LA FORMATION DES VOIX
Le recrutement et la formation des voix d'enfants, voilà pour le maître de chapelle, en même temps qu'un grave souci et une préoccupation constante, la partie de sa tâche la plus délicate et la plus épineuse. C'est un travail qui se fait et se défait sans cesse, qui toujours recommence et ne finit jamais. A peine mis en mesure de se rendre utile au chœur, l'enfant s'en va, et il devient chaque jour plus difficile de pourvoir à son remplacement. Encore les trop rares bonnes volontés qui viennent s'oll'rir ne sont-elles pas toujours les plus désirables : voix faibles ou défectueuses, oreilles paresseuses ou rétives. Qu'on ne se hâte pourtant pas de rejeter en bloc tout ce menu fretin. On n'a plus les moyens de se montrer trop exigeant, et d'ailleurs le mal n'est pas toujours incurable.
Mais il est trop évident que l'expérience sera ici d'autant plus nécessaire que sera plus ingrat le terrain à cultiver. Et cette expérience ne sera jamais complète si le maître n'a pas appris lui-même à chanter, même avec une voix mauvaise. Car il lui faudra corriger le plus rapidement possible les défauts d'émission quels qu'ils soient, apprendre à ses élèves à respirer, développer progressivement et avec prudence l'étendue et l'intensité de la voix, sans jamais la forcer ni la fatiguer. C'est à ce prix seulement qu'il obtiendra, en même temps que la résistance et la solidité de l'organe, la justesse, la pureté, la limpidité, la clarté du son.
Mais cette expérience, il ne saurait l'acquérir sans de longs tâtonnements, ni même sans quelque danger pour la fragilité des cordes vocales dont il a la charge, s'il n'y était aidé, à défaut d'une préparation spéciale, par une bonne et sûre méthode. Sur ce chapitre, les ouvrages, même les plus réputés, qui traitent de la technique de la voix, sont muets ou presque. Encore les rares indications qu'on y découvre témoignent-elles d'une observation superficielle et d'une insuffisante documentation. Il y a là une lacune regrettable qu'il va nous être possible de combler grâce à une très précieuse brochure' de M. Maurice Emmanuel qui contient « l'exposé d'une méthode rationnelle d'enseignement musical primaire ». Il suffira de dire que les principes et les procédés eu sont dus, pour la plus grande part, à
1. Le Chant ù l'Ecole ; extrait de ,1a Grande Menue, n" du 25 décembre 1910 et du 10 janvier 1911. Paris, 37, rue de Conslanlinople.
M. le chanoine Moissenet. Fruit d'une longue expérience, puissamment servie par « des facultés intuitives exceptionnelles », cette méthode a fait ses preuves, et elle les a faites magnifiquement. Qui ne connaît de réputation, tout au moins, l'admirable maiti'ise de la cathédrale de Dijon? Les maîtres de chapelle ne sauraient se proposer, pour leur chorale, un plus beau modèle, ni se confier à un guide plus sur et plus éprouvé que leur éminent et vénéré collègue. S'ils veulent prendre de sa méthode une connaissance approfondie, en pénétrer le sens, en apprécier les raisons et en saisir toute la porlée, il devront recourir nécessairement à la substantielle étude de M. Emmanuel. Qu'ils veuillent bien se contenter d'en lire ici le résumé très sommaire.
La maîtrise de la cathédrale de Dijon comprend une centaine d'enfants environ, divisés en trois catégories : 1° ceux de sept à neuf ans qui chantent sans solfier: i° ceux de neuf à onze ans qui se forment pour l'office, mais ne sont pas admis au chœur; .3° les choristes faits, une cinquantaine environ.
Les exercices se répartissent donc sur trois périodes distinctes : la première est consacrée à l'éducation de l'oreille et du larynx; la deuxième au développement et à l'égalisation de la voix, en même temps qu'à l'étude du solfège; la troisième enfin au perfectionnement, à l'articulation, au chant polyphonique.
I" période. — Les premiers essais vocaux consistent uniquement dans l'imitation de sons moyens isolés. On fait d'abord entendre aux enfants un son pris dans la région mi bémol-fa du médium. Chacun à son tour doit i-eproduire ce son avec douceur, en disant A, la bouche convenablement ouverte. En même temps, on procède à des exercices respiratoires réglés selon les préceptes formulés par tous les hygiénistes.
Après quelques semaines, on procède à la coordination des sons au moyen de formules ne dépassant pas l'étendue de l'un des deux tétracordes d'ut majeur, telles que celles-ci :
en ayant soin de faire serrer le demi-ton pour que l'élève prenne notion de « l'attraction exercée par la tonique sur la sensible ■>, et en transposant par demitons la formule vers l'aigu, sans jamais dépasser le ré sur la qualrième ligne.
Dès que cela devient possible, on n'accompagne plus les élèves, afin de les habituer à trouver euxmêmes les intervalles. Tous ces exercices doivent être faits à demi-voix.
Lorsque la voix est suffisamment développée, on fait chanter la gamme entière, ascendante et descendante, en faisant remarquer l'identité absolue des deux tétracordes. Puis, on habitue l'oreille à la perception de l'accord et à sa fonction tonale, au moyen de formules de ce genre :
TECHNIQUE, ESTHÉTIQUE ET PÉDAGOGIE
Après quoi, on exerce les élèves à l'ranchir les intervalles plus grands que la quarte, par ordre de difliculté croissante {ut-sol, ut-ut, ut-la. ut-si), en appliquant à l'échelle entière les procédés qui ont déjà servi pour le tétracorde. La justesse de la quinte est particulièrement à surveiller et à obtenir. Pour fixer définitivement cet intervalle dans l'oreille et la voix des enfants, on divise ceux-ci en trois groupes, et on leur fait chanter la formule suivante (en majeur, puis en mineurl, en ayant soin de l'aire entendre la quinte avant la tierce :
Ces premières Irçons, s'adressant à de tout jeunes enfants, doivent être aussi fréquentes que possible, mais ne pas dépasser vingt minutes. Dès que la lecture et la théorie deviennent utiles, — au plus tût pendant la deuxième partie de la première période, — les leçons durent une demi-heure, sur laquelle on prélève dix minutes pour les exercices vocaux.
II« période. — Le temps est venu de donner à la voix tout son développement. La plus grande difliculté à vaincre ici consiste dans l'atténuation du passage de la voix dite « de poitrine » à la voix dite u de tète ". Cette difliculté est considérablement amoindrie par l'exécution de gammes descendantes attaquées pianUsiiiio, avec accroissement de la sonorité de l'aigu vers le grave, et diminution du grave à l'ait-u :
PP
On commencera cet exercice sur le mi bi'inol aigu ; puis on déplacera « cette formule progressivement vers l'aigu, à raison d'un demi-ton par deux mois environ d'étude quotidienne. »
111= période. — Enfin l'élève est admis à chantei dans les chœurs. Pour le préparer à articuler les mots avec netteté, on l'exerce à la vocalisation sur A, É, È, I, 0, U, OU, en insistant sur I et U, très difficiles, surtout à l'aigu.
Ainsi appliquée dans toute sa rigueur, cette méthode suppose évidemment une maîtrise très nombreuse, et organisée de manière à conserver ses élèves jusqu'à l'âge de la mue. De plus, elle nécessite une autorité et — si l'on songe à la situation actuelle — un dévouement, une abnégation qu'on ne saurait en général exiger d'un maître de chapelle. Ce qu'elle nous propose, en efl'et, c'est la perfection, c'est-à-dire un but idéal, un sommet inaccessible au plus grand nombre, et vers lequel néanmoins tous ont le devoir de s'elforcer, chacun selon le temps et les ressources dont il dispose. Le résultat ainsi sera double et doublement fructueux : tout en réalisant une œuvre en soi belle et bonne, on aura contribué par l'exemple à propager le goût, l'amour du beau chant choral.