LART DE DIRIGER
la structure, les proportions lui sont connues, et il a pu pénétrer la pensée qui a présidé à la conception de l'œuvre; les idées musicales se sont classées en idées mères et idées accessoires; il en connaît les développements et il peut discerner à quels divers plans doivent s'échelonner les sonorités. Cette dernière connaissanci' est capitale, car une erreur d'appréciation dans ce sens peut causer un travestissement de la pensée de l'auteur qui amènerait la ruine de l'œuvre
Le même souci doit exister en ce qui concerne les mouvements.
Si nous supposons que l'auteur a donné des indications métronomiques précises, c'est un devoir absolu pour lechef de s'y confoi-raer; dans ce cas, il se trouve allégé d'une responsabilité délicate^. Cependant, aussi précises que soient ces imlications elles rr'autorisent jamais à en déduir'e qu'il doit v avoir immiiabilité dans la direction; nous aurons l'occasion plus loin de parler' des dangers des exécutions strictement métronomiques.
Une œuvre musicale a-t-elle un mouvement immuable, exclusif'.' .Nous ne le cr'oyons pas. De même quel'oreillpa rrne tolérance pourlujustesse, et qu'elle admet la fausseté d'rm piano accordé selon les lois du tempérament, de même la compréhension d'un chef-d'œuvre n'est pas compromise par une légère moditication dans l'allure, si le sentiment vrai est observé. L'interprétation musicale orchestrale se complique d'ailleurs, quarrd il y a un soliste, de l'actiorr même de l'interprète qui se soustrait difllcilement aux influences extérieures, plus ou moins étrangères à l'œuvre interprétée, et qui en modifie souvent l'exécution.
11 n'y a pas lieu (selon moi) de s'émerveiller sur la concordance de deux exécrrtions d'une même œuvre dirigées par le même chef et durant le même temps à une seconde près, car si le chef est un être sensitif et vibrant, il lui sera impossible d'observer cette rectitude chi'onométrique.
Une certaine élasticité est quelquefois ordonnée pour être absolument lidele; c'est au rhef de savoir en user pour le bien de l'œuvre. Mais il reste évident qu'il serait coupable s'il s'écartait trop de l'indication métronomique inscrite.
Si, au contraire, le mouvement est simplement donné par les indications ilalieunns dont on se sert habituellement, dont les termes ont une certaine valeur conventioimelle, on bien encore par des indications françaises ou allemandes, lesquelles se rapportent plus souvent au caractère à donner à l'œuvre
2. I"est re cas de M. Vincent n'iNnv qui précise ainsi les mouTem<'nts de sa partition de Feruaal :
L'auteur emploie quatre mouvements généraux : /ent^ modéré, animé, vif, dont chacun se subdivise en mouvements secondaires.
L'échelle ci-dessous donne le rapport de ces mouvementé aux oscillations du métronome, la battue de chaque temps étant rei/ardée comme unité de durée,
CHAODR TEMPS DK LA MESURE
llxlrèmement lent ... 44
Très lent M
Lent 6li
Assez lent It
Modépén)ent lent . . . . 76
Très modéré 8li
Modéré 1*8
Assez modéré 96
Modérément animé .. 104
Assez anime 112
Animé I 211
Très animé 152 ou battu a la brève : 76
Assez vif 176 — jg
Vif -200 — — 100
Très vif 2S2 — — 126
Ici il y a précision absolue.
qu"à l'allure inèiiu', alors l'iiiitialive du chef est absolue, et il devra l'aire appel i\ toule sa sensibilité d'artiste pour ne pas loinber dans l'erreur. Il récoltera alors le fruit des lectures musicales que nous avons conseillées plus haut; plus on connail d'oeuvres d'un maître, plus facilement on pénétre sa pensée, ne lûtelle (|ue 1res sui'oinctement expiiniée. L'étude préliminaire de la partition C' nduira le chef dans la véritable voie, car il est rare que, au cours d'un morceau, il ne trouve pas telle mesure, tel dessin caractéristique qui " commandent » le mouvement; c'est à la sagacité du chef d'orchestre de les découvrir.
Un musicien expérimenté doit pouvoir se guider facilement d'après les indications italiennes; mais il lui faut beaucoup de tact, les compositeurs dillerant souvent d'appréciation dans l'allure à donner à une désignation. .Nous pensons que les temps sont proches où ces termes disparaîtront complèlemenl, leur manque de précision ne pouvant répondre aux exigences de la musique moderne.
Il nous souvient d'avoir entendu un amusant colloque entre un chef d'orchestre et un compositeur, ce dernier se plaignant qu'on ne prît pas son mouvemenl. Le chef iinit par lui dire : « Mais, Monsieur, pourquoi avez-vous indiqué Alleijro moderato? C'est Allegio non troppo qu'il fallait écrii'e ! »
Nous avouons ne saisir que difllcilement la nuance qui peut exister entre ces deux désignations... La même incertitude existe pour la ligne de démarcation qui sépare un Alli'gretto moderato d'un Andantino con moto.
Les désignations très simples sont même sujettes à de 1res dilférentes appréciations : ainsi, les termes de Mimietto, Menuetto, Tempo dl minuelto ont donné lieu à des discussions intéressantes qui prouvent combien la question « mouvements » est compliquée.
S'il est vrai que Beethoven, abandonnant le métronome, après s'en être servi, ait dit : " Cet instrument est inutile; celui qui ne <■ sent » pas ma musique ne la rendra pas mieux avec les indications du métronome, » il n'est pas moins vrai que le métronome peut faire éviter de grosses erreurs. Wagner, qui rejeta également le métronome, raconte' qu'il entendit l'ouverture de Tunnhtiuser durer vingt minutes lorsqu'elle n'en doit durer que douze. Avec l'instrument;méprisé, il eût évité cette triste parodie. L'auteur de Tristan s'est cependant servi quelquefois du métronome, seulement pour ses premières œuvres. Dans le Ring, dans les Maîtres, il n'y a pas d'indications métronomiques, et cette abstention est compréhensible; dans une seule page, il y a cinq, six et même^plus, fluctuations du mouvement; le métronome serait inapplicable. Le chef doit saisir ces changements et pouvoii- les rendre sans qu'on les lui dicte. Mais il est parfois regrettable que le métronome [n'intervienne pas : par exemple, lorsqu'une page est d'une allure bien déterminée, lorsqu'un leitmotiv essentiel lait son apparition, ou bien quand un mouvement est appelé à se dédoubler, et à se transmettre en un mouvement suivant comme
c=:=cJ rorhir. Si une erreur est commise an début, elle se continue et la faute s'aggrave. Déjà plusieurs (I traditions » ditl'érenles commencent à s'implanter même en Allemagne, pour l'exécution des œuvres de Wagner ; je ne citerai qu'un exemple : il y a deux et même trois mouvements dillérenls pour l'ouverture des MtiUres Chanteurs, il esl cependant présu-
I. L' Art de diriyer {Arwuaire de Firtuelles, année 12", page 156^
niable qu'il en est un que Wagner devait certainement préférer !
Eu lésunié, nous pensons que Berlioz a émis l'idée juste lorsqu'il a dit : « Si le chef n'a pas été à même de l'ecevoir directement les inslructions du compositeur, ou si les mouvements n'ont pu lui être transmis par la tradition, il doit recourir aux indications du métronome et les liien étudier, la plupait des maîtres ayant aujourd'hui le soin de les écrire en ti'te et dans le courant de leurs morceaux. Je ne veux pas dire par là qu'il faille imiter la régularité mathématique du métronome, toute musique exécutée de la sorte serait d'une raideur glaciale, et je doute même qu'on puisse parvenir à observer pendant un certain nombre de mesures cette plate uniformité; mais le métronome n'en est pas moins excellent à consulter pour connaître le premier mouvement et ses altérations principales. » — Et plus loin : « Sans doute, personne ne sera embarrassé pour distinguer un larnoà'nn presto... si le presto est à deux temp*, un conducteur un peu sagace, à l'inspection des traits et des dessins mélodiques que le morceau contient, arrivera même à trouver le degré de vites'^e que l'auteur a voulu. Mais si le largo est à quatre temps, d'un tissu mélodique simple, ne contenant qu'un petit nombre de notes dans chaque mi;sure, quel moyen aura le malheureux conducteur pour découvrir le mouvement vrai, et de combien de manières ne pourra-t-il pas se tromper? Les divers degrés de lenteur qu'on peut imprimer à l'exécution d'un pareil largo sont très nombreux; le sentiment individuel du chef d'orchestre sera, dés lors, le moteur unique, et c'est du sentiment de l'auteur et non du sien qu'il s'agit. Les compositeurs doivent donc, dans leurs œuvres, ne pas négliger les indications métronomiques, et les chefs d'orchestre sont tenus de les bien étudier; négliger cette étude est, de la part de ces derniers, un acte d'improbité. »
Lorsqu'une œuvre a été étudiée avec l'attenlion la plus grande, tous les mouvements étant fixés, ainsi que leurs fluctuations, lesditTérenls plans arrêtés, la conception générale devenue tellement claire que, comme nous le disons plus haut, le chef est arrivé à se croire l'auteur même de l'œuvre qu'il interprète, le moment est venu de mettre « la musique sur les pupitres ».
C'est alors que se révèlent les qualités du chef ou bien son infériorité.
Diriger est peu de chose, savoir faire travailler est tout.
Il faut supposer que le chef a sous ses ordres une ré un ion d'arli s te s disciplinés et attentifs, ayant la plus grande confiance en lui ; l'absence d'une de ces conditions frapperait d'avance tout travail de stérilité-.
Si le chef a su, par son caractère, par sa personnalité, conquérir l'autorité incontestée, le respeci de tous, sa tâche deviendra aisée et sera pour lui une source d'indicibles joies.
Quelle que soit l'habileté d'un orchestre, la première lecture d'une œuvre donne toujours l'impression d'une chose informe, voisine du chaos. Uien, ou presque rien de ce que le chef a rêvé dans ses études,
2. U fst nécessaire que les arUsles de l'orchestre, en particulier les chefs de |iupitre, soient exi ellenls musiciens, harmonistes; les chefs de pupitre doivent avoir la décision prompte, être capables d'initia- Uative dans les momi-nts de pi-ril; il faut qu'ils aient l'auforité de solistes, mais sans jamais p' étendre jouer en solistes quand la partition ne l'eiifTP pas ; la personnalité des artistes doit disparaître complètement pour liisser la place à celle du chef d'orchestre, qui doit respecter lui-même celle île l'auteur.
TECIiyiQUE, ESTHÉTIQUE ET PÉDAGOGIE