‹ Encyclopédie de la musique et dictionnaire du Conservatoire (volume 5)Chapitre 232 sur 297 · Guerre et Victoire · texte numérisé non relu

Guerre et Victoire

sourde angoisse causée par le retour de File d'Elbe. Dans la dernière partie nous assistons aux péripéties de la colossale balaille : le Ça ira des soldais français alterne héroïquement avec les invocations déistes de l'armée germanique, jusqu'à sombrer sous la fanfare victorieuse des cors prussiens, à laquelle se mêlent le God save Ihe kimj et le chœur des chasseurs noirs de Lut/.ow.

On ne joue plus cette symphonie à programme', sans doute parce qu'elle réveillerait d'une manière trop précise la mémoire d'un conlJit de races dont les plaies saignent encore. Mais on chante toujours les ardentes effusions de la lyre et l'épée dont l'inspiration mérite d'être conservée, parce qu'elle s'élève au-dessus des haines et des antagonismes.

On voit de quelle manière Weber forgea son instrument romantique. Noblement épris d'indépendance, imbu de fortes études et d'audacieux chants populaires, issu d'une famille musicienne qui l'avait élevé dans les coulisses d'un théâtre, il s'élança bientôt sur les traces des poètes de l'école nouvelle; il résolut de scruter les ressources de sa race et de demander au terroir allemand des types et des légendes frissonnants de vie et de véi'ité.

Dès 1810, l'attention de Weber avait été attirée par une histoire que l'écrivain Apel venait de publier sous ce titre : le Freiac/iiitz, léijende populaire. Mais ce fut seulement après avoir été appelé à Dresde, en 1816, que Weber, aidé deKind-,en fit un sujet d'opéra.

Le livret de Kind a une forme dramatique saisissante. Les croyances catholiques de Weber expliquent la ferveur musicale avec laquelle il sut interpréter le caractère sacré de l'ermite et le rôle angélique d'Agathe. La partition entière est un vrai faisceau de forces romantiques. Deux ans avant le pamphlet de Stendhal et sept ans avant la préface de Cromwell, Weber revient à la tradition shakespearienne, il confronte hardiment le comique et le sublime. Dans la représentation symphonique de la nature il approche la maîtrise beetliovenienne; prédécesseur de Marschner, il appelle à son secours tout un arsenal de moyens neufs pour exprimer le fantastique, l'étrange et le terrible; enfin, avant Meyerbeer il donne à chacun de ses personnages une caractérisation indélébile; à l'aide du coloris orchestral, il les élève à la hauteur de types, et il leur fait chanter les mélodies les plus persuasives, les plus fascinantes, toutes parfumées d'un folk-lore inconscient.

On peut s'imaginer l'émerveillement du public berlinois en face de cette flore indigène épanouie dans son propre terrain, à la place des fleurs coupées sous un autre soleil que Salieri, Hossini, Spontini, avaient coutume de faire agréer. Mozart avait été à demi italien, et Gluck plus qu'à demi français. Weber le premier dota ses compatriotes d'un théâtre; le premier il parla une langue musicale d'un sens profondément allemand sur une scène allemande.

Cependant, de même qu'un cœur chaud a vite fait de se sentir à l'étroit dans les bornes de la famille, un esthète romantique ne peut se laisser emprisoimer dans le sentiment patriotique et national. Rééditant, comme Victor Hugo, le causa tangor ab omni d'Ovide, il abolit d'un seul coup ces compartiments d'humanité qu'on appelle des frontières. Ainsi fait Weber en

Page 1