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LA MUSIQUE ANGLAISE AU DIX-NEUVIÈME SIÈCLE

Les divisions chronologiques répondent assez rarement à la vérité historique dans le domaine de l'art; il y a beaucoup d'arbitraire ou, pour mieux dire, de parti pris pédagogique dans les périodes séculaires indiquées par tous les manuels. On ne sera donc pas surpris que le rôle joué par l'Angleterre au xix" siècle, en tout ce qui concerne la musique, n'olFre pas de 1res grandes différences avec celui qu'elle avait déjà joué pendant toute la durée du siècle précédent. C'est plutôt une continuation régulière el méthodique, ainsi qu'il convient au tempérament de la race, qu'un ell'ort particulier d'originalité et d'invention. Mais le développement apparaît considérable et d'un réel intérêt si l'on étudie le détail du travail accumulé pendant cent dix ans.

Tout d'abord il convient de signaler une abondante floraison d'artistes. Les compositeurs sont nombreux; ils ont fait d'importantes humanités musicales; ils ont le sens national de l'application, et c'est également au travail commun, à l'essor de la vie de la nation, qu'ils rapportent l'efi'ort de leur production. Ils ne s'abandonnent pas à la fantaisie, ou du moins ils ne la cultivent que dans les proportions où elle concourt à l'ensemble général; ils ont le goût des études fortes et sérieuses; ils s'adonnent aux genres sévères avec autant de patience et, l'on pourrait dire, d'application passionnée que leurs ancêtres des époques classicpifs. Us ont le caractère traditionaliste beaui'ciii|) |ilii> que leurs confrères de France; ils suivent le sillon Uacé, parfois même ils le remontent. Très peu autodidactes, ils aiment à s'appuyer sur des autorités consacrées; ils invoquent volontiers les maîtres et travaillent à consolider une doctrine, sans être d'ailleurs réfractaires aux nouveautés qu'ils considèrent comme un accroissement du patrimoine déjà existant.

Si nous reconnaissons le « génie » anglais, opposé aux brusques sursauts des procédés révolutionnaires, dans le travail de ces musiciens du xix^ siècle dont les plus audacieux se sont contentés d'être des évolutionnistes tablant toujours sur la tradition, nous devons ajouter qu'ils ont eu pendant toute cette période, pour corroborer leurs efforts, un centre précieux entre tous : cette ville de Londres qui est le creuset de l'univers. En maintenant leur cadre, ils y ont admis tout ce qui venait du dehors et leur paraissait assimilable; ils ont fait preuve du plus large éclectisme et non seulement accepté, mais

IlISTOrRE DE LA MUSIQUE

adoplé et naluralisé les étrangers de marque, tirant ainsi de leur hospilalité un bénéfice matériel et mural qui n'est pas négligeable.

Au point de vue du développement des genres, qui ont tous rencontré en Angleterre le même bienveillant accueil, la musique de théâtre doit occuper le premier plan dans notre panorama historique. Le ^imple catalogue des pièces jouées à Londres depuis iormerait à lui seul toute une bibliothèque, rien qu'en nous bornant à la musique. Il y a d'ailleurs dans cette pléthore de production beaucoup de redites et de doubles emplois.

Dès le début du siècle, les compositeurs dramatiques sont nombreux. Thomas Attwood (176o-1838), sans abandonner la tradition de la musique instrumentale et de la musique d'église, compose une vingtaine d'opéras. Tempérament plus personnel, John Davy, qui marquera sa trace dans l'opéracomique et la pantomime, arrivera à la composition d'une façon détournée; l'anecdote delà crise d'affolement où le plongea la première audition d'un violoncelle, celle de la façon primitive dont il a reconstitué l'octave en fabriquant à six ans un petit carillon avec un jeu de fers à cheval, lui vaudront une popularité légendaire, et s'il n'en tire pas parti pour écrire désœuvrés d'une valeur extraordinaire, du moins comptera-t-il parmi les producteurs abondants et en vogue. L'opéra — c'est-à-dire, le plus souvent, quelque chose qui ne répond guère à la délinition actuelle, une formule apparentée à celle de notre vaudeville dans laquelle sont plus ou moins artificiellement introduits des morceau.x de musique — a d'ailleurs beaucoup d'autres adeptes venus d'aussi lom. William Sliield voudra d'abord être constructeur de navires, puis charpentera des compositions musicales pour le théâtre. Au même groupe se rattachent les deux Liuley : William, qui écrivit le Pavillon, et Georges, l'auteur de la Poupcc de Nurcmbenj, sans oublier Horn,qui a laissé un Charles le Téméraire et une Lalla-lioitkh.

11 convient d'isoler Bishop, cadet glorieux (du moins en Angleterre, mais sans rayonnement à l'étranger) de ces aînés, dont la vogue survécut peu à leur disparition. 11 eut une situation personnelle en vue : la direction de la musique de la reine Victoria, qui lui conféra la noblesse. Son bagage est énorme; ajoutons qu'il composa de véritables opéras en faisant divers emprunts au répertoire de Shakespeare. Bishop prit également très au sérieux une habitude anglaise qui a été diversement appréciée : l'adaptation des opéras étrangers. La liste est longue des oeuvres qu'il a ainsi retravaillées pour le public de Londres, depuis Dan Juan jusqu'au Faust de Spohr.

Quelques figures secondaires méritent de retenir un instant l'attention : Addison, qui transposa sur un autre scénario le Petit Chaperon rowjc de Boieldieu et fit preuve d'invention dans ses fantaisies plus personnelles; Isaac Nathan (l'auteur des Mélodies héfjraiqucs), maître de chant, fournisseur de Drury Lane, chanteur à Covent Garden, etc.; King, qui marque parmi les producteurs d'opéras-coniiques; Ketchener, dont Y Amour parmi les roses fut populaire; EUerton, qui écrivit plusieurs opéras sur des scénarios de diverses provenances et eut cette originalité digne de remarque d'être joué hors de l'Angleterre; Lavenu, les frères lilvey, le prolifique Isha Barnett, qui donna à dix-sept ans, en 182"), sa première opérette intitulée Avant le déjeuner et vécut jusqu'en 1890, après avoir abordé tous les genres dramatiques.

Julins Bencdict représente un des principaux facteurs de l'évolution musicale britannique : l'apport venu de l'étranger. De race juive, né à Stuttgard, il avait été l'élevé et l'ami de Weber; c'était môme à son patronage qu'il avait dû le poste de direcleur de musique de l'opéra de Vienne. Il passa ensuite à Naples comme chef d'orchestre, mais ce fut à Londres qu'il trouva l'accueil le plus empressé en IS.'iS, au cours d'un premier séjour où le professeur de piano et le capell-meister furent également appréciés. Il revint s'y établir après 18;i2 et devint un hôte définitif comme Ilaendel, comme Mendelssohn. Sa vogue fut immense dans celte nouvelle patrie, et il inscrivit au répertoire des exécutions courantes la Prédiction de la bohémienne, qui devait être jouée en Allemagne avec un succès persistant; la Fiancée de Venise, les Croisés, le Lis de Killarney {alias la Rose d'Erin, pour le continent). On ne saurait (pialifier Julius Benedict de grand compositeur; son inspiration était courte, et son tempérament sans ampleur; du moins ne manquait-il ni d'invention ni de sens dramatique, et, au point de vue technique, il accusait une réelle supériorité sur tous ses prédécesseurs.

Les nationaux d'une originalité absolue ont toujours été rares en Angleterre : ce type caractéristique a trouvé sa formule complète de l'autre cùté de la Manche chez Balfe (1808-1870). Balfe, Irlandais, n'a d'ailleurs rien d'un grand homme; c'est, au contraire, ce qu'on appelait chez nous, au xvin" siècle c< un génie facile », forme supérieure des talents moyens qui ne dépassent jamais une sorte de substantielle médiocrité. Ses dons étaient brillants; il les gaspilla sans compter au cours de multiples pérégrinations.

Nous le trouvons d'abord en Italie, où il modifie son nom pour se natuialiser auprès du public, fait une carrière de chanteur assez peu éclatante et ne prend qu'une demi -revanche comme compositeur d'opéras. C'est une espèce de Castil-Blaze inlernational; il introduit sans vergogne dans le Crociaio de Meyerbeer des morceaux de liossini, de Donizetli, des pages tirées de ses propres cartons, et se fait conspuer par le public. Le parterre anglais lui sera plus favorable; ÏAssedio de la Rochelle recevra un accueil excellent à Londres en IS.ÎIJ, et il y aura une suite de belles soirées pour The Maid of Artois, où une valse de Strauss, intercalée avec modifications pour morceau vocal, vaudra un triomphe à la Malibran; Jeanne Graij, Falstaff, Jeanne d'Arc, Cléolanthe.

Balfe devait encore extérioriser son talent avec des fortunes diverses, applaudi en Allemagne, notamment à Hambourg et à Vienne, avec la Bohémienne (qui devait figurer sur l'affiche du Chàtelet en 1869), moins bien reçu à Paris avec VÉloile de Séville, que défendirent vainement Gardoni et M"" Stoltz, Blanche de Nevers. Rose de Castille, etc. En somme, ce Meyerbeer au petit pied, qui ne manquait ni d'invention, ni d'instinct théâtral, ni de qualités d'orchestrateur, se perdit en délayant ces dons originels dans une production hâtive et bousculée. Il importe de noter que cette conscience artistique absente de ses compositions, Balfe la retrouva dans la carrière qui lui valut en Angleterre le plus durable renom, celle de chef d'orchestre. A ce point de vue spécial, il a laissé la réputation d'un artiste du goût le plus sur.

Classons encore parmi les nationaux, et même avec un caractère local plus marqué, Alexandre Macfarren, qui travailla sur place en employant des maté-

riaux indigènes, car son opéra le plus célèbre, Hobin- JIoocl, est un véritable album de l'olk-lore où le compositeur a réuni une suite de mélodies empruntées aux Iradilions populaires. Ses qualités de notaleur ]ialient, d'érudit scrupuleux et aussi d'excellent tecluncien se retrouvent également dans son Don Qiiicliiilli' et son Charles II. Il y a eu une sorte de dvnaslie de Macfarren ; son frère Walter Cecil fut uii compositeur d'œuvres religieuses, et sou beaulils, W. Davenporl, a écrit de la musique de chambre et de piano ainsi que des traités d'enseignement. Mentionnons encore un compositeur popularisé par sa carrière aventureuse autant que par sa production, Wallace, l'auteur de LnrHue. Hnritnna, Malhilde (le Hongrie, le Triomphe de rAinmir. hi Ihiir du Désert, et le successeur de Macfarren (l.m-; sarliaire de l'Université de Cambridge, Ch. Stanford, très longtemps apprécié pour ses oratorios, ses symphonies, sa musique de chambre.

Une série différente, qui nous rami'Miera à Balfe et à ses tentatives cosmopolites, comprend Pierson (de son vrai nom Pearson), qui séjourna longtemps en Allemagne; le Mallais Shira, élève du Conservatoire de Milan, ville où fut joué son premier opéra Elena, auteur A' H Fnnntico per la musica et de i Cavalieri di Valcnza, représentés à Lisbonne; l'Italien Mazzinghi, qui collabora plusieurs fois avec Reeve, Ration, compositeur nomade, qu'illustrèrent un moment l'opéra de Rose et le drame biblique à'Hezeliiah. Deux Bâche (Kred et Walter) connurent l'un et l'autre la grande notoriété, celui-ci comme capellmeister, celui-là comme auteur de musique de chambre et de liederpour piano. Covons fit jouer plusieurs opéras, Pauline, Thnnpii,!. l'vinluitdi et Signa.

Sir Arthur Sullivan, dnnt la ié|iutation fut considérable et qui mourut en 1900, correspond au type du compositeur qui s'adonne à des spécialités variées et ne se cantonne pas dans le genre grave. Mélodiste d'une valeur exceptionnelle, il a écrit une grande quanlité de musique sérieuse et laissé un bagage iniportant, entre autres un oratorio, là Lumière du monde, et aussi plusieuTs opérettes dont le succès fut éclatant. Les livrets, de Gilbert, satirisent les institutions anglaises, et autre part on ne les comprend pas; excepté le Mikado, qui a eu un succès remarquable, surtout en Allemagne. Pinaf'ore et Patience sont les plus populaires en Angleterre. Remarquons d'ailleurs, avec M. Albert Soubies, à propos de ce genre de l'opérette dont quelques spécimens nous ont été présentés à Paris, la Geisha de Sydney Jones, The Shop Eirl de Caryll, Florodora de Le Stuart, que la plupart des compositeurs d'opérettes ont, à la dilférence de leurs confrères français, écrit des œuvres d'un caractère tout différent, opéras, ouvertures, musique de chambre, oratorios même, et qu'il en résulte pour l'historiographe une difficulté d'ordre tout spécial dans le classement des productions musicales.

A titre d'exemples, parmi les artistes qui se sont plus spécialement adonnés à l'opérette, Lutz a écrit entre temps de la musique religieuse; Alfred Cellier a donné un grand opéra. Pandore, en Amérique, où il a passé de longues années; Frédéric Clay a composé des opéras, de la musique pour drames et des cantates, une Lnlla Fiookh entre autres. Déjà Reed, particularilé curieuse, avait donné ses premières petites pièces, à deux ou trois personnages seulement, au moment précis où Offenbach faisait une tentative analogue à Paris, on sait avec quel succès.

I M"° Sophie Gay, qui a répété beaucoup de lieux communs sans les contrôler, a prétendu dans ses Salons de Paris que l'Angleterre est le pays le moins musical de l'Europe. Il y a autant de ridicule que d'iniquité dans ce jugement sommaire, qu'a réfuté une très intéressante étude sur la musique anglaise (M. Valetta, Revue musicale italienne). L'opinion d'après laquelle tout Anglais a nécessairement la voix et l'oreille fausses est nu risible préjugé. 11 faut toujours se souvenir que Londres n'est point l'Angleterre; dans les villes du Nord, les ouvriers ont de grandes sociétés chorales d'une habileté étonnante. Londres n'a rien de pareil. Nombre de chanteurs et de chanteuses nés en Angleterre ont laissé dans l'art une trace profonde. Les témoignages relatifs aux époques antérieures sont abondants et concluants. On peut le prouver aussi aisément pour le xix° siècle, où ne manquent pas les célébrités dece genre.

Elisabeth Billington fut un nom longtemps en vedette et reste une physionomie légendaire. Son existence aventureuse occupa les journaux qui étaient déjà friands de ce genre. De retour en Angleterre après un orageux voyage à Kaples, elle y fit la plus brillante fortune et recruta un public enthousiastetant à Drury Lane qu'à Covent Garden. Beaucoup d'autres noms se sont inscrits au livre d'or des cantatrices biitanniques : M"»" DicUsons, qui fut mise en parallèle avec Elisabeth Billington; M"° Wood,. qui fut tour à tour la Suzanne applaudie des Noces de Figaro et la Rezia acclamée d'Ohéron ; M-n= Bishop,. célèbre dans le continent entiei-, et qui compte parmi les plus admirées Desdéniones de KJtellode Rossini; Adélaïde Kemble, Clara Novello, Miss Wilson, Miss Romer, la créatrice des Croisés de Bénédict; Catherine Mayer, une des notoires Lucies de Lamermoor; Louisa Aynes, Katharine Stephens, qui mourut comtesse d'Ester; Anna Thillon, qui créa à Paris les Diamants de la couronne et la Paix du diable.

A mentionner de nombreux chanteurs célèbres dans des genres variés, Kelly, Wiloh, Templetou, Braham, aussi applaudi dans l'interprétation de la musique de Haendel que dans le répertoire théâtral; William Knyvett, Ed. Lloyd, chanteur de musique religieuse ; Heather, Thomas Cooke, Phillips, interprète magistral des oratorios de Haendel et de Haydn; Barlleman, Sims Reeves, un ténor formé à l'école italienne et qui rapporta en Angleterre la méthode vocale de Mazzucato; William Cummings, May, réputé pour sa contribution dévouée à l'enseignement populaire. Vers 1870-80, des oratorios furent chantés avec une perfection incomparable par Helen Lemmens Sherringtons, Janet Patey, Sims Reeves et Santley. En ce qui concerne les professeurs de chant, André Costa est resté célèbre parmi les maîtres venus du dehors, moins pour la qualité d'ailleurs réelle de son enseignement que pour avoir inauguré la série, qui jamais plus ne sera clôturée, des procès entre élèves et professeurs.

Groupons également les compositeurs de musique de chambre et de symphonies, nombreux en Angleterre pendant le dernier siècle: Kawling, Foy, Stephen, Elvey, un des champions les plus saillants et les plus autorisés du fonds classique; George Osborne, qui a écrit d'excellents quatuors, mais qu'ont surtout popularisé ses morceaux de salon d'une facture élégante, sinon très personnelle; le capell-meister Loder, dont les symphonies furent exécutées en Allemagne; Stephens, l'auteur d'une remarquable symphonie en sol

HISTOIRE DE LA MCSIQVE

PÉRIODE ANCIENNE

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