‹ Encyclopédie de la musique et dictionnaire du Conservatoire (volume 5)Chapitre 294 sur 297 · TraJilclion .Alfred Ernsl · texte numérisé non relu

TraJilclion .Alfred Ernsl

se promet de l'associer indirectement à ses projets. Il l'invite à manier les outils du forgeron; il lui parle d'exploits ù accomplir, d'un dragon à vaincre qui lui enseignera la peur. « Quel est ce mot? demande Siegfried avec un tranquille étonnement. — ISe l'as-tu pas sentie, la peur, aux hois obscurs, quand meurt le jour'?... rS'as-tu pas senti frémir en ton corps l'épouvante? — Quel elfet drôle ça doit faire! répond le héros. Ferme et fort Lat, tranquille, mon cœur! »

Saisissant les fragments du glaive, il repousse Mime violemment : « L'acier du père doit m'obéir. Je vais faire l'épée. » Mime le suit du coin de l'œil et combine une ruse infernale, le plan qui lui livrera les trésors de Fafner. Siegfried tuera le dragon; mais lorsque, après la victoire, altéré par le combat, l'enfant voudra boire. Mime lui donnera un breuvage empoisonné et s'emparera à la fois de l'épée et de l'anneau. Cependant Siegfried, qui a réduit en poudre les fragments du glaive, les reforge avec une triomphante ardeur. Il chante, il pousse des clameurs joyeuses : « Ho — Lo! Ho! — Lo! — Ho — Léi! » 11 s'égaye des jets d'étincelle, il brandit l'épée et la plonge dans l'eau, il rit au bruit de l'acier qui refroidit; pendant que Mime cuisine le poison, il travaille au petit marteau, lime et affile la lame, aplatit les rivets de la garde et brandit l'épée...

Glaive Irisé, Entier le voici!

Nul coup ne doit Jamais te rompre!...

Nolhung, Nothung !

Glaive rêvé, La vie en loi se réveille.

Fer mort, tu gisais rompu.

Rayonne, terrible et sacré !

11 laisse retomber « Détresse » sur l'enclume qui se brise en deux, tandis que Mime tombe assis à terre, en proie à la terreur.

Le deuxième acte représente une forêt. Au fond ou aperçoit la caverne où le dragon Fafner a établi sa résidence. Alberich et Wotan s'entretiennent de leurs querelles passées, le Voyageur avertit Albelich que Mime et Siegfried vont venir pour la conquête de l'anneau. Fafner pourrait sauver sa vie s'il livrait le talisman, mais, réveillé de son lourd sommeil, le monstre refuse : " Je dors et je tiens. Qu'on me laisse. » ^Votan éclate de rire : « Toute chose suit la loi. — Ces lois, nul ne les change. » Puis il s'enfonce dans la forèl, tandis qu'.\lberich se replonge dans une rêverie haineuse où il évoque la mort des dieux.

L'aube paraît. Tandis que des entrailles de la terre sort le ronflement du dragon, paraissent Mime et Siegfried. Le héros porte l'épée pendue à une ceinture de corde. Mime lui explique de quelle façon il doit attaquer le monstre : ollrir la lutte de liane pour esquiver la bave brûlante, puis plonger le glaive dans le cœur. Resté seul, Siegfried s'étend sous un tilleul et, bercé par le vague murmure de la forêt, se laisse, pour la première fois, absorber par une profonde mélancolie. 11 pense à Sieglinde : « baissant, j'ai fait sa peine. — Pourquoi donc sa mort aussi? — Est-ce qu'ainsi les mères, — A nos naissances, — Meurent toujours? » Pour se distraire, il taille des pipeaux et s'amuse, comme un enfant, à im tirer des sons incertains. Puis, se rappelant tout à coup la formidable rencontre, il prend son cor, sonne une fanfare joyeuse et réveille le dragon. Fafner, dont « la croupe se recourbe en re-

plis tortueux » comme dans le récit de Théramène, monte en se ti-aînant vers la plate-forme. Siegfried raille le colossal saurien : « Mon chant m'a valu quelque chose d'aimable. Tu fais un joli compagnon! »

La lutte est courte. Siegfried, l'intrépide, s'approche du monstre et lui perce le cœur. Il regarde alors curieusement l'animal informe agiter dans le vide ses mâchoires impuissantes, gémir en s'étonnant de la mort, lui qui se croyait invincible, et expirer dans une suprême convulsion. Il est le maître désormais; il a porté à ses lèvres sa main rouge de sang, et le voilà qui comprend le langage des oiseaux. L'un d'eux lui parle : « Siegfried possède îi présent le trésor; il n'a plus qu'à ravir le heaume et l'anneau. » Il écoute le conseil et se glisse dans l'antre de la victime.

Alberich et Mime, les deux frères, s'avancent en rampant et déjà se disputent, comme autrefois les géants, les dépouilles qu'ils croient tenir. Mais Siegfried reparait avec le heaume enchanté et l'anneau fatidique. Alberich se retire prudemment dans une crevasse; d'ailleurs ne sait-il pas, par Wotan lui-même, que tout ce qui doit s'accomplir s'accomplira? « Il faudra bien qu'à son vrai maître l'or retombe.» Mime reste en scène. Siegfried considère sa prise en réfléchissant. Que vaut-elle? Il ne le sait. Il fixe le talisman à sa ceinture et passe l'anneau à son doigt. Mais de nouveau il entend la voix de l'oiseau avertisseur : » Qu'il craigne Mime, le gnome pervers. » Siegfried a compris, et d'ailleurs voici que, malgré lui. Mime passe des paroles doucereuses à la menace grossière, après avoir versé le poison dans une corne à boire :

Ça, mon Wœisung, Fils de loup, Bois, absorbe la mort.

C'est ton dernier glouglou!

Siegfried, écœuré, pousse brusquement la pointe contre le nain, qui tombe mort et dont il jette le cadavre dans l'antre de Fafner : « Sous la terre, là, — Gis près de l'or. — Ton âpre ruse — Pensait le ravir. — Qu'il fasse tes chères délices! » Puis il précipite dans le même abîme le corps du dragon.

Le drame retourne alors à l'idylle, et Siegfried reprend le colloque avec son ami l'oiseau :

Rechante, voix si douce.

Après un long

Et rude etïort ,

Tels accents me sont un charm.\

Aux ramures. Oiselet,

Tu te berces.

Tout babillants, tout gais,

Frères, sœurettes,

T'entourent d'un vol caressant.

Mais moi, je suis tout seul.

Ni sœurettes, ni frères.

Et mon père est mort.

Ma mère aussi ;

Jamais je ne les vis.

L'oiseau lui révèle qu'au roc altier dort l'épouse sans prix, dans une enceinte de feu. Brunehilde est à lui, s'il la réveille en passant le brasier : » De Brunehilde conquise — Doit voir l'éveil, — Un lâche jamais — Seul qui de Peur n'est instruit. »

Déjà le cœur de Siegfried s'enflamme; il aspire à de nouveaux exploits et se laisse conduire oil sa destinée l'appelle, tandis que, sautant de branche en branche, son guide ailé lui montre le chemin.

Troisième acte. Un site sauvage au pied d'un roc qui inonto à pic, au fond, vers la gauche. C'est la

HISTOIRE DE LA MUSIQUE

nuit. Orage et tempête : éclairs et grondements de tonnerre. Tout se calme peu à peu, mais les éclairs continuent à sillonner les nuages. Entre le Voyageur. 11 s'avance avec résolution vers l'entrée d'une grotte ouverte dans un rocher, sur le devant du théâtre. 11 s'appuie sur sa lance pour évoquer Erda, la prophélesse. Il la fait sortir du fond de l'éternité moins pour l'interroger que pour lui apprendre que les temps sont arrivés et que la génération nouvelle, issue de ses enfants, va changer la face du monde. Lui-mérae il n'aspire plus qu'à l'abdication et au repos :

Cette fin divine

Point ne m'effraye.

Mon désir y tend.

^ Ce qu'en \:\ lutte

Aux maux faroucties

Mon cœur brisé résolut,

Fier et libre.

Mon vouloir s'y complaît !

Si j'ai voué, dans marathe,

AuNibelun<; haineux l'Univers, , Au Wœlsung sublime

J'ai tout légué désormais.

Moi qui l'ai choisi,

Je lui reste inconnu.

Le plus lier jeune homme, , Par sa seule force,

Conquit du Nibelung l'anneau.

Plein d'amour.

Libre de haine, ; Il rend l'anathême

D'-\lberich vain ;

Lui reste sans peur !

Notre noble enfant.

Brunehilde, s'éveille

Aux tendresses du Fort.

Brunehilde va, sachante,

Accomplir l'exploit

Rédempteur du monde.

Cependant ce que prévoit Wotan, ce qu'il désire même, il essayera encore de l'empêcher. Kace à face avec Siegfried, il cherche à le détourner de ses projets. Le jeune héros répond avec colère, rien ne peut l'arrêter, l'heure du crépuscule a sonné pour les dieux, et Nothung brise avec fracas la lance du vieillard, l'épieu sacré. \Votan cède au destin et disparait. Le dieu vaincu cède à l'homme triomphant. 11 ramasse les débris de sa lance et remonte au Walhall, où, muet et grave, sur son trône, il attendra la fin.

Guidé par l'oiseau, Siegfried gravit l'enceinte des rochers et franchit la mer de feu. Les fumées se changent en vapeurs légères. On ne voit plus que le ciel clair et bleu, avec le sommet du rocher à présent découvert. C'est exactement le décor du troisième acte de l&Walkijvie. — Au premier plan, à l'ombre du grand sapin, est couchée Brunehilde dans son armure étincelante, le casque en tête, son long bouclier couvrant son corps, profondément endormie. Siegfried, , monté par l'autre pente, arrive, au fond, près de la saillie qui borde le sommet du roc. On ne voit, d'abord , que son buste au-dessus de la crête. 11 regarde autour de lui, d'un œil surpris, puis s'approche de Brunehilde, dénoue le heaume et l'enlève. Les longs cheveux de la Walkyrie se dénouent. Siegfried reconnaît une femme. Oppressé d'angoisse, presque tendrement, il pose ses lèvres sur celles de la vierge guerrière. Lentement elle se redresse. Avec dçs gestes solennels, les bras levés, elle chante un hymne à la lumière : « Gloire à l'astre, — Gloire au ciel, — Gloire, flamme du jour... Quel est le fort qui m'éveilla? »

Siegfried se nomme. Comme au sortir d'un rêve, les deux jeunes gens se regardent et s'interrogent anxieu-

sement. Des frissons inconnus les agitent; une ardeur croissante les embrase, et, tout en se sentant vaincue, la fière Walkyrie ne peut se résoudre à avouer sa défaite ; « 0 Siegfried, s'écrie-t-elle, pur héros, trésor du jour, joie de la terre, laisse, oh! laisse-moi!

L'onde sans doute a miré tes traits,

Mais si ta main

A cette onde a touché.

Ridant le miroir

Si pur du courant,

L'image a disparu,

S'elïafant au trouble de l'oau !

Ne m'effleure donc pas,

Laisse-moi pure!

Douce sans lin.

Doit sourire en moi

Ta claire image,

Galet jeune héros!

O Siegfried!

Fier adolescent!

Aime-toi

Et laisse-moi.

Ne tue point ton propre amour! »

Mais l'amour doit triompher. Les voix de Siegfried et de Brunehilde se confondent comme les cœurs. La vierge guerrière s'abandonne avec joie au jeune vainqueur, à « l'enfant magnifique ». Périsse le \Yalhall! Que tombe en poudre le lier palais!

Brisez, o Nornes, Le lil sacré !

Soir des dieux, Du gouffre surgis !

Nuit du néant, Submerge tout!

Pour moi l'étoile en feu De Siegfried luit!

On voit avec quelle puissance et quel charme le poète a dessiné le personnage de Siegfried. M. Pierre Lalo exalte avec raison le jeune héros qui vit en communion avec les êtres et les choses. « La forêt est sa demeure, et les bêtes qui l'habitent sont ses amies. Il jouit profondément de la douceur de l'air, de la beauté des cieux, du chant des oiseaux, du murmure des arbres et du vent; il jouit, par-dessus tout, de sa jeunesse exubérante et de ses forces neuves. Siegfried ne s'émeut ni devant l'obscurité sinistre ni devant la bête géante; plus tard, ni la lance de Wotan ni le feu magique qui flamboie autour de Brunehilde ne le feront hésiter un moment. Sa vie s'élargit avec une spontanéité magnifiquement harmonieuse. Il est tout instinct et tout élan. Il va naturellement vers le combat et vers l'amour, parce que c'est la loi de tout être jeune, agissant dans la plénitude de son énergie, d'employer sa force et d'aimer. »

Cette juvénilité superbe, nous la retrouvons dans la partition. II faut l'admirer d'ensemble comme l'admirait Ernest Heyer, si proche de Siei/fried par Sigiird : « D'un bout à l'autre de l'ouvrage, ce sont des sensations et des surprises sans cesse renouvelées, l'attention toujours tenue en éveil par ces phrases typiques qui courent dans l'orchestre, se croisent, s'enchevêtrent, se superposent, empruntant toujours une nouvelle physionomie à quelque rythme, à quelque dessin nouveau. Et quelle richesse d'harmonie, quelle merveilleuse entente des sonorités dans cet orchestre dont la trame toulfue n'altère pas un instant la lumineuse clarté! » Et le commentateur si particulièrement autorisé cite les pages capitales : Il La scène dans laquelle Siegfried attise le feu et forge l'épée, les murmures de la forêt et tout le dialogue entre Siegfried et l'oiseau; l'évocation d'Erda, l'arrivée de Siegfried, toute la scène qui se déroule entre lui et le voyageur, et enfin le réveil de la Wal-

kyrie, tableau émouvant et superbe, s'euchainant au duo d'amour. i>

N'oublions pas, pour compléter ce panorama musical, de signaler les deux admirables motifs de l'épée et de la victoire qui dominent tout cet épisode de la forf;e, dont au théâtre seulement on peut apprécier toute la magnificence. Comment qualifier la prestigieuse souplesse d'un orchestre toujours coloré, agile, vivant, qui pas à pas conduit l'action et, se faisant lui-même acteur, peine avec Siegfried lorsque le héros agite le lourd soufflet de forge, lance une gerbe d'étincelles sonores à chaque coup de marteau, crépite, siffle et bouillonne? Il y a là plus et mieux qu'un tour de force instrumental. Siegfried n'est pas un forgeron vulgaire; c'est un demi-dieu qui s'ignorait tout à l'heure et dont la transfiguration s'opère sous nos yeux jusqu'au moment où, brandissant l'épée reforgée, il la laisse retomber avec un cri de triomphe sur l'enclume, que le choc brise en deux. Par le caractère original de la mélodie, par la fougue entraînante de l'accompagnement, par les savantes progressions de la sonorité, Wagner a rendu l'illusion possible, et son inspiration est d'une trempe aussi rare que l'épée de Siegfried : aucune banalité n'en a émoussé le tranchant.

Délicieux l'épisode idyllique du deuxième acte- Wagner excelle à reproduire les bruits de la nature. La brise qui caresse les arbres de la forêt, le ruisseau qui murmure en glissant sur son lit de cailloux, le l'eu qui s'allume et crépite, toutes ces voix mystérieuses lui confient leur secret. 11 les comprend en poète, puis les reproduit en peintre, et si le contour mélodique n'est pas toujours très net, les grandes lignes de l'ensemble sont tracées d'une main ferme, le jeu des crescendo et des diminuendo est conduit avec un perpétuel souci des oppositions, et la disposition des timbres, le choix des sonorités, finissent à donner au tableau un coloris parfait. Ainsi, quand Siegfried a'porté à ses lèvres sa main rougie du sang de Fafner, quand il comprend le chant des oiseaux et qu'un d'eux lui parle, cette voix de soprano égrène, sous le frissonnement léger des violons, un chant limpide, une phrase délicieuse, pleine d'imprévu en son apparente uniformité, bizarrement disposée par groupes de quatre triolets dans une mesure où l'accompagnement est à 6/8.

Uappelons encore que dans le grand intermède symphonique qui accomiiagne le changement de décor, entre les deux tableaux du second acte, au moment où Siegfried va s'engager dans l'enceinte où Loge déploie toute sa furie, l'effort des combinaisons polyphoniques produit les plus magnifiques résultats. Le chant de l'oiseau, le motif du sommeil, le feu magique du dieu Loge, la fanfare de Siegfried, les accords religieux de Wotan, le thème fondamental de la Tétralogie, toutes ces mélodies se succèdent, se croisent, s'enchevêtrent avec une hardiesse sans pareille et arrivent à donner la sensation de l'éblouissement : désormais le compositeur s'est engagé dans une voie où l'inspiration ne le quittera plus, car le duo final domine presque par ses beautés la luirtition tout entière. Sans doute on pourrait le détailler musicalement, noter un à un les motifs, le salut à la lumière avec ses riches arpèges de harpes, la phrase redite alternativement parles instruments et les voix avec ses trilles en tierces si caressantes, le dessin plein do largeur et de noblesse que se renvoient les violoncelles et les violons quand le dialogue vocal s'anime et devient plus pressant, les supplications

de Cnmehilde que traduit si expressivement celte mélodie tour à tour mineure et majeure où ondule un mouvement de berceuse, enfin l'allégro de style presque fugué qui forme strette et détermine l'explosion finale. Mais de tels développements ont l'aridité d'une nomenclature, et l'on se demande en pareil cas si la meilleure formule n'est pas encore celle à laquelle recourait Voltaire en parlant des vers de Racine : « Beau, admirable, sublime! »

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