus heureux de la maison.
Madame DE GRAND VAL (1830-1906)
M°>° de Grandval est du très petit nombre des femmes compositeurs qui méritent une mention sérieuse. D'après les indications biographiques de J. Weber, elle naquit au château de la Cour-des-Bois (Sartbe), propriété delà famille de Reiset, le 21 janvier 1830. Dès l'âge de six ans elle étudiait la musique, et quelques années plus tard elle s'exerçait déjà à la composition, sous la direction de M. de Flolow, qui était un des amis de la famille. L'auteur de Martha n'était certes pas un professeur de contrepoint très rigide; d'ailleurs, en quittant la France il laissa fort incomplète l'éducation de son élève. Plus tard seulement celle-ci comprit quelles notions indispensables lui manquaient.
Devenue vicomtesse de Grandval, M"« Reiset ne cessa pas de cultiver ses aptitudes musicales, et, pour se donner une instruction solide, elle se mit sous la direction de Saint-Saëns. Elle travailla ainsi pendant plusieurs années, jusqu'à ce qu'elle eut
atteint le résultat demandé. Elle a composé beaucoup, pour musique de chambre, pour orchestre, pour l'église ou pour le Ibéâlre.
Voici la liste des principaux ouvrages dramatiques de M™" Grandval :
Le Sou de Lise (un acte, Bouffes-Parisiens, 1839); les Fiancés de Rosa (un acte, Théâtre-Lyrique, 1863); la Comtesse Eva (un acte, théâtre de Bade, 1864) ; la Pénitente (un acte, Opéra-Comique, 1868); Piccolino (3 actes, Théâtre Italien, 1869). La Forêt, poème lyrique en 3 parties pour soli, chœurs et orchestre a été également exécutée à la salle Ventadour en 1875. Mazeppa a été représenté à Bordeaux en avril 1892.
Elle a laissé aussi une Messe, un Stabat et un oratorio.