LES NOELS ET LES CANTIQUES
Le mot noels s'enti-nil ici des airs en langue vulgaire destinés à honorer la naissance du Sauveur. Ces cantiques spirituels se chantaient aussi bien en famille qu'à l'église; ils n'ont rien de particulièrement religieux. Les |airs primitifs qui illustrent, à leur origine, les chansons se rapportant a la nativité du Christ, sont ceux, très simples, — « chansons de timbres » ou « airs connus », comme on dit maintenant, se répétant plus ou moins intégralement selon l'usage du temps, — qui accompag[ient les Proses populaires, d'où paraissent provenir ces premiers noëls. La musique des noëls profanes ayant pour objet la commémoration d'événements politiques importants, ou qui concernent la célébration des fêtes patiiotiques, ou dont le but est de raagnifter de grands personnages, a dû être parfois utilisée pour les noëls religieux, à moins que ce ne soit le contraire qui ait eu lieu; car la musique populaire religieuse et la musique profane se confondent souvent en leurs formules mélodiques. On ne trouve pas de traces certaines de noéis avant le xni" siècle, et c'est le musicien de génie Adau de la Halle, avec sa chanson Diex soit en cheste maison, qui parait inaugurer le noél artistique. 11 faut arriver ensuite jusqu'au XYi" siècle pour rencontrer des recueils de noëls populaires sans nouveautés musicales, d'ailleurs, les anciens « timbres » ayant conservé toute leur faveur auprès du public: ce sont les Noëls de Lucas Le Moigne, les Noëlz nouveaux de Jean Daniel dit Maître MiTou, recueils parus tous deux en lo20, et les Noi'het Chansons de Nicolas Martin, qui datent de 1S55. A cette époque, Guillaume Costeley, orga-
niste de Charles IX et de Henri III, et Du Csurrov composent de nouvelles mélodies pour les noëls ou harmonisent les plus connues. Le fameux noël de Le Moigne : Chantons, je vous en prie, est escorté d'une mélodie populaire d'un siècle plus âgée que lui. Puis viennent, au xvii" siècle, avec la Bible dys Xot'h, collection inépuisable de morceaux poétiques connus que l'on chantait sur de vieux airs, les noids austères et un peu ternes de d'Auxcousteaux, maître de chapelle de la Sainte-Chapelle, ceux ensoleillés de Nicolas Saboly, et enfin tons ceux qui, jusqu'à la Révolution, ont vu le jour, soit sous une forme originale et dans tous les idiomes de la chrétienté, soit arrangés pour orgue par des organistes célèbres comme Daquin et Pierre Dandhieu, ou pour divers instruments, belle floraison qui a marqué la fin de ce noèl, cerles toujours respectueux et déférent, mais simple, familier, gai, naïf, espiègle, de cette simplicité, de cette espièglerie dont, à propos des écrits de Grosley sur l'Esprit di' malice au bon vieiix temps, Sainte-Beuve dil, dans le Tableau historique et critique de la poi'sie française au seizième siècle : » On se tromperait fort si on le croyait toujours aussi malin qu'à la rigueur il pourrait être. L'esprit du bon vieux temps, avant qu'on l'eût éveillé et gâté, avant qu'on lui eût appris tout ce qu'il recelait et qu'on lui ei'it donné, suivant le langage des philosophes, conscience et clef de luimême, cet esprit allait son train sans tant de laçons, se conduisant comme un brave manant chez lui : il doute, il gausse, il croit, tout cela se mêle. Mais c'est parce que la foi, ce qu'on appelle la foi du charbonnier, s'y trouve avant et après tout, c'est pour cela que le reste a si bien ses franches coudées. Le xvii« siècle, ne l'oublions pas, et déjà la Réforme en son temps, sont venus tout changer; ils sont venus donner un sens grave et presque rétroactif à bien des choses qui se passaient en famille à l'amiable; pures espiègleries et gaietés que se permettaient les aînés de la maison entre soi... On a remarqué dès longtemps cette gaieté particulière aux pays catholiques, etc. » Ces lignes sont la meilleure critique des noëls du xix= siècle. Au charme naïf, à la grâce naturelle, à cette senteur de terroir qu'on se plait à reconnaître aux anciens noëls, ont succédé une fausse sentimentalité, de la mièvrerie, ou encore un ton déclamaloire, emphatique, qui cache mal la trivialité de la plupart des noëls de notre époque. Le pastiche, en ce genre, a mieux réussi à quiconque a voulu faire simple. Il suit de tout ce qui précède que les noëls les plus goûtés sont, parmi les anciens : Il est né le divin enfant; Oii s'en vont ces gais bergers; et, plus prés de nous : Venez, divin Messie; Nous voici dans la ville; Les anges dans nos campagnes, etc., pour ne parler que de ceux qu'on entend eucore dans toutes les églises à la messe de minuit. M. Frédéric Hellouin, traitant du Noël musical français, dans les numéros de décembre 100.3 du Guide musical, conclut très justement : « 11 ne faudrait pas s'imaginer que la musique d'autrefois et celle d'aujourd'hui doivent rester ennemies, ou au moins étrangères, alors qu'en réalité elles sont des parentes. Oui ! nos vieux noëls français proclament leur bonheur de palpiter dans la beauté. Nos vieux noëls français méritent d'autant plus d'être admirés que les années ont ajouté à leur prix un charme suggestif. Nos vieux noëls français, enfin, affirment la permanence de leur utilité. Nous n'avons donc qu'intérêt à prendre contact avec ce passé calmanl, enchanteur et aimable. »
On ne peut parler îles noi'ls sans retenir un instant l'attention sur les Cantii/ui'ii qui se chantent ordinairement, hors des oITices liturf,'i(|ues, dans les assenihlées religieuses : réunions de catéchisme, cérémonies de première communionet de conlirmation, confréries, exercices du mois de Marie, etc. Il faut remontei- aux époques bibliques et jusqu'à Moïse pour découvrir l'origine des cantiques. Deux livres du Pentateuque, l'Exode et le Deutéronome, en renferment plusieurs et, d'après la version des Septante, Salomo.n, outre le Cantique des cantiques, aurait composé un grand nombre de ces poèmes sacrés. Quant aux Psaumes de David, ils n'ont cessé de se chanter dans les synagogues des Juifs et dans les églises chrétiennes. Kn rappelant pour mémoire les hymnes religieux et les cantiques sacrés dont la lyre d'Orphée avait doté des nations païennes, on ne peut pas ne point signaler les trois beaux cantiques évanijéliques lie 'Aa.c\ia.r\e, Benedictus DomiiiusDeus Israël...; de la sainte Vierge, Magnificat...; et de Siraéon, Nunc dimiltis... et constater que les cantiques sacrés de la Bible furent admis, dès l'origine du christianisme, dans la liturgie de l'Eglise. Vers le xi' siècle, quand la langue latitie eut cessé d'être comprise de tous, le cantique en idiome vulgaire fut favorablement accueilli dans les églises, comme le furent plus tard les proses populaires, les épitres farcies et les noëls en langage courant : le peuple put ainsi s'associer aux prières et aux chants du culte public. Dans la suite des temps, les cantiques se multiplient et, jusqu'à nos jours, ce moyen d'édification religieuse à la portée des intelligences les plus simples sera de plus
en plus apprécié. Point de hameau qui n'eût un bienfaiteur au ciel et dont les vertus n'aient fait vibrer la lyre facile de quelque poète musicien local! On peut jugei' parla de la quantité considérable de ces chants rustiques, et penser aussi c|ue le résultat artistique n'a point toujours répondu aux louables intentions des auteurs; car, pour un Uacine et un Fénelon, un Jean-Baptiste liousseau et un Bridaine, doublés de collaborateurs maîtres-musiciens, que de rimailleurs et d'indigents mélodistes se dévoilent à la lecture de plus d'un recueil de ces cantiques spirituels! La musique des cantiques modernes actuellement en usage dans nos églises est médiocre; aux dépens de la plus élémentaire prosodie, les romances vieillottes et les airs de bravoure démodés se disputent les dépouilles de la belle et touchante poésie des siècles passés... Toutefois, il ne faut pas méconnaître les efforts que tentèrent au xix" siècle, en dehors d'un groupe d'ecclésiastiques éminents, quelques vrais amis de la religion, littérateurs, musiciens et amateurs distingués; certes, des cantiques de bon style naquirent de ces bonnes volontés associées; mais on peut trouver qu'en général ces œuvres manquent de la simplicité et du naturel que réclame ce genre particulier de pièces religieuses.
N'en est-il pas du reste des cantiques comme des noëls, et ne vaudrait-il pas mieux, si l'on veut faire œuvre durable, chercher dans la musique profane ancienne, dans nos vieux airs populaires apparentés au chant liturgique, le secret de ces modestes compositions appelées à jouer un rôle si important en dehors des oflices paroissiaux?