Chabanon, Eloqe.p
11. u Trop grand pour ôtre jaloux, écrit Maret, il louait avec sincérité, avec plaisir, avec chaleur, ceux qui ntérilaient des louanges, eussent-ils même été ses ennemis; il distinguait, il encourageait les talents. .. {Ibid., p. 36.1
sonne, il en parlait favorablement; il disait : « Embrasser un goût national plutôt qu'un autre, c'est prouver qu'on est encore bien novice dans l'art', » dévoilant ainsi toute la pénérosité de son caractère.
Maret fournit de précieux renseignements sur sa méthode de travail. Le feu sacré l'agitait véritablement au moment oii le vol de l'inspiration veuait le toucher. Il raturait beaucoup, comme on peut s'en convaincre en parcourant ses autographes. Ce n'était point un homme à. écrire facilement, de premier jet; tout au contraire, il revenait sans cesse sur ce qu'il avait fixé sur le papier; il reprenait des passages entiers, ou modifiait des détails, la volonté et l'intelligence tenant toujours, chez lui, l'imagination et la sensibilité en bride. Ses opéras comportent ainsi de nombreux remaniements et de multiph's varianles. Il faut voir là l'indice d'un esprit consfiencieiix et appliqué, peu disposé à se satisfaire vaille que vaille.
D'après le même biographe, Rameau lisait plusieurs fois ses livrets à haute voix, en les déclamant et en les commentant. S'apercevait-il de quelque défaut, il demandait au poète des changements immédiats, et se montrait aussi exigeant vis-à-vis de ses collaborateurs que sévère vis-à-vis de lui-même.
La correspondance de Voltaire nous révèle, à ce eujet, de piquants détails, car Rameau en usa vis-àvis du grand écrivain tout comme vis-à-vis des médiocres librettistes auxquels il s'associait d'ordinaire. Lors de la composition de la Princesse de Navarre, il ne se gêna nullement pour pratiquer des amputations dans le poème de Voltaire, et le président Renault écrivait, fort scandalisé : « Que dites-vous de Rameau qui est devenu bel esprit et critique, et qui s'est mis à corriger les vers de Voltaire? » De son côté, l'auteur de la Henriade signalait avec quelque ironie les procédés de son musicien : " J'ai laissé, écrivait-il à Hénault, la Princesse de Navarre entre les mains de M. d'Argenlal, et le divertissement entre les mains de Rameau. Ce Rameau est aussi grand original que grand musicien. Il me demande que j'aie à mettre en i vers tout ce qui est en S, et en S tout ce qui est en 4. Il est fou, mais je tiens toujours qu'il faut avoir pitié des talents. Permis d'être fou à celui qui a fait l'acte des Incas. Cependant, si M. de Richelieu ne lui fait pas parler sérieusement, je commence à craindre pour la fête 2. »
Maret assure encore que le violon lui servait fréquemment pour composer ses mélodies, et un portrait, attribué à Chardin^, le représente dans l'attitude d'un violoniste tenant son instrument sous le bras; il n'est, du reste, pas certain que ce portrait soit celui de Rameau; plus rarement, ce qui peut paraître singulier de la part d'un claveciniste et d'un organiste, Rameau se mettait au clavecin. Enfin, et c'est là un point fort important, Maret assure qu'il composait plus facilement la musique instrumentale que la musique vocale*.
« Comme, dans un haut édifice, écrit Chabanon, divers ordres d'architecture se succèdent et forment
1. Codede musique -pratique, p. 16. U disait encore que, pour former roreille, « il faut écouter souvent delà musique de tous les gôîitsi.
2. Correspondance de Voltaire, lettre 1676 à Hénaull, datée de Champs, le 14 septembre 1744. Nous avons souligné ce qui. de cette lettre, est entre guillemets, et que Voltaire donne comme étant le leitc même de Rameau.
3. Le musée de Dijon possède ce portrait, dont il existe une copie à la bibliothèque de l'Opéra.
de nouveaux édifices établis sur le premier, de même deux ordres de talents se découvrent dans M. Rameau... l'un, musicien fécond et homme de génie, l'autre, artiste philosophe et homme de génie encore''. « Il était « né philosophe, » ajoute l'éloquent panégyriste. C'est ce passage qu'Adolphe Adam a paraphrasé en disant que Rameau eut le rare et unique privilège d'être à la fois un grand théoricien et un grand compositeur".
L'œuvre théorique de Rameau est considérable, et s'ouvre par le fameux Traité de l'Harmonie réduite à ses principes naturels, qu'il publia en 1722.
Divisé en quatre livres traitant respectivement : 1° du rapport des raisons et proportions harmoniques; 2° de la nature et de la propriété des accords et de tout ce qui peut servir à rendre une musique parfaite; 3° des principes de composition; 4° des principes d'accompagnement, cet ouvrage fut composé pendant le second séjour de Rameau à Clermont- Ferrand. Il convient pourtant d'observer que lorsque, en 1706, il habitait Paris, Rameau eut tout le loisir de recueillir quelques bribes des idées qui s'y discutaient alors, et qu'il put se pénétrer de l'esprit géométrique qui allait dominer la plupart des ouvrages du xviu' siècle, a Foutenelle, le héraut de cette nouvelle puissance, écrit M. Brenet, proclamait que n'importe quel ouvrage serait plus beau s'il était fait de main de géomètre''. » La préface du Traité de Rameau respire le même culte pour l'esprit géométrique, et relève de la mentalité qui s'affichera plus lard dans V Encyclopédie, car Rameau y pose quelques définitions très nettes, telles que celles-ci : « La musique est la science des sons; » ou bien : « Le son est le principal objet de la musique. » Seulement, Rameau n'a point l'esprit scientifique. Entiché des doctrines pythagoriciennes, il n'est qu'un métaphysicien. U cite ensuite les ouvrages dans lesquels il a puisé, à savoir ceux de Platon et d'Aristote, les Institutions harmoniques de Zarlino (lo73), vis-à-vis desquelles il s'érige en critique, le Conipeiidium ou Abrégé de la Musique de Descartes (1618), le Traité de l'Harmonie universelle de Mersenne (1627), les Harmonicorum libri XII (163.1) du même, puis les Eléments de géométrie du P. Pardies; mais il ne fait aucune allusion aux découvertes dont le physicien Sauveur avait cependant publié les résultats dans les recueils de l'Académie des sciences*.
Plus loin (livres II et III), il énumère quelques traités français : les Principes très faciles pour bien apprendre la musique de Michel l'Aflilard (1691), les Eléments ou Principes de musique d'Etienne Loulié (1696), le Nouveau Traité des règles pour la composition de la musique, par Masson (1694), et l'ouvrage de Frère sur la transposition, le premier qui s'en soit occupé (1706). Enfin, il fait appel au Dictionnaire de musique de Sébastien de Brossard (1703), où se résume l'ensemble des connaissances musicales de cette époque.
Telle est la littérature qui a inspiré Rameau, sans que, d'ailleurs, le musicien se soit inféodé aux idées d'aucun auteur. Bien au contraire, il fait montre d'esprit très critique, et les célébrités les mieux établies ne l'intimident pas. Son Traité de l'Harmonie est son