LES SUCCESSEURS DE GLUCK ET L'AUBE DE LOPÉRA-COMIQUE
Tandis qu'en Allemagne la grande triade classique, Haydn, Mozart, Beethoven, invente et fixe la symphonie, chez nous, les continuateurs français ou italiens de Gluck: Gossec, Grétry, Dalayrac, Méuul, Lesueur et Berton, Sacchini, Salieri, Cberubini et Spontini, loin de faire faire un pas nouveau à la science de l'instrumentation, semblent plutôt en recul sur le chevalier, au point de vue de ce coloris
orchestral dont il avait eu le sentiment à un si haut degré.
Mais il ne faut pasVs'en tenir à l'aspect extérieur des choses. Pas plus à ce tournant de siècle qu'en aucune période de l'histoire, il n'y eut arrêt complet dans la marche en avant de la pensée et des formes artisliques. Une époque, môme systématiquement réactionnaire, suit dans une certaine mesure, si faible soit-elle, les lois fatales du transformisme. Lorsque le Directoire, le Consulat et l'Empire croient copier les styles grecs et pompéiens, ils les accommodent à un goût nouveau, inférieur sans doute, mais toul autre que celui des lointains ancêtres, et l'évolution suit, Tnalgré toul, son cours éternel.
Eblouis par une personnalité lumineuse comme celle du chantre d'AlcesIe, nous trouvons, il est vrai, ses successeurs bien ternes et bien sombres, bien conventionnels et bien guindés. Dans l'art musical, aussi bien que dans les arts plastiques, l'Empire après le Louis XVI, c'est la raideur, l'emphase et la mort après la souplesse, la passion et la vie, ce sont les candélabres de bronze, les ébènes et les étoiles d'argent funèbres du style le plus morne qui fûtjamais, c'est l'austérité républicaine et la morgue impériale des David après le sourire des Clodion et la fine sensualité de Tragonard. Quede lourdes orchestrations, ipie d'enllure, quel manque d'éclat el de nuances nous allons conslaler chez tous ces -chantres de la période révolutionnaire, chez tous ces courtisans du Corse autoritaire, chez tous ces rigides évocateurs des drames bibliques ou romains! Et pourtant, petit à pelit, par la lente, inconsciente et sûre force du temps, l'orchestre s'organise de plus en plus; moins génial que celui de Rameau ou que celui de Gluck, il finit toul de même par mieux s'adapter à ses fins générales, et si l'instrumentation (syivant la distinction que nous avons maintes fois établie) ne progresse , guère, l'orchestration proprement dite s'améliore toujours. Est-ce par une vague répercussion des grandes symphonies d'outre-Rliin qu'elle se perfectionne, sinon dans son expression, du moins dans son fonclionnement? Evidemment oui, dans une large mesure.
Si Beethoven admirait Ciieruiuni, Cheruium devait encore plus ailmirer Beethoven'. Josepli deMÉuuLet la Vestale de Spontim parurent en 1807, la même année que la Symphonie en ut mineur, et la loi du plus fort ne pouvait manquer de s'imposer aux maîtres français ou francisés', si dédaigneux qu'ils se prétendissent de la barbarie tudesquc.
Mais il fallait bien qu'il y eût aussi, dans les races latines, un principe de progrès ou tout au moins de transformation, puisque, vers la fin de la génération qui nous occupe, et tout à fait en dehors de l'idéal germanique, nous voyons éclore de l'autre cêté des .\lpes l'étincelant Uossini, avec son mousseux orchestre, et s'épanouir de ce cdté-ci les personnalités légères, gracieuses, spirituelles de Nicolo el de BoiELDiEU. C'est un des plus profonds mystères en même temps que l'un des charmes les plus vifs de l'histoire que ces milliers de petites vibrations obscures, si difficiles à saisir dans le détail el qui, soudain, s'épanouissent en faits tangibles ou en grands mouvements d'idées. Gomment discerner clairement, parmi tout le fatras des tragédies pompeuses de cesmaîtres dont nous citions plus haut les noms aux