LES GESTES DU CHEF D ORCHESTRE
Ces lignes n'étant que des réflexions sur l'arl de diriger et non un traité de cet art (traité qu'il nous semble impossible de rédiger pour les raisons données plus haut), nous ne croyons pas devoir aborder les dilTérentes manières de batlre la mesure : outre que la représentation graphique des mouvements de la baguette conductrice ne peut reproduire la vérité des gestes, leur multiplicité est trop grande pour pouvoir être détaillée ici. Dans ['Art de dirùjer de Berlioz, on trouvera quebiues indications très intéressantes à ce sujet, mais forcément très incomplètes. Le chef doit deviner ou acquérir par la pratique celte infinité de gestes destinés à traduire avec précision, clarté et vérité d'expression la pensée de l'auteur.
En se conformant aux règles (familières à tout musicien) qui servent à déterminer les différentes
mesures, il doitconnaître et appliquer nombre d'indications dont les unes ont pom' but l'exactitude et la division des temps, la netteté des rythmes, et les autres le caractère expressif des idées.
Gomme première condition, il faut que les gestes indiquent de la façon la plus compréhensible le sens des divisions ou subdivisions adoptées.
La baguette directrice', tenue par la main droite dans une position élevée, doit presque toujours se mouvoir dans une ligne où se rencontrent les yeux des exécutants et le regard du chef.
L'influence du regard comme agent de direction est de la plus haute importance. Dégagé de toute préoccupation par rapport à la lecture de la partition que l'on suppose apprise par coeur, le chef ne doit pour ainsi dire pas quitter des yeux son personnel; les artistes se sentiront ainsi guidés, soutenus, et leur attention en sera doublée.
Il s'établira entre le dirigeant et les interprètes une espèce de courant magnétique qui ne devra jamais s'interrompre; par lui, les indications les plus fugitives seront inslantanénient saisies, etle chef pourra vraiment dire qu'il joue de Vorchestre, car sa pensée sera transmise à cet obéissant et vibrant clavier avec la rapidité de l'éclair. Il lui suflira de vouloir pour obtenir; et, encore une fois, si ses ^'estes sont souples, clairs et précis, il n'est aucun effet qu'il ne puisse réaliser : les sforzati subits aussitôt éteints, les accords plaqués^/' tombant d'un bloc, les pizzicati sans bavures, les piano se transformant en pianissimo à peine perceptibles, etc.
Le chef a encore une aide précieuse dans la main gauche; il pourra s'en servir utilement lorsqu'il s'agira de .souligner une indication donnée par la baguette ou pour contenir un élan inopportun, etc.; mais il se souviendra que l'efficacité de ce concours de la main gauche sera d'autant plus grande qu'il n'y aura fait appel que plus rarement. Il faut donc bien se garder de diriger avec les deux bras, comme cela se voit très fréquemment.
Et cela nous amène à dire quelques mots de l'attitude générale du chef devant le public. Il est certain que, lorsqu'une œuvre a été consciencieusement travaillée, l'exécution n'est plus qu'un jeu*, et les indications de la direction pourraient être réduites au minimum, chef et artistes se comprenant à demimot. .Néanmoins, ce serait un tort de croire que le chef, lors de»l'exécution publique, puisse s'abandonner; il lui faut, au contraire, rendre plus visible encore pour ses artistes les sentiments à exprimer, alin d'entretenir cette flamme qui rend les exécutions vivantes.
Pour les auditeurs, il est évident que lorsque l'orchestre est caché, comme à Bayreuth, la mimique du chef lui est absolument indifférente, et qu'il juge l'exécution d'après la seule audition, ce qui devrait toujours être. Malheui'eusement, dans les concerts, où le chef est au premier plan, il est impossible d'empêcher que les regards ne se fixent sur lui, et l'auditoire
1. Lorsqu'il s'agit de diriger un 1res petit nombre d'artistes, on peut parfaitement se passer de bâton, mais pour les grandes exécutions comprenant des masses chorales, un personnel nombreux, la baguette (bâton ou archet) devient indispensable; les mouvements donnés seulement avec le doigt, la main ou le bras seraient d'une lourdeur extrême et ne pourraient ÔLre vus que par un très petit nombre d'artistes placés sur les premiers rangs.
Dans beaucoup de cas, le chef doit conduire du poignet, le bras légèrement levé ; les indications délicates sont transmises ainsi d'une façon claire et visible pour tous ; dans la main d'un chef expi^rimenté, la baguette a un véritable langage d'une clarté absolue.
ENCYCLOPEDIE DE LA MVSIQVE ET DICTIOyNAIIŒ PU CONSERVATOIRE
resseni irait uni' impression lâcheuse s'il y avait une contradii'tioii trop flafj;taiite entre l'apparence de ses gestes et les senlinients exprimés par la musiiiue.
Le chef d'orchestre de concert est un trail d'union entre l'orchestre et les auditeurs; son altitude, ses ;;esles ne doivent pas être en contradiction avec les sentiments exprimés par son orchestre; ils doivent, pour ainsi dire, les coninieiiter, les rendre visibles.
La nécessité d'établir celte corrélation est cause que purlois les chefs dépassent la limite, et tombent dans une exaf^eration déplorable, surtout à l'époque actuelle, où les chefs d'orchestie se rendent compte de leur importance. Alors, on assiste à des f.'ymnastiques folles qui n'ont absolument rien à faire avec l'art, et il est triste de constater que le public fait parfois un chaleureux accueil à de lelles singeries, et acclame ces gesliculalions pour elles-mêmes, car elles sont sans intliience sur les exécutions; si elles en avaient, ce ne pourrait être que très funeste.
Certes, nous ne compierulrions pas une direction ligée, réduite <à la stricte indication mathématique et automatique des ilivisions du temps. Un musicien vibrant, réellement possédé par l'œuvre qu'il interprète ne pourrait s'astreindre à une telle laideur d'attitude, les sentiments exprimés par la musique se rellétant forcément et indépendamment de lui dans tout son être; mais il est indigne d'un véritable artiste de se livrer à des panlomines tout à fait déplacées.
La sobriété des gestes est nécessaire; plus on est habituellement sobre de gesles, plus on a de moyens pour obtenir des elfels exceptionnels.
Kn délinitive, le chef d'orchestre de concert, tout en ayant soin que ses mouvements soient expressifs et en hairaonie avec les sentiments exprimés par la musique, doit s'elTorcer d'obtenir le maximum d'elfet avec le minimum de gestes.