‹ Encyclopédie de la musique et dictionnaire du Conservatoire (volume 3)Chapitre 35 sur 330 · Anatole Franco · texte numérisé non relu

Anatole Franco

TECHSinVE, ESTIIÉTIOIK ET PÉDAGOdlE

Enfin, pour terminer ce cli.ipitre, il faiidruil étudier le théâtre comique : vaste sujet que nous laissons provisoirement, nous réservant d'y revenir en détail lorsque nous traiterons, plus généralement, du [lire dans la musique française. Il nous suffira pour l'instant d'aflirmer que si l'art n'a pas dit son dernier mot dans ce domaine (il s'en faut, et de beaucoup), notre Ecole y parait logiquement deslinée h l'avenir le meilleur.

Les modernes évoluent, d'autre pai't, vers le ballcl syinphuidq ne [ainsi que nous le verrons tout à l'heure) et vers ce qu'on pourrait appeler lei< théâtre de concert », sans décors, sans jeu d'acteurs. Certains artistes, non des moins intelligents, craignent la réalisation visible de leur rêve; ils redoutent lesdiflicultés de la mise en scène et, je pense, tout ce qu'elle ollre de trop précis : ils préfèrent laisser à l'auditeur le soin d'imaginer le spectacle'. Peut-on leur en faire un grief, lorsque tant de concerts nous on! donné des actes wagnériens? Leur idée, à tout le moins, valait d'être signalée. C'est ainsi que M. Dahkis Miluaud, ayant mis eu musique VEnfant prodùjue de M. André Gide, afiirme nettement sa volonté de ne point livrer cette œuvre au théâtre. Il ne compte que sur l'émotion musicale, la vérité de l'accent, l'inlime correspondance au texte qu'il a suivi. (Tentative fort intéressante, dont une récente exécution au.x concerts Wiener a montré la nécessité.) — Par là, le théâtre rejoint tout naturellement :

2. La Symphonie. — D'ailleurs celle symphonie moderne — tout un monde, en vérité — revêt des formes diverses. Pourtant, ici encore il semble qu'on se dirige vers une sorte d'unification, en ce sens que les poèmes symphoniques les plus descriptifs gardent un équilibre purement musical : comme également le ballet, et les compositions dans lesquelles le piano ou l'orgue tient un rôle de soliste. Chose infiniment précieuse que ce respect de la musique : le « programme » littéraire, la plastique des danses, le talent des virtuoses, n'en seront que mieu.x en valeur.

Nous avons dit que bien souvent : une seule page de sonate oll're plus de beauté véritable que tout un opéra. En général, on ne sait pas assez la somme de travail (« métier », inspiration, énergie constante^) qu'exige une symphonie : mais les vrais mélomanes ne l'ignorent point. Ils connaissent assurément la plupart des compositions que nous allons citer... Cette musique, on vient de le faire observer, est fort variée. 11 s'y rencontre des œuvres tradilionnelles, conçues suivant le k plan beetbovénien''' », comme aussi des œuvres à forme beaucoup plus libre auxquelles il ne faudrait point refuser le titre de Sijmphonifs, malgré leur allure indépendante et parfois leurs tendances descriptives. Car le style d'une symphonie, son unité, l'ensemble des conditions qui la distinguent d'une pittoresque " suite d'orchestre », n'exigent pas qu'on s'inspire fidèlement de Bekthoven ou de Mozart, ni qu'on observe les principes du " cyclisme ». C'est bien à torl, suivant nous, qu'on viendrait déclarer que César Franck n'écrivit pas une vraie sonate, parce qu'elle n'expose pas en premier l'alleijro initial et qu'on n'y trouve aucun scherzo,

1. Et nous retrouvons ici, comme si souvent déjà, le grani précurseur BEitLioz, avec la Damnation de Faust et Itoméo.

2. Libre sacriticc, essentiellement tlésintêressé, ruineux presque, pouvons-nous «lire, étant donné le prix de la copie musicale et Tindifférenoe des éditeurs.

3. Il serait plus juste d'écrire ici ; « ce qu'on a coutume d'appeler le

aucun andnnli' nettement caractérisé. Etant admise l'inlinie diversité du développement musical, le nom de Sonate ou de Symphonie convient sans doute à ce qui garde une cerlaine teime d'écriture, une cohésion véritable. Nul besoin d'y répéter sans cesse les mêmes motifs; mais en général l'œuvre se composera de mouvements variés dont les rythmes s'opfioseront, se compléteront, se feront valoir mutuellement. De là résulte un tout harnionieu.'c '... Des poèmes symphoniques tels que VAppvenli snvcier (P. Dukas) ou la iSuil lie Walpunjis classiiiiie (Cii. Kœculin), en raison de leur unité musicale et de leur style même, pourraient être des fragments de symphonies. — Pour l'écriture, qu'elle soit d'un lieil accompagné d'accords, presque sans contrepoints (comme en certains amiantes classiques : cf. premier trio de Me.\delssoun), ou bien que la mélodie passe d'un instrument à l'autre et du chant à la basse, — ou bien encore qu'il s'y montre une forme plus franchement fuguée, des imitations, des combinaisons de thèmes, on la conçoit très diverse. Il ne faut point vouloir ici de déliiiition mathématique; conformément aux tendances actuelles, nous avons tenté d'élargir le sens du terme... On voit sans peine que des œuvres parentes de l'art beelhovénien resteront encore des symphonies, quoique descriptives à la manière de la Pasioriile : telles la l'antaMiqiic de Berlioz, ou la Vorct de M. Aluert IlofssEL. On aperçoit moins nettement les bornes enli'e la symphonie proprement dite et la suite de grandes dimensions au style soutenu, comme les Evocations de M. Iîoussel ou les Eludes antiques et les Saiso-ns, de M. Ch. Kœculin. Pour conclure : d'une façon générale, la symphonie englobe aujourd'hui dans son vaste domaine, des formes que le xviii» siècle eût qualifiées do " fantaisies" ». On trouvera donc à l'heure actuelle toute la gamme des nuances qui s'étendent de la plus traditionnelle à la plus descriptive, cette gamme se continuant d'ailleurs par le ballet ou le poème symphonique (pareille extension dans la sonate et la musique de chambre). Depuis les chefs-d'œuvre de César Eranck, l'intluence de ce maître et surtout l'habitude des leitmotivs wagnériens avaient conduit à la conception dite « cyclique ». C'était déjà, si l'on veut, celle de la Fantastique de Berlioz avec l'obsession du « thème de la bien-aimée ». Mais il s'y trouvait un grand nombre d'autres mélodies. Au contraire, vouloir bâtir une symphonie complète sur deux ou trois dessins, c'est chose fort dangereuse. Elle exige une puissante imagination, une technique souveraine. Ainsi, la Cantate de la fête de Pâques (de J.-S. Bach), si belle, si variée, est écrite sur le seul choral Christ lag in Todesbanden :

D'autres musiciens, par la suite, furent moins heureux. Deux écueilsse rencontrent : la monotonie, si les motifs gardent toujours le même caractère; l'illogisme, si l'art du compositeur les défigure : ils n'existent que pour l'œil, pour la froide raison ; l'oreille et le cœur cessent de les percevoir. Dés lors, pourquoi

plan bcelhovénien... •>, c:ir la forme mCme, chez Bekthuven, n"est pas toujours pareille.

4. Et peu importe qu'il soiL (;iit <Ie morceaux sépurés, ou de parties qui s'enchaînent sans ijiterru|itinn.

5. Cf. Celles tle Mozart, pour le piano; et au xtx» siècle, la quatrième symphonie de ScHCMANN, à lacjuelle le musicien avait primitivement donné le liire de fantaisie symphoiiistique.

■ces diminutions, ces augmentationa, ces mouvements contraires oa même ri'tronrades. artifices d'un emploi délicat et qui ne sont à leur place que si l'auteur est assez maître de son écriture, assez plein de son sentiment, pour conserver l'unité véritable? Essentiellement mélodique, sa symphonie rhanlera, se déroulant avec liberté malfjré la discipline préalable : mais sans doute ne faut-il pas moins que du génie pour triompher ainsi de cette contrainte, et pour que l'œuvre n'ait pas à souffrir d'une servitude volontaire. — En soi, nous n'incriminons point le système, mais on voit aisément qu'il n'est pas accessible à tous. Aussi bien, il existe fort peu de « symphonies cycliques )) de premier ordre; au contraire, des moyens plus fantaisistes en apparence ont permis d'admirables compositions. Si nous disons enfin qu'aujourd'hui la rigueur de cette forme a quelque chose d'un peu désuet, n'oublions point, pour être juste, qu'un artiste puissant lui rendrait la jeunesse : il ne s'agit que de l'animer d'une vie intense'.

Les traces du cyclisme se voient dans la plupart des œuvres de la période franckiste- : telle, l'une des plus appréciées, la Sijmphonie avec pirtno, sur un thème cévenol, de M. Vincent d'Indv. Assurément, il reste logique de réunir en un final les éléments des morceaux antérieurs : ce qu'a réalisé le même musicien dans sa Seconde sijmphonie, en si [>. Celle de M. H. Uabaud contient aussi des retours de thèmes, le scherzo reprenant le choral de VAndanle, et la conclusion du fi^nl rappelant le premier mouvement. Celle de M. Paul Duras, qui date de sa jeunesse, montre déjà les qualités d'équilibre, de rythme, de sûreté orchestrale, qu'on reconnaît sans conteste à l'auteur d'Ariane et Barbe-Bleue. Albéric Magnard conçut également ses quatre symphonies dans le plan traditionnel. En sa modestie de grand artiste, il déclarait 3 « n'avoir pas le génie nécessaire à

l'invention de nouvelles formes », se souvenant que les bons peintres d'autrefois ne tentaient que d'imiter leur maître, sans préjudice à l'égard de leur personnalité. Et, pour Magnard, il est de fait que ses œuvres sont bien de lui. niiilgré la discipline à laquelle il se voulut astreindre '..Mélange de vive émotion, de robuste santé, de joierustiqueet de tendresse intime, elles nous sont précieuses, et l'on regrette de les voir trop rarement aux programmes des grands co(ice)'?s. Nous en dirons autant des œuvres de M. André Gedalge : l'absence de concessions au « modernisme » ne les rend point rétrogrades, et c'est la vraie liberté, de savoir ainsi rester soi-même en dépit de la mode. — Ernest Chausson, M. Guy-Uopahtz, M. Witkowski, m. Marcel Larey, M. Ladmirault'*, ont écrit pareillement des symphonies de forme plus ou moins « classique ». — Dans l'avenir, nous ne savons ce qu'il adviendra des goûts de nos jeunes musiciens; il semble toutefois qu'à l'heure présente ce genre ail tendance à se transformer quelque peu : d'un côté s'orientant vers le ballet, le poème ou la suite syraphoniques, d'assez vastes dimensions, de l'autre vers des pièces à dessein très courtes, et qu'on peut croire inspirées de la nouvelle manière de M. Strawinsiîy".. Même évolution dans le domaine annexe de la sonate ou du quatuor, à cela presque, traditionnels ou non, nos compositeurs y cultivent plus volontiers la musique pure (à l'orchestre, la part de l'élément descriptif est devenue prépondérante). Les œuvres de Chausso.n, de M. Guy'-Iîopartz, de M. de Bréville, de M. D'iNDvet de ses élèves (parmi lesquels en première ligne M. A. UoussELavec sa sonate de violon), le Trio et Quintette de M. Gabriel Pierné, les Quatuors de Debussy et de M. Ravel, ceux de M. Faubé et ses belles sonates (notamment cette œuvre admirable et récente pour piano et violon) sont bien connus de notre public parisien''. — On peut y joindre, chez

1. Kt précisément, il est ;issez curieux de noter que Pœuvre la plus récente de M. Ravel, sdi Sonate pour l'iolon et violoncelle, est nettement Cl/digue. Il fallait d'ailleurs l'Iiabileté consommée, la m.aitrise indiscutable de ce musicien émérite.pour soutenir l'intérêt de la sorte, .avecles deux seuls instruments qui dialoguent. Ht c'était une gageure, mais il l'a gagnée-

2. En dépit d'une opinion souvent admise, il nous est difficile de tenir pour complètement ci/clîstes les compositions de CiI:saii Franck luimême. Malgré, parfois, certaines reprises de thèmes fcf. final de la .Sonate pour piano et violon). chaque morceau en général use de motifs bien à lui, et c'est tout l'opposé de la conception essentiellemeul I. unitaire », de la Cantate de la Fête de Pâques. A ce sujet, nous renvoyons le lecteur à l'analyse de M. Vincent d'Indv {Cours île composition, tome 11). M. d'indy s'y montre d'un avis contraire au nôtre ; mais il prouve sa thèse par une imprévue dissection des mélodies

franckistes; que les »i)i5icic?i5 lisent cette page curieuse, et jouent ensuite les premières phrases de chaque mouvement de la Sonate de Franck, nous les lai;:sons conclure; et pareillement i propos delà Sipnphonic en ut mineur de M. Saint-Saens. S'il peut être logique de parler de " cellule » mélodique à propos de telle symphonie de Beethoven (p. ex. le premier morceau de l'iU mineur, dont la cellule est en effet le rythme de trois notes répétées :

il en va tout autrement des thèmes du « père Franck »,et nous avouons n'avoir pas encore saisi le rapport cellulaire qui joindrait ces deui phrases :

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