‹ Encyclopédie de la musique et dictionnaire du Conservatoire (volume 4)Chapitre 96 sur 198 · Motu proprio, %i novembre · texte numérisé non relu

Motu proprio, %i novembre

Du n';iltciid pas ici l'exposi'', encore moins la discussion (le ces divers systèmes. De tout un enseinlde de textes anciens, ramassés et condensés en deux faisceaux impressionnants par Georges Hoidaud' d'une part, cl, d'antre part, — d'après le U. P. Dic- CHKVRENS, — par M. l'abbé Fleury-, il semble résulter que les clianls liUii{;i(|ues, tout au moins les plus ornés, avaient un rytbnie plus marqué que ne l'admet l'école de Solesmes. Mais la lliéorie est du domaine exclusif des savanis spécialistes, lesquels, . d'ailleurs, savent mieux que personne qu'une vérité scientillque ne peut jamais être qu'une vérilé provisoire. I.aissons-les donc poursuivre dans le calme et le recueillement leurs recherches désintéressées, ei restons sur le terrain plus étroit de la pratique qu; doit seule nous occuper ici. Partis de ce point de vue^ accueillons les faits tels qu'ils se présentent et tenons-nous-en jusqu'à nouvel ordre au rythme oratoire. C'est le plus connu, le plus répandu, le plus en faveur aussi, et d'ailleurs il constitue un progrès considérable sur le chant lourd et martelé qui, si longtemps, a sévi dans nos églises.

Il est inutile d'en donner ici le dispositif. Les manuels spéciaux ne manquent pas qui l'exposent dans ses moindres détails^, et les livres de chœur euxmêmes en reproduisent les règles essentielles. Il est un point cependant sur lequel il est nécessaire d'insister : c'est que ce qu'on est convenu d'appeler « plain-chant » est en réalité de la musique, la seule qu'ait connue le moyen Age jusqu'à l'avènement de la polyphonie. C'est donc musicalement qu'il faudra le chanter. Aussi bien, n'y a-t-il qu'une seule ma[]ière de chanter, de bien chanter tout au moins. Elle consiste à bien articuler, à lier les sons, à bien phraser, c'est-à-dire à mettre en valeur la ligne mélodique, sans la rompre par des respirations intempestives, ou la brouiller par une certaine exagération de l'accent de deux en deux ou de trois en trois notes; sans la distendre par trop de lenteur, ou la bousculer au contraire par une rapidité excessive. Mais ce juste milieu entre la précipitation et la lenteur, il faudrait se garder de le comprendre dans le sens d'un mouvement identique pour tous les chants quels qu'ils soient, ce qui serait esthétiquement inexplicable. L'ne même allure ne saurait convenir à une antienne syllabique et knnAUeluia tout Ueuii de vocalises; à telle mélodie sponlanément éclose en des temps anciens, dans le lointain Orient, et à telle autre née presque de nos jours, sous notre ciel non loin de la cour majestueuse du Roi Soleil. Ceci, comme en général tout ce qui concerne l'interprétation, est une question de goiU et de tact. Or ces qualités ne se peuvent développer — sinon acquérir — que par une étude attentive du chant liturgique, seul moyen d'en pénétrer le sens, d'en saisir la beauté, d'en goûter la saveur spéciale.

De plus, si l'on veut obtenir en général une interprétation satisfaisanle du plain-chant, on devra nécessairement avoir recours à une bonne transcription en notation moderne. Une telle notation, il est vrai, n'a pas l'agrément de certains grégorianistes intransigeants. Elle est pour eux trop délinie, trop précise, par conséquent défavorable à la liberté, à la

t. Textes théoriques. — Saint-Germain en l.aje, Imiirimerie AlirvauU.

t. Li-s Plus Anciens Manuscrits et les deux Ecoles (/règoriennes. — Paris, Victor Tîctaux.

3. Notamment la ÎS'uuvelle Méthode pratique Je chant yrêijorien, Amédée Gastodé. — Paris, Société d'éditions du chant grégorien.

tluidité du chant ecclésiastique. Ils craignent encoie qu'en facilitant la lecture, des livres trop parfaits n'inclinent le maitie de chapelle à se satisfaire à peu de frais. C'est voir les choses de trop haut et de trop loin. Sans doule, il serait absolument désirable que chaque office fût précédé d'une sérieuse répétition. Ce serait indispensable même pour obtenir l'aisance, la souplesse, la cohésion, le fondu, le phrasé, tout cet ensemble de qualités qui condilionnent une exécution parfaite. Mais la chose est-elle possible'.' Dans les monastères, assurément. Mais dans la presque totalité des maîtrises, surtout à Paris'.' Certaines exigences sont trop connues pour qu'il soit nécessaire d'y insister. Elles vont croissant avec les difficultés de la vie, et peut-être aussi avec l'inquiétante pénurie de chanteurs d'église''. C'est avant tout une question d'ordre budgétaire, qui ne sera pas résolue par quelques déclamations faciles contre les maîtres de chapelle « qui montent à grand renfort de répétitions une messe avec orchestre, et ne troiivent pas cinq miniilcs pour la préparation du plaiu-chant ». Et ce qui ne contribuera pas à rendre plus làcile le problème, c'est rinsulïisance technique de la plupart des trop rares candidats aux trop nombreuses places vacantes. Dans de telles conditions, comment obtenir en surcroît de ces jeunes gens, déjà si peu familiarisés avec le solfège, la connaissance d'une notation toute nouvelle pour eux, aggravée encore de trois ou quatre clés inconnues, et si vague, si imprécise quant au rythme, d'une casuistique si subtile, si compliquée'? D'ailleurs, cette transcription n'est pas demandée uniquement pour les basses, mais aussi pour les ténors et pour les enfants eux-mêmes. Car enfin, il serait temps de rentrer résolument dans la vérité artistique et de faire participer toutes les voix, ensemble ou séparément selon le cas, à l'exécution du plain-chanl. Rien n'égale la monotonie de ces mélopées toujours psalmodiées par les mêmes voix graves, dans le même registre terne et sourd. En outre, certaines pièces perdent tout leur caractère et toute leur siguilîcation à ces transpositions invraisemblables. Prenez certains graduels, par exemple celui de la messe du Jeudi Saint, Christus fa'chis est, ou encore celui de Pâques, H.tc dies. Vous les figurez-vous, — surtout les versets Propter quod et Deiis, et Confitemini, si vibrants, si exaltés, si triomphants, — vous les ligurez-vous transposés au grave d'une quinte ou d'une quarte, et enfouis dans les profondeurs des voix de basse'.' De même pour V Introït de la fête de Noël, Puer natiis est. N'est-il pas manifeste qu'il est fait pour èlre chanté par tout un ensemble de voix élevées d'hommes ou d'enfants'? Pour tontes ces raisons, la conclusion s'impose et les circonstances vont l'imposer de plus en plus inévitable. Il faudra donc s'y résoudre, etieplus tôt possible, non pas seulement si l'on veut que le vieux chant retrouve, avec la variété, la vie et l'éclat qu'on ne lui connaissait plus depuis si longtemps, mais même pour assurer tout simplement à l'office divin une exécution à peu près suffisante des chants sacrés.

L'acconipagneiueiil du plaiii-oliaut,

Faut-il accompagner le plain-chant? A celte question, qui n'est pas nouvelle, s'opposent toujours les

4. L'Institut grégorien, dirigé jnr M. \losepli Bd^nev, travaille à parer au danger. Souliaitons-hii d'y réussir.

TECHNIQUE. ESTHÉTIQUE ET PÉDAGOGIE

deux ni(*mes réponses. C'est Josepli d'Ortigue, vkfs le milieu du xix" siècle, qui, le premier, les formula l'une après l'aulre. Après avoir soutenu ' que le plaiuchaut, csseiiliellement mélodique, ne pouvait s'associer avec riiarmonie, celle-ci étant issue d'éléments qui lui étaient étrangers et qui, d'ailleurs, n'étaient venus que plusieurs siècles après, d'Ortigue se ravisa et se roctilla en ces termes : « Le plain-chant est in liarmoni que par la (0)ia/i7eniO(/e)V!e, attendu qu'entre les éléments du système ecclésiastique et les éléments de la musique moderne, il existe une incompatibilité radicale... Mais le plain-chant est harmonique par sa propre lonalUé-... » C'est la formule que venait de trouver Niedermeyer. On sait qu'elle a fait une belle fortune. Mais la thèse abandonnée par d'Ortigue fut reprise en 189» par Gevaert', avec des arguments nouveaux que M. Maurice Kmuanuel a développés dans son beau Traité de iaccompagnement modal des Psaumes. Un accompagnement polyplione, d'après cette thèse, est contraire à la constitution du chant litiii'gique. Jusqu'au xi" siècle, l'accord de Irois sons fut non seulement inconnu, mais encore organiquement impossible. En etl'et, les échelles giecques, d'après lesquelles avaient été composés les chants sacrés, étaient restées ii peu près intactes jusqu'à Gui d'Arezzo, puisque l'on trouve des traces nettes de l'enharmonique jusque vers le milieu du xi° siècle. Or la nature mobile de ces échelles ne leur permettait de supporter, en l'ait d'harmonie simultanée, que les consonances d'octave, de quinte et de quarte, posées sur les sons lixes du tétracorde. De plus, le charme des chants médiévaux est di.^, pour une large part, à « l'agréable incertitude où nous laisse leur échelle modale, jusqu'à ce que la Finale vienne en préciser les contours ». Or ce charme est rompu par n l'emploi d'une harmonisation qui escompte la solution et la fournit bien avant que l'auteur de la mélodie-énigme n'ait voulu la livrer'' ». Il vaut donc mieux ne pas accompagner le plain chant. S'il fallait absolument soutenir le chœur, on devrait se contentei- de redoubler la mélodie à l'unisson ou à l'octave, selon qu'elle serait chantée par des voix égales ou des voix mixtes, en plaçant un intervalle de quinte sur les cadences linali'S.

Envisageons maintenant la question à un point de vue plus spécialement pratique. Le compositeur moderne a l'habitude de penser son œuvre harmoniquement, c'est-à-dire que sa pensée musicale, si elle ne sort pas toujours, telle Minerve, toute parée de son cerveau, porte du moins en elle-même, en sa substance, en sa racine, les éléments de son enveloppe harmonique qui, en se développant avec elle, en épousera tous les contours. Si, au contraire, il s'agit pour lui d'une mélodie conçue en des temps très anciens, dans un milieu d'une menlalité, d'une sensibilité toutes différentes de la sienne, ayant pris corps en un système musical excluant toute possibilité polyphonique, et d'ailleurs dont il connaît mal le lytlime, comment parviendra-t-il à la faire sienne, à la revivre assez pour l'habiller sans l'alourdir, sans la déformer, sans la disloquer? 11 sera assailli

1. Dictionnaire de plain-chant, Préface cl arlicles Mélodie et Harmonie.

2. Piélace du Traite théorique et praligue de l'accompafjiiement du plain-chant, par L. NiEDEii- MEYEit et J. [l'OiïTiGUE. — Heugel. (1)

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