‹ Encyclopédie de la musique et dictionnaire du Conservatoire (volume 3)Chapitre 46 sur 330 · A supposer que cela soit réellement prouvé · texte numérisé non relu

A supposer que cela soit réellement prouvé

des musiciens se présente dans de bonnes conditions', encore que l'écriture, chez la plupart de ces adolescents, n'ait pas la souplesse et la maîtrise qu'on admire en un Gaisriei. Fai:ré, en un Maliiuce Ravel; cela semble le résultat d'une crise (passagère, espérons-le), dans la technique de la fugw: d'ccolc; ils ne savent pas en dégager suriisarament de musique, ils n'ont pas assez bien compris qu'ici, comme en toutes ces études, la musique est la première des conditions exigibles. Joignez que, par suite des libertés acquises et de la polytonie moderne, ils croiraient volontiers qu'aucun mouvement de parties, qu'aucune modulation ne fût impossible. Sans doute, on peut tout écrire, mais il y a la manière, et cette musicalité s'obtient de préférence par la meilleure technique de la fugue, celle qui sait conserver le le charme et la mélodie, celle qui s'interdit tout bavardage scolastique. — Il n'en reste pas moins qu'une excellente émulation guide ces jeunes élèves. Encore « sur les bancs de l'Ecole », on les voit réaliser des quatuors à cordes dont quelques-uns ne sont pas négligeables-, signes d'un amour sincère de l'art pour lui-même^

Mais cet amour désintéressé sera-t-il compris du public nouveau, et de la nation'.' Là nous apparaît le plus grave pioblème. Dans les remous de la société, qui amènent à la surface (et au pouvoir que doime l'Argent) des hommes de bonne volonté sans doute, mais souvent incultes et peu connaisseurs *,qu'adviendra-l-il de la musique? Avons-nous l'espoir qu'elle surnage? On a le droit de poser cette question, de la poser au public, à tous ceux qui peuvent quelque chose. Or, il est un l'ait, assez inquiétant si l'on ne s'aveugle pas d'un optimisme exagéré. — Nous accordons que l'élite des mélomanes parisiens est probablement la plus compréhensive de toutes les élites. Elle possède la bienveillance (non pas seulement vanité de snobs, mais réelle sympathie à l'égard des œuvres d'art). Elle a du goût, et si paifois elle risque de se tromper à première audition (ce qui arrive àtous), ses erreurs sont de courte durée, — à la condition toutefois qu'elle puisse avoir la possibilité d'entendre les œuvres à nouveau, — ce qui n'est point toujours le cas. Mais l'élite n'est qu'une infime pariie du public musicien. Elle ne se sent point maîtresse dans les grands concerts dominicaux. Depuis la guerre surtout, en réaction contre l'absurde campagne antiwagnérienne, et parce qu'on voulut former des programmes, au début, avec de seules œuvres françaises qui ne furent pas toujours choisies parmi les

1. Il y aurait quelques desiderata... Comme nous l'indiquons, l'écriture de la fugue pourrait ôlre meilleure ; la culture musicale de nos jeunes (comme celle du public) gagnerait â ne point négliger les xvi», xvn" et xvni» siècles français; enfin, on pourrait concevoir le prix de Rome orienté, non plus vers l'arlificielle cantate, mais vers la musique de chambre ou la symphonie, — ou même le théâtre véritable.

Tout cela, nous l'espérons, sera l'œuvre des temps à venir. Déjii, quant à la connaissance de notre passé national, nous avons le plaisir de signaler une heureuse tentative : celle des concerts Ignace Pteycl (dirigés par M. Inghelrrecht); elle ne dura qu'une saison, malheureusement, où l'on eut la joie d'entendre, dans le cadre intime et char, mant de la salle de la rue Rochechouart, quelques ballets de Rameau, en même temps que des symplionies de Mozart et de Haydn. Il y a peu d'années d'ailleurs, M. Jean IIuré avait montré la bonne voie en conduisant, dans la même salle Pleyel, désœuvrés de la même époque.

2. Cf. ceux de M. D. Milhauû, du regretté l^. Mknc, de M"» (}En- MAiNE TAiLLLrranE.

3. Nous avons étudié plus haut ce qui fait le caractère national de la musigue française moderne. Nous n'y revenons que pour en signaler la dilférence avec celui du mouvement russe des cinq. Même en luisant la part des ressemblances plus grandes dues à l'éloignement, il nous semble *|ue chacun de ces musiciens est profondément russe, et par la sorte de sensibilité de la phrase plus encore que par la syntaxe

plus significatives, les plus fortes, ni les plus neuves, la faveur semble plus exclusive que jamais pour Beethoven, pour Wag.nkh, et pou ries exhibitions de virtuoses. .Si nous estimons(pourquoi nepas l'oser dire?) que le Tilan de la Neuvicme Sijmplionic et de la Mesi<e en ré absorbe un peu trop l'attention au détriment de Bach, de Haydn, de Mozart, de Schuman.n, des maîtres du xvi" et du xvii<i siècle, nous ne sommes pas suspect de wagnérophobie'', ayant toujours soutenu que les belles œuvres devaient être jouées, même contemporaines, quelle que fut lu nationalité des compositeurs. — Mais vraiment, la part l'aite à notre jeune musique est bien restreinte! Il y eut pourtant des jours où de hardis pionniers risquèrent le tout pour le tout, et, comme M. E. Delgrange en son admirable enthousiasme pour l'art contemporain, se vouèrent uniquement à celte jeune musique. Le public d'ailleurs répondit à ces appels, un public assez dilférent de celui du Chàtelet ou du Conservatoire. Mais, ainsi que dans toute entreprise nouvelle et non consacrée, le déllcit élait inévitable; et faute de subventions ou d'appuis suffîsants, les tentatives d'un chef d'orchestre isolé, organisant des concerts avec ses propres ressources, sont ruineuses; elles ne peuvent se répéter. IS'ous n'accuserons pas les critiques, encore que certains aient montré la plus f.'tcheuse malveillance, soit en d'injustes articles, soit en de trop fréquentes abstentions. Mais d'autres sont plus éclairés. Cet art a fait des progrès : les musicographes ont appris à connaître la musique, et des compositeurs'' ont abordé ce genre, descendant, pour la bonne cause, dans l'arène littéraire. Nous regrettons seulement que des matchs de boxe, des entreprises de cinématographe'' ou de « dancings n, recueillent aisément tout l'argent désirable, alors que cet argent fait défaut à ceux qui s'épuisent en efforts si louables « pour la musique' ».

Cela tient à des causes évidentes : les mélomanes des « grands concerts » connaissent mal notre musique moderne ; ils n'ont pas encore atteint le degré d'évolution qui leur permettra de la comprendre (ni, d'ailleurs, si habiles virtuoses, beaucoup dinstrumentistes de tout premier ordre, mais d'un certain âge; les jeunes sont en général mieux disposés). — Mais que dire alors de l'autre public, celui des théâtres subventionnés, qui ne prend d'intérêt qu'aux interprètes, au <( sujet de la pièce », aux décors, à tout ce qui n'est pas de la musique? Et surtout, que penser du reste de la nation, si peu éduqué? A commencer par nos gouvernants, le plus souvent fort

ou la façon de présenter les idées. — 11 est beaucoup plus malaisé, et probablement impossible en quelques lignes, do dêliiiir l'âme française à cause de son extrême complexité, comme aussi t\c la subtilité des nuances du sentiment : nous pensons toutefois que celle âme existe cl que le meilleur de notre art la fait apercevoir dans les tcuvres mêmes, il n'y a peut-être pas une musique française (au sens où nous l'entendons pour la Russie ou la Bretagne), mais à coup sûr il y a des musigues qui sont essentiellement de chez nous, — des manières de penser, de sentir et de s'exprimer, qui app;irtiennent en propre à notre pays. Nous ne jugeons pas qu'il soit nécessaire de récapituler et nous renvoyons le lecteur à celles des pages précédentes qui traitent la question plus en détait.

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