Collé, Journal, II, p
et noble âme d'artiste. La musique accaparait toutes ses facultés, tout son être, et Piron en convient luimême dans les lignes suivantes: «Toute son Ame et son esprit étaient dans son clavecin; quand il l'avait fermé, il n'y avait jdus iiersonne au logis. » C'est la même idée qui guide Diderot, lorsqu'il écrit dans le Neveu de Rameau : « Sa femme et sa (ille n'ont qu'à mourir quand elles voudront; pourvu que les cloches de la paroisse qui sonneront pour elles continuent de résonner la douzième ou la dix-septième, tout sera bien'', n
Rameau marchait dans la vie à. la poursuite de son rêve, dominé par une idée fixe, la musique. Chabanon le dépeint sous ce jour quand il rapporte que, lorsqu'on l'abordait, «il semblait sortir dune extase et ne reconnaissait personne ». Avec cela, et en dépit de son aspect bougon, plein de passion et de sensibilité, il pleurait en entendant de la musique; « il était réellement dans l'enthousiasme en composant, » écrit Maret'. Aux répétitions, ou bien au cours des discussions dont il était si friand, il parlait avec tant de feu que sa bouche se desséchait : « Alors on le voyait, dans l'instant où il était le plus animé, se taire, ouvrir la bouche et faire comprendre par ses gestes qu'il ne pouvait parler'. »
Esprit à idées arrêtées, féru de logique et de dialectique. Rameau supportait mal la contradiction, et ses longues et fréquentes polémiques sont un indice de l'ardeur et de la ténacité qu'il mettait dans les discussions. Il convient de reconnaître que sa combativité ne fut pas toujours bien inspirée et que, plus d'une fois, il partit en guerre, de façon un peu puérile, contre de redoutables adversaires. C'est ainsi qu'il n'avait pas craint de se mesurer avec Euler, au sujet de l'identité des octaves (1753), et que, malgré son instruction mathématique rudimentaire, il entreprenait tranquillement une discussion de calculs avec d'Alembert. Vainement, le P. Castel, un de ses premiers admirateurs, avait-il, dès 1736, cherché à lui faire comprendre le danger de pareilles tentatives. Rien n'y fit, et, jusqu'à la fin de sa vie. Rameau batailla opiniâtrement pour ses idées théoriques, joignant les démonstrations les plus hasardées aux intuitions du génie.
Son indépendance de caractère, sa fierté native, le rendaient intransigeant sur son art; sa probité artistique, sa conscience, étaient extrêmes. Plein des scrupules les plus élevés, il ne se laissait aller à aucune concession. Lors du demi-échec d'Hippolyte, il montra un véritable stoïcisme: « Je me suis trompé, ditil, j'ai cru que mon goût réussirait : je n'en ai point d'autre'». » En écrivant à un jeune musicien qui, en 1744, sollicitait son appui et ses conseils, il témoignait d'une modestie touchante. En même temps, il montrait une largeur de goût que l'on observe bien rarement chez les artistes créateurs". Nous avons vu qu'il appréciait à sa juste valeur la musique italienne; nul chauvinisme ne venait déparer ses belles qualités, et bien qu'on eût fait des opéras-comiques italiens une machine de guerre dirigée contre sa per-