LA MUSIQUE ITALIENNE AU XV SIÈCLE
La teiidance de l'art musical italien s'était dessinée nettement au courant du xiv° siècle. C'était alors l'époque où l'esprit national se développait au moyen de ses seules forces, où l'âme italienne montrait toute sa vigueur. La simplicité et la franchise des coutumes, la liberté dont jouissaient presque toutes les contrées de la péninsule, la richesse qui était une conséquence de la liberté des villes et de la simplicité des mœurs, inlluaient sur le mouvement intellectuel du pays et agissaient, de même, sur l'esprit des musiciens, auxquels elles inspiraient des chants naïfs composés d'après des lois particulières réglées selon la manière de chanter préférée par le peuple, composés expressément pour le peuple et sur des poésies que le peuple connaissait et estimait. Cet art, à l'apparence petit et naïf, avait de solides qualités et une forte originalité. Il ne put certainement pas changer complèlement pendant le siècle suivant; mais il dut subir l'inlluence du changement des habitudes sociales et des finalités artistiques, littéraires, politiques, qui se révéla pendant le xv° siècle. Le n Quattrocento », cette période intéressante et terrible qui se termine avec la papauté d'un Uorgia et le supplice d'un Savonarola, troubla profondément Tàme italienne.
L'époque antécédente s'était sii;nalée par la victoire des communes sur la féodalité, des bourgeois sur les nobles; le peuple, dans ce temps, conquérait sa liberté et manifestait ses droits. Le xv siècle se signala par la naissance et l'accroissement des tyrannies, par la suprématie conquise par plusieurs familles bourgeoises sur la masse populaire. A la simplicité des mœurs du xiv siècle succéda, alors, le faste des iirincipautés; aux guerres des petites républiques libres, qui se combattaient l'une l'autre dans l'intérêt des grands partis politiques qui divisaient l'Italie, succédèrent les guerres combattues pour assurer le pouvoir aux parvenus, aux condottieri, aux marchands enrichis. La nécessité de ces guerres obligea les tyrans à favoriser l'immigration des étrangers dans le but de s'entourer de serviteurs fidèles; et, d'autre part, le désir d'éblouir les masses obligea les princes à s'environner d'artistes et de savants appelés de tous pays. L'esprit de la Henaissance, dominant les masses, aida puissamment les princes dans leurs sombres projets et contribua à élargir toujours plus les relations entre l'Italie et les nations d'au delà des ,\lpes. El la vie sociale italienne, secouée par de si profonds changements, et les coutumes et les habitudes, ébranlées par tant d'événements divers et terribles, se modinèrent et se transformèrent, ouvrant à l'esprit national de nouveaux horizons, donnant à l'art, aux lettres, à la politique, aux études en général, une direction imprévue.
Examinant ce siècle d'après l'accroissement de la culture et le développement du commerce, et considérant l'activité incessante par laquelle les savants et les marchands italiens ne craignaient pas de s'a-
venlurer dans les plus lointains pays pour y rechercher un manuscrit ou y établir une banque, et, d'ailleurs, examinant celte époque intéressante d'après les manifestations hautement originales de l'archilecture, de la peinture et de la sculpture, le xv« siècle semble enrichir le monde d'une civilisation bien autrement féconde que celles des époques précédentes. Mais en considérant la corruption des mœurs, la perte des libertés publiques et la défaillance de tout sons moral que ce siècle apporta, et surtout, dans l'intérêt de cette étude, en tenant compte de l'arrêt que la littérature italienne subit pendant cette période et du changement profond qui s'opéra dans le style musical, le xV siècle nous apparaît comme une période de transition dans laquelle l'esprit italien se désoriente, ému et troublé par l'apparition d'œuvres littéraires ou musicales que l'esprit du xiv= siècle n'avait fait qu'entrevoir faiblement. Dans la littérature, l'exhumation des œuvres du grand monde gréco- latin disparu fait surgir des nouveaux horizons inattendus dont la lueur semble faire p;\lirla noble et ferme prose, la douce, harmonieuse poésie du siècle précédent. En musique, l'apparition de l'art étranger importé par les premiers maîtres llamands fait oublier l'ancienne manière de chanter et émerveille les « magistri » et les " cantores » au moyen des savantes compositions où le contrepoint domine, où les voix s'enlacent avec une souplesse et dans un style dont les maîtres italiens n'ont pas encore le secret. Supérieure aux autres nations dans les arts nobles de l'architecture, de la peinture et de la sculpture et dans la science du commerce, l'Italie perd sa route et s'arrête dans le chemin des lettres, et surtout dans celui de la musique. Dans ce dernier, elle sent le besoin d'étudier ce qu'ont fait et ce que vont faire les peuples du Nord, et elle écoute, surprise, les voix multiples et sonores que les compositions de Dufay et de Binchois font retentir à ses oreilles; et elle invile, alors, ces maîtres étrangers à s'établir dans i^es villes, à ouvrir des écoles, à enseigner leur système; elle veut apprendre à connaître par quels moyens les élèves de Dunstaple combinent les voix dans les messes et dans les motets en contrepoint dont la sonorité éclatante a charmé ses sens habitués à la langueur suave des chansons de Francesco Landino. L'école néerlandaise envahit, alors, les provinces et les villes italiennes; les registres des chapelles se remplissent de noms barbares; les cours princières s'honorent de payer à haut iirix les services des compositeurs et des chanteurs venus de si loin; les villesrestées libres s'empressent d'engager dans leurs bandes de « piffari » et de u tiibatores» les joueurs d'instruments venus d'Allemagne, pour que les repas des prieurs soient réjouis par de savantes harmonies; et le large et puissant style llamand traverse en tout sons l'Italie , secouant les musiciens de lapéninsule, leur montrant de nouveaux chemins, les réveillant de la douce toriieur où l'art faiblis-
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sant des dernières années du xiv« siècle les avait jetés.
Gepeiul;ui(, raiicicu sentiment mélodique, l'ancien aniouv lie la clarté, héritage précienx conservé dans la tradition [uipulaire, ne subissent pas sans combat le jouy que les niailres du Nord veulent imposer. I.e « modns Italicorum » dont Prosdocimus de Beldemandis parle dans ses traités, ne cède qu'en apparence devant l'invasion des cantilénes étrangères. L'antique manière de chanter se resserre dans les retranchements populaires, où lleurit la lauaa et la chansonnette, et elle y défend vit!OUreusement ses droits. Le beau monde et le monde savant, les princes et les abbés, s'empressent d'accueillir les nouveaux venus, dont la voix a des accents inconnus et charmeurs, et les « magistri » flamands reçoivent une large hospitalité dans les palais princiers et dans les chapelles des cathédrales. Mais le peuple se rel'use de comi)rendre ces accents nouveaux, s'obstine à ne pas vouloir s'ébahir au-devant de ces compositions où les paroles et les notes s'entremêlent sans qu'on puisse entendre le sens des mots, sans qu'on puisse voir se dessiner la ligne claire d'une mélodie. Et tandis que les classes nobles de la société acceptent le nouvel art et ouvrent les bras aux musiciens flamands, le peuple continue à chanter ses hmdi et ses chansons où les syllabes tombent d'accord sur le même temps, oii la mélodie, perçant à travers le faible réseau des harmonies, domine dans les régions élevées du quatuor vocal et conduit, du sommet des voix claires, la masse sonore des voix acco-mpagnaiite';.
Le xV siècle voit donc se proliler, en Italie, deux tendances musicales d'égale valeur; il voit s'écouler au loin et briller deux courants divers dont l'un, majestueux et solide, s'accroît dans son chemin par le secours continuel qui lui vient de l'école néerlandaise et des nouvelles recrues faites dans le pays envahi, tandis que l'autre se maintient intacte, recherchant dans ses chants simples et expressifs les temps heureux où l'art italien ne connaissait que son style.
En étudiant l'histoire de l'art musical en Italie au xv= siècle, il faut donc bien tenir compte des deux courants qui la divisent. Lt encore il ne faut pas croire que le courant populaire ne soit qu'un ramassis de chansons de rue et que sa valeur ne consiste que dans la tournure particulière de ses cantilénes. Ce courant a une importance très grande, car il porte avec lui les éléments principaux qui vivifient et caractérisent l'esthétique musicale italienne; il représente le goût musical italien immuable. Aussi, loin de s'amincir à côté du large courant polyphonique néerlandais et de se rétrécir graduellement et de disparaître, ce courant se maintient pour longtemps dans sa primitive largeur et finit par mêler ses ondes à celles de l'autre courant, influant sur la direction de celui-ci et contribuant puissamment à adoucir, à éclaircir la sombre couleur des ondes rivales.
Le courant mélodique populaire du xv« siècle comprend plusieurs genres. Il peut, cependant, se diviser en deux grandes catégories : la simple chanson religieuse, expression vive d'une foi ingénue qui a disparu aujourd'hui, et la chanson profane, qui, dans le temps, prend plusieurs noms tels que froUola, strambolto, villanella, caitzonetla, mais qui conserve, du côté purement musical, un caractère et une allure égaux.
La chanson religieuse est représentée principalement par la lauda.
La lauila n'est qu'une prière ou une louange cliantée en l'honneur de Jésus-Christ et de la Madone. Née des commotions religieuses qui se manilestèrent en Italie au courant du xui'- siècle, la limda ne fut, peut-être, à son début qu'un cri d'angoisse ou d'espérance jeté vers le ciel par l'homme du peuple touché par la grùce. Elle prit, depuis, une forme presque régulière, tout en conservant des traces visibles de son origine. Jamais elle ne se mêla aux chants mondains ou ne s'éloigna de son but primitif; jamais elle ne glorifia autre chose que l'amour et les soufi'rances du Sauveur et de la Vierge. Sa force fut dans la foi profonde et naïve de l'homme du peuple, son caractère lui vint de l'éloignement où elle vécut de tout artifice et de la surexcitation religieuse qui animait les bas-fonds du peuple. Elle vécut tant que l'enthousiasme religieux dura; aussitôt que la foi sincère des humbles faiblit, la lauda cessa d'être etdisparut.
Née dans un siècle d'oppression et de guerres fratrii-ides, elle fut, comme dit M. d'Ancona dans son beau livre sur les origines du théâtre italien, « la l'orme poétique générée par l'enthousiasme religieux qui se manifeste dans les classes les plus misérables du peuple italien, pendant la seconde moitié du xm^ siècle. Elle est la forme populaire du chant sacré... La taïuia est en parfait contraste avec l'hymne ecclésiastique, quoique probablement elle soit partie de celui-ci ; car l'un est, en effet, particulier à l'Église, au sacerdoce, tandis que l'autre l'est à la plèbe. L'hymne conserve, au possible, les règles traditionnelles de l'art païen; la lauda est, au contraire, un fait nouveau qui n'a pas de traditions derrièi-e lui et qui renie même les souvenirs et les exemples de la forme classique. L'hymne a l'allure grave et solennelle qui convient à l'office liturgique dont il fait partie ; la lauda est rapide, pleine de ferveur, décousue, et s'adapte admirablement aux hommes desquels elle signifiait les sentimenis ardents de religiosité, et aux occasions qui lui donnaient naissance. L'hymne est éci-it jiardes hommes savants; la tnuda est improvisée par des hommes du peuple, ignorants ; enfin, t'hymne est en latin, la lauda est en vulgaire. »
Le caractère de la lauda est donc fait d'impétuosité et de passion; ses formes ne sont pas le produit d'une longue réflexion, son accent a quelque chose de l'exclamation qui surgit à l'imiiroviste du fond du cœur à l'annonce d'une grande nouvelle, d'une grande joie, d'une grande douleur. Sa ligne poétique et musicale ne peut être que très simple, comme son accent ne peut être que très passionné. Mais, justement à cause de sa simplicité et de sa spontanéité, la lauda possède les signes les plus marquants de l'originaliti; et inilue, par cela même, sur le mouvement artistique musical de son époque, de son pays.
Un trait caractérisliquede ]ii lauda est l'expression vivement mélodique de ses cantilénes. Loin d'avoir la gravité du chant liturgique, qui se déploie avec magnificence en de larges phrases sans quadrature apparente, la lauda a généralement la phrase carrée; ses périodes sont symétriques et d'un dessin très clair. Le mouvement de ses notes est si simple et si facile à l'oreille que, sous la mélodie, riiarinonie la plus élémentaire nait d'elle-même sans aucun effort. On dirait que les laudi sont composées dans une tonalité qui est iiors des lois du système grégorien et qu'en elles la tonalité moderne fait sa première appa-
ENCYCLOPÉDIE DE LA MISIQUE ET DICTfO.XNAinE DU COSSERVATOIRE
rition. Et cette clarté tonale et cette simplicité mélodique se rellètent dans l'iiarmoiiie que les compositeurs du xv° siècle et ceux du commencement du xvi» soumettent aux anciennes cantilènes des laiidL Dans cette harmonie accompagnante, le mouvement des voix est disposé de manière à laisser entièrement libre la mélodie principale, qui se meut presque toujours dans la région la plus aiguë du concert vocal. Le travail minutieux du contrepoint, l'orme de répliques et d'imitations, est inconnu aux compositeurs de laudi; les voix graves, et surtout l'alto et la basse, n'ont pas les mouvements élégants et expressifs qu'on admire dans les compositions savantes, messes ou motets, de la même époque; elles ont même quelque chose qui rappelle le mouvement instrumental; leurs lignes sont rigides et semblent être tracées dans le seul but de donner une base solide au chant du soprano; seulement, quelquefois, le ténor a une signi-
fication plus forte que les autres voix d'accompagnement, et on le surprend parfois à dialoguer avec le soprano d'une manière assez agréable; mais le dialogue ne prend que quelques mesures, après quoi le ténor s'empresse de rentrer dans son rôle secondaire.
Ainsi, dans la lauda, à trois voix, de la Passion (0 maligno e duro core...), dont les paroles sont de Laurent le iMagnilique, la mélodie est entièrement confiée à la vuix la plus aiguë et présente tous les caractères d'une mélodie moderne à franche allure. Sa tonalité est celle que nous appelons de ré mineur, et les tons par lesquels elle passe ont une étroite parenté avec la tonalité initiale. Le soprano se meut avec régularité par périodes de quatre et de cinq mesures, et sa mélodie moiite ou décline avec expression, suivant le sens des paroles (ex. : n" 1).
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