‹ Encyclopédie de la musique et dictionnaire du Conservatoire (volume 3)Chapitre 10 sur 330 · C^. les pages sur la douleur, du Jardin d'Epirure · texte numérisé non relu

C^. les pages sur la douleur, du Jardin d'Epirure

9. L'auteur de ces pages a lui-même tenté d'expi'inier l'iingoisse de voir mourir des êtres jeunes et charmants, en une sorte de /trquiem libre ; Chant funèbre à la mémoire des jeunes femmes (Concerts F. Delgrange, janvier 19-0),

10. Et ceci est loi^ique : par la correspondance intime des moyens el des sentiments, l'art modei-ne s'est souvenu des anciens moiles grégoriens, si noblement mystérieux. On l'a noté dans Pellëa.s et ^fvli- .yande et clio/. M. FaurS. Lorsque nous-ménic avons écrit la suite religieuse intitulée /'^/j6n?/c {évoquant la foi de jadis, naive et simple; cherchant les ruiiu's du temi)le enseveli sous la forêt nouvelle), ce furent ces modes qui tout naturellement vinrent s'offrir à notre pensée; l'emploi du mineur ordinaire et des notes sensibles aurait semblé trop précis, trop net, trop certain...

TECtlSlOCE, ESTIIÉTIOUE ET PEDAGOGIE

senvoler aux étoiles, ne pourrait oublier un instant ^ riionirae et son ànie. I.a douleur, la pitié, y parlent leur langage : voyez le Soir, de M. FAniK; le rôle d'Arkel de l'ellt'as et MélLsandc, celui de ['F.tivitiji'r, el maint passaf;e d'Ai-iane cl Iturbc-Blcue. Loi'sque, en ipielques accords, le musicien semble ouvrir un immense liorizon', c'est encore la sensibilité toute pure. Donc, rien d'humain n'est étranger à la musique cnulemporainc. Klle est tout le contraire- d'an art de « dilettantes curieux de nouveautés », la nouveauté n'étant ici que le imn/en nécessaire, nullement ce but puéril : étonner le bourgeois.

On voudrait maintenant qu'il fût possible de citer quelques grandes œuvres collectives, comme la JVei(vicmc Si/iiijilionic de 15iîi;thoven. On souliaiterait que les grandes l'êtes de la France, ses souvenirs, ses joies, ses deuils, fussent célébrés par des odes puissantes, vastes épopées delà nation. On révérait cette destinée sociale de la musique. Mais, il faut l'avouer, ces tentatives sont en bien petit nomlue. Peut-être en trouverait-on la cause dans le fait que nos meilleurs musiciens se senleut incompris'' de \a. musse, l'.t voici une autre raison, matérielle, étroitement liée à la précédente : l'Etat, les sociétés de concerts ne font rien pourencourayei' ces vastes compositions, dont le Requiem de Rerlioz est un des rares e.\eniples (mais il avail été commandé par un ministre de Louis-Philippe, et non de notre " république athénienne »). On sait les obstacles qu'en pareil cas rencontrent nos jeunes musiciens; si leur programme comporte des chœurs, ils doivent laisser tmite csi)ér(incc. Personne ne veut se charger des frais, toujours élevés : l'Elal s'en désintéresse le plus complètement du monde; les compositeurs e'ont pas les moyens de payer de semblables cérémonies; les associations d'instrumentistes n'osent risquer de telles entreprises dont la recelte est problémalique*, et d'ailleurs nous n'avons à Paris aucune j;rande salle de concerts comme il en existe dans les principales villes de l'étranger'. Peutêtre verrons-nous se réaliser nos espoirs, le jour où les citoyens voudront bien apprécier les bienfaits de l'art et comprendre le rôle capital de la musique dans une nation. En attendant, c'est au tliéàlre que s'expriment avec le moins de difficulté les sentiments sociaux. Le Messidor de M. Brunead est une grande fresque qu'anime l'idéal d'Emile Zola. Il est bien fâcheux qu'à la i< première » un public d'abonnés riches, mais simplistes et peu compréhensifs, ait cru devoir accueillir avec froideur une pièce qu'il jugeait anarchiste (c'était fort injuste: le seul anarchiste de ce drame est précisément le seul pei'sonnage antipathique); l'idée générale est de glorifier le travail et l'amour; l'or, finalement, étant maudit, comme celui de la Tétralogie wagnérienne). — Plus récemnieat, dans un esprit populaire, la Symphonie à la gloire de la Belgique, de M. Paul Dui'i.n, œuvre destinée à une représentation scénique, nous paraît l'une des plus significatives de cette sorte d'art. ISous reparlerous

1. P.ir exemple, dans ceUe admirable niélodie du Jardin clos de M. Falbk : Je me poserai sur Uni crur.

2. Esl-il besoin de préciser que nous ne parloirs pas de certaines « non-valeur'S u, mais seulement des très nombreuses belles œuvres?

3. Nous ne meuti'iuiierons que pour mémoire un récent concours : le Chant des peu^iles. En raison sans doule du jury proposé, leqiK-l D'éUiit autre que l'as&emblée des auditeurs, il u'atlira pas un ^ran.l nombre de musiciens marquants; ni M. l/Ind^uIM. Faurk, niiVl. Ra- BAUD. ni .M, Bavel. ni M. Fl. Schjuit, ni M. A. Roussel, ne furent au nombre des concurrents. Et de sérieux artistes, tels que M. Mab'J Delmas ou M. Heski WiLLscH, sc vircut écarlés du prix.

4. C'est tout à fait par exception qu'on peut citer les concerts de M. V. Delgrange, sur quoi nous reviendrons plus loin.

de M. Dui'in; c'est un des rares musiciens de notre tenipsqui aient su chanter les humbles avec quelque noblesse; sa muse ne s'abaisse jamais lorsqu'elle va vers le peuple, ayant conscience tpie, jusiement, le peuple vaut niieux que les vulgarités qu'on lui destine le plus souvent. Profondément ému par le sort de la Belgique, par riièroisme du pelit pays qu'il tient pour sa seconde patrie, M. Dupin a célébré l'àme belge en des chœurs d'une rare sensibilité : complaintes naïves de vieilles qui ont tout perdu, chants majestueux en l'honneur d'Albert l'', kermesse étonnante de mouvement. C'est là, sans doute, de véritable musique de guerre. On s'est étonné, parfois, que la guerre ait médiocrement inspiré nos soldats. Mais d'abord, ils avaient autre chose à faire; et puis le sujet ne les tentait pas. Dans un cauchemar vécu, aiirat-on l'envie tl'en traduire les angoisses par des poèmes symphoniques ■.' Ceux qui purent occuper leurs loisirs à la composilion s'évadèrent bien loin, dans des pays féeritpies de bonheur, de lumière, d'irréelle heauté ; on ne peut leur en vouloir''. Certes, il y eut quelques intéressantes exceptions, el d'authenliques mobilisés, de vrais combattants ressentirent le besoin de donner une expression Ivrique à leurs souvenirs. Tel M. Paul Pierné''. D'ailleurs, cela fut rare : à moins d'une révélation inattendue, ne comptez pas sur la guerre pour nous révéler un tout-puissant génie bellico-musical. Mais plutôt, de la grande misère des peuples iiaitront des poèmes de pitié, des chants héroïques et Cnnèhres (nous pensons aussitôt à la belle œuvre qu'ei'it écrite ALiiÉKic Magnard, de qui l'énergie farouche et le sentiment lendrement humain seniblaienl destinés à le soutenir merveilleusement dans cette lâche difficile). On enlendra quelque jour — bientôt, souhaitons -le — une fort belle Symphonie de M. TouR.NEMiiiE, la sixième, avec des chœurs dont les paroles sont empruntées à la Bible : seul peutêtre le Livre pouvait dire les phrases grandioses de l'iramense désolation, et l'espoir d'une aube meilleure.

Nous n'avons parcouru qu'une moitié de la gamme de sentiments que Iraduit l'art contemporain, et l'on voit déjà son incomparalile richesse. Complétant celte étude, nous allons montrer en quoi plus particulièrement cet art reste français. — Mais, tout d'abord, nous jugeons utile de répondre avec quelques détails à certaine olijection; elle pai'ait séiieuse : pourtant (si l'on veut aller au fond des choses)elle ne s'appuie que sur une confusion de mots. A la musique moderne on a parfois reproché de n'êlre que sensation : plus précisément, de ne chercher qu'à « décrire la sensation »; puis, de n'user pour cela que de la sensualité des accords et des timbres, sans éfjard pour cette Raison qui faisait la noblesse des anciennes constructions classiques. Discutons cette critique : un jour plus vif éclairera noire art.

Il est un fait indiscutable, et nous ne voulons pas le nier : nos musiciens, qui ressentent vivement des impressions de toutes sortes, n'ont aucun scrupule à

5. L'acoustique du TrocaJéro laisse â désirer, la salle Gaveau est trop petite, ainsi que celle du Conservatoire, et le Chàtelet n'a point d'orjjue; certains théâtres seraient, comme le Chàtelet, excellents (th. Sarah-Bernhardt; th. du Ghàlcau-d'Eau, où furent données des repiésenlations nagnéricnnes); comme lui, ils ne sont pas consacres a la musique,

G. Les générations futures donneront-elles une allure d'épopées triomphale à l'attente interminable dans la bouc? Peut-être, pour rcs pecler l'histoire vi-aie, ne devons-nous pas le désirer.

7. Heures héroirjues, suite symphorjique exécutée au.x concerts Colonne en I9i0.

ENCyCLOPÉ/JJE DE LA MUSIQUE ET DICTIONNAIliE DU COy.SElU'ATOIRE

s'efforcer de les traduire. Déjà, nous avons analysé la nature de cette traduction : elle n'est point une copie. Mais prenons un exemple. Le sens de l'odorat fut dédaigné, à peu près inconnu des poètes classiques d'autrefois ; depuis Baudelaire il a conquis droit de cité dans la poésie', ce sens primordial, antique et merveilleux, par lequel on vit beaucoup plus qu'on ne le croit, mais d'une manière peu consciente et qui n'enest pasmoins intense. Pourquoin'eût-ilpas étendu son champ à la musique? Les Parfums de la nuit (Claude Debussy, Iberia, n" II) en réalisent une trans. position dans le domaine musical : bien entendu, rien d' « imitatif », puisqu'il n'est question de bruits ni de lignes. La vérité, c'est que chez l'homme le rôle de la sensation est bien plus important que ne le pensent les raisonneurs abstraits; mais il ne s'ensuit nullement que le but de l'art soit de rejwoduire une série de sensations cataloguées. Si l'on en croit le philosophe Bergson ^ au sujet des phénomènes olfactifs, on ne pourrait que par un artifice de l'esprit et du souvenir (d'ailleurs assez logique) séparer le concept d'odorat des associations d'idées si curieuses qu'il entraîne aussitôt : mais la sensation complète, pour multiple qu'elle apparaisse ainsi à l'analyse, l'esté !(îîe à l'origine; et l'on voit de la sorte l'étrange, la mystérieuse complexité d'un ensemble qu'il ne faudrait peut-être point dissocier. Il envademênie, évi. demment, des autres sortes de sensations. iNos idées, nos sentiments s'y relient de la façon la plus étroite. Non que nous prétendions identifier l'émotion du cœur et le choc reçu par les sens; mais celle-là correspond intimement à celui-ci ; et celte correspondance, en son langage d'art et de beauté, la musique moderne la réalise. Elle enveloppe le tout, elle en est la synthèse : Beethoven fit-il autre chose dans la Sijmphonie pastorale, la plus moderne de ses symphonies? Par son amour de la sensation, par la place qu'elle lui accorde dans la vie (nous le répétons -.cela ne signifie jamais qu'elle relègue au second plan l'élément d'intime sensibilité, le cœur), la musique de notre temps fait preuve à la fois d'un instinct juste et d'un excellent bon sens. Il n'est alors que de savoir équilibrer les deux éléments; et nous avons la conscience très nette que de grands artistes comme M. Fauré ou Claude Debussy, pour ne citer que ceuxlà, n'ont pas effacé le sentiment sous la peinture de la sensaliou''. Au contraire, l'art y gagnant des ressources nouvelles, s'en est miraculeusement enrichi. Nous avons déjà cité le Cimelicre, de M. Fauré : un paysage est devant nous, qui s'étend, si l'on peut dire, jusqu'au fond de nous-mêmes. On aime sa clarté d'opale, son calme éternel; on s'émeut à sa grave, religieuse et rustique tendresse. Ainsi nos modernes vont très loin dans l'acuité précise de la sensation extérieure; mais la synthèse qu'ils en dégagent, musique souvent géniale, n'en est que plus belle et plus profonde. A leur façon, sans le savoir, ils ont mis en action de la philosophiebeigsonienne; ilsont faitcraquer les cadres de la simple raison; par l'intuition,

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