‹ Encyclopédie de la musique et dictionnaire du Conservatoire (volume 5)Chapitre 96 sur 297 · Lajarte, Bibliothi:quc music. du Théâtre de rOpéra · texte numérisé non relu

Lajarte, Bibliothi:quc music. du Théâtre de rOpéra

5. Au milieu de la joie de ce grand succès, le maitre fut attristé jjar la nouvelle de la mort de sa mère, qu'il aimait tendrement, survenue à Bologne le iO mars.

Dans la même année 1827 Rossini publia des Vocalises et solfiujr.^ pour rendre la voix afjile et appreitdre à cluinter selon le i/oiU itindente, par Rossini ; Paris, Pacini éditeur; le Deuxième Quartetto da

il prit haleine et s'exerça dans la réfection de ses vieux opéras, s'occupant à débarrasser çà et là le chant de ses ornements superffus, à enrichir l'inslrumentation, à imprimer aux airs et aux morceaux d'ensemble un caractère plus simple et plus dramatiquement efficace.

Le premier opéra qu'il soumit à ce travail de transformation fut le Maonietto II, librelto traduit et réduit en trois actes par Balocchi et par Soumet, partition corrigée et augmentée par l'auteur et représentée sous le titre de Le siège de Corinlhe, au théâtre de l'Opéra, le lundi 9 octobre 1826, avec un immense succès '•.

Cet opéra contient, en effet, des morceaux d'une grande valeur, tels que l'air et chœur de Mahomet el le chœur final du deuxième acte, et spécialement la scène de la bénédiction des drapeaux dans le dernier final. « La musique des deux premiers actes, écrivait le Pilote, est certainement de ce célèbre maître, mais celle du troisième ne lui appartient pas; elle est du Dieu de l'harmonie ! » Le roi Charles X voulut lui donner une marque de son admiration en lui conférant la croix de la Légion d'honneur-'.

L'opéra resta au répertoire jusqu'au mois de juin 1844, mais l'enthousiasme qu'il suscita les premiers soirs diminua peu à peu, spécialement parce que le drame, ébauché sur le libretto italien par des personnes inexpertes, était froid et languissant".

Encouragé par ce succès, Rossini se mit aussitôt à préparer avec les mêmes vues un remaniement du Mosè in Egitto; mais cette fois le travail de restauralion et de renouvellement fut plus considérable. Ue deux actes on en fit quatre, et de la première édition il ne resla seulement que sept morceaux; tout le reste fut composé pour les nouvelles situations introduites par Balocchi et Jouy, qui avaient remanié et traduit le libretto. Moïse, exécuté admirablement par M"""* Dabadie, Cinti et Mori, par INourrit et Levasseur, le soir du 26 mars 1827, au même théâtre de l'Opéra, fut accueilli avec enthousiasme. Le public demanda instamment Rossini à l'avant-scène, et il dut y paraître.

(( Jouis de ton triomphe, Rossini, — s'écriait Fétis dans sa Revue musicale, — il est bien mérité! Tes admirateurs sincères n'ont plus rien à désirer pour ta gloire; tes détracteurs et tes envieux doivent renoncer à une lutte inégale, dans laquelle il ne reste pas même l'espoir d'une résistance raisonnable. Les partisans si chauds de la gloire nationale te doivent même de la reconnaissance, car tu viens de prouver qu'on sait chanter en France, ce que leur patriolisine s'obstinait à nier^ ! »

Gel opéra marque un très grand progrès dans l'art l'ossinien, spécialement à l'égai'd de l'expression et de la peinture des cai'actères. Le personnage de Moïse (dont le rôle, soit dans les récitatifs, soit dans les cantahiles, est irréprochable) et celui d'Anaide ont chacun leur vie propre.

rnïni^ti, composé pur Itossini et di'dié par lui ù AI. Ayutido; Pari<. Paccini éditeur, boulevard des italiens, n" 11 ; Troisième Quartetio dn caméra composé pur Itossini el dédié pur lui à .U™" Cur^men Atjuudii ; en plus il composa une cantate pour le baptême (l'un fils du banquier espagnol Aguado, intime ami de l'auteur.

G, l.ajarte, ouvrage cité.

7. A l'insigne historien, biographe et critique belge, parmi ses autres mérites est ilù aussi celui d'avoir ajouté foi au génie de Rossini, lorsipie d'autres l'ajtpelaient un charlatan et un ballon enllé, et d'avoir en même temps indiqué franchement au maitre les défauts de sa musique, tandis que les fanatiques, avec leurs louanges exagérées, l'encourageaient à persèvériT dans ses erreurs. Rossini montra qu'il avait su profiter des critiques et des conseils qu'il avait reçus do Fétis.

HISTOIRE DE LA MISIQUE

Les morceaux qui plurent ilavanlage lurent les introductions du premier et du deuxième acte, les finales du premier et du troisième, et l'air d'Anaï.ie au dernier acte.

« La variété du style ([ui brille dans cet ouvra^(\ — c'est encore Fétis qui parle, — la sévérité de quelques-unes de ses parties, la substitution des convenances dramatiques françaises aux libertés du tliéàtre italien, la beauté du récitatif, le charme de la mélodie et les effets de l'instrumentation ont trouvi> grâce devant les spectateurs les plus classiques. Il aurait fallu plus que de la mauvaise humeur pour ne pas reconnaître un talent supérieur dans l'introduction, dans le finale du premier acte, dans l'ancienne introduction placée au commencement du second acte, dans le finale du troisième et dans l'air d'Anaïde du dernier. Plusieurs morceaux de l'ancienne partition, qui ont été conservés, chanfient à la vérité quelque chose à notre système dramatique, et y introduisent les fiorihircn de l'Italie; mais si la raison réprouve ces traits qui paraissent opposés aux sentiments dont les personnaj^es doivent être aiïectés, on ne peut disconvenir qu'il en résulte du plaisir pour les oreilles. C'est une concession, un consentement donné par le public pour la suspension de l'intérêt du drame, à la condition qu'en cessant de l'intéresser on l'amusera'. C'est ainsi que l'Italie a toujours compris la musique; Mozart même, le sévère Mozait, a semé dans ses ouvrages des traits destinés à faire briller les chanteurs. »

On ne doit cependant pas croire que tout Paris retentit d'hymnes de louanges pour la musique du compositeur. En public et en particulier, dans les colonnes des journaux et dans les conversations, s'élevaient quelques voix grondeuses, notamment contre les opéras sérieux. On reprochait au maître (et non injustement) les concessions superflues faites aux chanteurs au détriment de la vérité d'expression, <c des motifs badins qui déparent souvent ii's moments les plus tragiques et affaiblissent l'élan de ses plus belles inspirations, des négligences de style », etc. Mais les critiques les plus Apres, qui étaient aussi les plus injustes, lui étaient faites par les professeurs du conservatoire. Le maître Berton déclarait que Rossini était un bavard, et sa musique de la mccaniquc; le maître Lesueur ne trouvait dans ses mélodies que des tuiiututus.

Il fallait donc composer un grand opéra qui répondit à tout et à tous. Ilossini y avait déjà pensé i4 s'était mis au travail avec la plus grande ardeur-.

Le librello dont il composait la musique, écrit imi collaboration par de Jouy et Bis, était, au point de vue littéraire, assez maigre, sans action, et en qurlques points, comme dans le dernier acte, sans intérêt dramatique ; mais le sujet en était grandiose avec l'émeute des cantons de la Suisse et les gestes héroïques de Guillaume Tell; les plus nobles passions y palpitaient, surtout l'amour de la patrie et l'amour paternel; il y planait un profond sentiment de la nature; et cela avait suffi pour séduire le maître. Mais pour composer cet opéra, dans lequel il entendait prodiguer tous les trésors de son génie et de sa science, il fallait du temps et du travail. En attendant, puisque son engagement avec le théâtre Italien

1. Ici Fétis se montre trop indulgent envers les fioritures, qui i-u quelques endroits, comme dans le premier finale, frisent le baroiim; et nuisent à l'elfet d"un des plus beaux bijoux rie cet opéra, le chiint passionné d'Anaïde dans le dernier acte : u Un sol prego, e lia questo l'estremo. »

l'obligeait à présenter au plus tôt une nouvelle composition, Rossini commença un troisième remaniement.

Ayant reçu le libretto d'un vieux vaudeville de Scribe, Rossini eut d'abord l'idée d'y transporter toute la musique du Voijuge à Reims, exécuté trois seules fois à Paris et jamais ailleurs; mais bientiM, entraîné par les joyeuses situations et par la beauté du style, il pria le poète de l'amplifier jusqu'à en faire un mélodrame en deux actes, auquel on donna le titre de le Comln Ory. Le maître conserva seulement quatre des meilleurs morceaux de l'ancienne musique; il revêtit de notes le reste du libretto (qui est assez long) dans le cours d'un seul mois. Ce nouvel opéra se manifesta comme un chef-d'œuvre de mélodie, de grâce et de gaieté de bon gofit.

Exécuté au théâtre de l'Opéra le soir du 20 aoiM 1828, il valut à son auteur une injmense ovation. Cette fois les applaudissements ne partaient pas seulement du côté des seuls dilettanti, mais aussi du côté des maîtres et des critiques les plus exigeants. Ce fut un cantique de louange au génie intarissable du grand Pesarese.

Je choisis, parmi tant de jugements, celui qu'en donna Hector Berlioz, comme celui d'un des plus savants critiques et en même temps non suspect d'indulgence envers la musique italienne en général et celle de Rossini spécialement.

« Le Comte Ory est bien certainement l'une des meilleures partitions de Rossini; jamais peut-être, dans aucune autre, le Barbier seul excepté, il n'a donné carrière aussi librement à sa verve brillante et à son esprit railleur. Le nombre des passages faibles (ou tout au moins critiquables sous certains raiiports) que contient cet opéra est réellement très petit, surtout en comparaison de la multitude de morceaux charmants qu'on y peut compter. » Et après avoir relevé quelques défauts, et entre tous « la fameuse cadence italienne, la sotte, l'insipide formule qui se trouve trente ou quarante fois reproduite dans les deux actes », il ajoute : « Mais que de compensations à ces taches légères! Que de richesse musicale!... Partout un luxe de mélodies heureuses, de dessins nouveaux d'accompagnement, d'harmonies recherchées, de piquants effets d'orchestre et d'intentions dramatiques aussi pleines de raison que d'esprit... Le duo entre le page Isoiier et l'ermite, l'air du gouverneur, le morceau d'ensemble sans accompagnement, magnifique andanle d'une symphonie vocale, la stretta du finale « Venez, amis », et au second acte le chœur des femmes. Dans le séjour, la prière iVofc/e c/i(((eto(?ze, si habilement mêlée au bruit de l'orage, l'orgie, le dao J'entends d"iei le bridt des armes, dont le motif principal a tant d'ampleur et d'élan, et, enfin, ce trio merveilleux, A la faveur de cette nuit obscure, le chef-d'œuvre de Rossini, à mon sens, forme une réunion de beautés diverses qui, adroitement réparties , suffiraient à deux ou trois opéras^. »

Nous voici donc près de la complète transformation du génie de Rossini, près de ce but de perfection auquel, depuis cinq ans, depuis le jour où il foulait pour la première fois le sol français, il visait ' constamment et de toutes ses forces.

Les répétitions du Comte Ory terminées, le maître

2. Aussitôt après la première du Sipf/e il avait promis de l'écrire ; u M. Rossini — ainsi parle te Ijiobe du 12 octobre 1826 — a pris l'engagement de composer un grand opéra français. "

3. V. feuilleton du Journal des Débals, n» du "28 mai IS.'ÎQ.

EA'CVr.LOPÉDJE DE LA Mi'S/Qi:E ET DIC.TIOXyAIRE DU COySEliVATOrRE

se retira dans la délicieLise villa de son ami, le banquier Apuado, à Pelsbourg, pour y terminer la partition de Guillaume Tell. Il n'est pas vrai que le maître l'écrivit en deux mois, comme l'affirma Castil-Blaze, ni en six, comme d'autres l'écrivirent. Guillauma Tell fut l'opéra qui demanda au compositeur le plus de temps et de travail. Du reste, de tels ouvrages, parfaits de fond en comble, ne peuvent pas s'improviser. Dans une de ses lettres au docteur Conti de lîologne, l'auteur dit combien de soins il prodigua à cet opéra et quel élait le succès qu'il en espérait lui-même. « La mia grand'opera, non encora terminata, sarà rappresentata il venturo ottobre; ed è alla nuova campagna di Aguado che porrù fine a questo difficile e lungo lavoro; » et, en badinant, il ajoute : « Se il successo risponde aile cure che prodigo per (sic) questa musica saro per lo riieno impalaloK »

L'opéra était attendu avec une impatience d'autant plus grande qu'on savait que c'était l'unique opéra écrit spécialement par Rossini pour la scène française, sans insertion de morceaux appartenant à d'autres de ses opéras. On en faisait déjà d'avance les plus grandes louanges, confirmées par l'audition des répétitions. On savait en outre que la direction de l'Académie royale de musique avait monté Guillaume Tell avec le plus grand soin et n'avait rien épargné pour que même les accessoires fussent dignes de cet ouvrage sublime. En r'aison de l'immense expectative, il arriva que bien avant la première la salle était toute louée ; le bruit courait que des loges avaient été retenues pour ce soir-là au prix énorme de KOO francs.

La première de Gudlaume Tell, diliérée plusieurs fois à cause de l'indisposition de M"'° Cinti Damoreau, fut donnée enfin le lundi 3 aoiH 18-2(). Le spectacle dura quatre heures. Les interprètes étaient M™" Cinti Damoreau (Matbilde, soprano), M™'' Dabadie (Jemmy, mezzo-soprano), Nourrit (Arnold, ténor), Dabadie (Guillaume Tell, baryton), Levasseur (Walter, basse), M"' Mori (Hedwige, soprano). Voici la relation que Fétis donna de cette mémorable soirée dans sa Revue musicale : « Des ouvertures médiocres servent souvent d'introduction à de beaux opéras, parce que ces morceaux sont les derniers que les compositeurs écrivent. Fatigué, épuisé pai' un long travail, le musicien ne fait son ouverture qu'avec dégoût; sa verve est évaporée : il ne sent qu'un besoin, c'est celui du repos. Certes, jamais le repos ne fut plus nécessaire qu'après avoir produit un ouvrage tel que Guillaume Tell. Cependant l'inépuisable génie de Hossini a su trouver encore assez de force pour écrii'e une des plus belles ouvertures qui exislent. Le début est un caiitnbile pour cinq violoncelles, où la beauté du chant et le piquant de l'harmonie se disputent la palme. A ce cuntabile succèdent des détails délicieux de cor anglais et de tlûte sur un thème empreint d'un caractère montagnard. Puis vient Vallegro, morceau d'une chaleur extraordinaire, dont l'elfet a produit un entliousiasme général dans l'assemblée. Des chœurs charmants composent la plus grande partie de l'introduction, dans laquelle se trouve une romance improprement appelée cavutiiie, dont le second couplet est arrangé en quatuor, chanté par Dabadie ((iuillaume Tell), Alexis Dupont (pêcheur), M""" Dabadie (Jemmy, fils de Guillaume) et M"" Mori (Hedwige).

i. H Mon granJ opér;!, qui n'est pas encore terminé, sera représenté le procllain octobre; c'est dans la nouvelle maison de campagne d'Agiiado que je finirai ce difficile et louf/ ouvfatje. " Et, en liadinant. il ajoute : « Si le succès correspond aux soins que j'ai prodigués à cette musique, je serai pum^ le moins empalé. »

Ce morceau est remarquable sous plus d'un rapport; mais le public n'en a pas compris le mérite.

« Le plus grand effet du premier acte était réservé pour le duo d'Arnold et de Guillaume Tell chanté par Ad. Nourrit et Dabadie. Intérêt dramatique, beauté des chants, nouveauté des modulations, harmonie piquante, instrumentation parfaite : tout se trouve réuni dans ce duo admirable, dont l'effet a été prodigieux. Toute la grande scène qui suit est remplie de superbes détails, qui malheureusement sont perdus pour une première représentation, où l'on n'aperçoit que les masses.

« Une tyrolienne chantée par quatre femmes, avec accompagnement de voix d'hommes, sans oi'chestre, a cependant excité de vifs applaudissements. Ce morceau, dont la couleur rappelle les citants matrimoniaux de la Suisse et du Tyrol, n'a pas coûté beaucoup d'efforts à l'imagination de Rossini; mais il est plus à la portée des oreilles françaises que les grandes conceptions harmoniques. 11 a été originairement écrit pour le troisième acte ; mais, par suite de changements qui ont eu lieu aux répétitions, il a été transporté au premier. On dit qu'il doit reprendre sa place primitive aux représentations suivantes.

« Le finale du premier acte est rempli de beautés du premier ordre, qui ne seront senties qu'avec le temps. Ce qui a nui à leur effet est le développement trop considérable des scènes accessoires qui précèdent. Ce premier acte a duré près d'une heure trois quarts : c'est trop, surtout pour des oreilles vulgaires, et celles-ci étaient en grand nombre à la première représentation de Guillaume Tell. Je reviendrai sur le finale pour en analyser les principales parties.

« Le chœur des chasseurs qui ouvre le second acte est plein de franchise. La ritournelle, écrite pour quatre cors, qui s'est déjà fait entendre au premier acte, est fort belle; aucun détail n'y a été négligé, et tout y est digne d'un grand spectacle.

« La romance de Matbilde, chantée parM"° Damoreau, ne m'a pas paru remarquable; mais le duo qui suit :

Oui, vous l'arrachez à mon âme,

est un morceau parfait. Jamais l'amour ne s'est exprimé d'une manière plus passionnée ni plus séduisante. Ou je me trompe fort, ou ce duo obtiendra un succès de vogue parmi les chanteurs-. Dans cet acte, l'effet s'accroît continuellement; mais il ne peut aller au delà du trio de Guillaume Tell, d'Arnold et de Walter. La situation était forte; il fallait exprimer la surprise et la douleur d'Arnold lorsqu'il apprend la mort de son père; puis le désir delà vengeance, et les sentiments patriotiques qui animent les trois libérateurs de la Suisse. Rossini a été au delà de ce que la scène exigeait; son génie 'a créé une expression qui n'est autre que la vie de la nature, mais sans tomber dans la déclamation et sans faire disparaître l'art, qui, quoi qu'on en dise, doit être toujours en première ligne. Jamais Rossini n'avait poussé aussi loin l'effet dramatique, et cependant jamais sa canlilène n'avait été plus suave. Le trio de Guillaume Tell sera placé par la postérité au premier rang des plus belles créations de ce grand artiste ^.

<c II n'est pas dans la nature humaine de pouvoir passer sans interruption d'une sensation profonde à une autre : la fatigue suit un plaisir très vif. 11 ne

^. M. Fetis se trompait tort.

3. Le temps a donné pleinement raison à l'insigne liistorien.

IirSTOIRE DE LÀ MUSIQUE

XVIII^ ET XIX" SIÈCLES. — ITALIE s?,3

faut pas cliercUer d'autre cause à l'esfjèce d'iiidiltërence que le public a montrée pour la belle scèue du serment des trois cantons, car cette scène n'est point inférieure dans son f;enre à celle i|ui précède. L'opposition des couleurs qui se manifeste à l'entrée des conjurés de chaque canton est une heureuse conception : le chœur d'I'ri est surtout très oiii;inal. Dans le serment, lîossini a fait un bel emploi de l'unisson : il est le pi'omier qui ait tiré paili à la scène de cet ell'et exécuté |)ar de grandes masses. Le public attendait à la lin de cette scène une explosion semblable à celle du liiiale du troisième acte de Moïse : Kossini a cru qu'il élait mieux de la terminer par ce cri : Aux arines.' et je crois qu'il a eu raison; mais la surprise qu'a excité cette brièveté de la part d'un conjpositeiir lialiitué aux lontrs développements, a fait linir sans etl'et un des plus beaux actes d'opéra qui existent.

« Nous voici au troisième acte. Ici l'elïet diminue; mais j'en ai expliqué la cause : il ne faut point en accuser le compositeur. A l'exception de la scène de la chapelle entre Mathilde et Arnold, qui n'a rien de bien remarquable, on ne trouve rien dans la musique qui no soit digne de ce qui précède; mais les poètes avaient détruit d'avance l'ellet des inspirations du musicien. Cependant, pour qui sait entendre et jui;er la musique, le quatuor qui suit l'arrivée de 'l'eli, et surtout le cnnlabile de celui-ci, sur ces paroles :

Sois immobile, et sur la terre

Incline un genou suppliant; Invoque Dieu ; c'est lui seul, mon enTunl, Qui, dans le fils, peut t^jiargner le iiêi'e,

sont des beautés d'un ordre supérieur. Le dernier mouvement renferme aussi des traits, des harmonies et des modulations admirables. Mais quoi! il était près de onze heures; depuis bientôt quatre heures on entendait de la musique forte et riche en pensées et en effets, et cependant il restait encore un acte à écouter. On était fatigué, car les facultés auditives du public ne sont pas inépuisables comme les idées de liossini; on attendait, on ilésirait le ilénouement; il n'y avait plus d'attention possible dans l'auditoire.

Il Le quatrième acte est très court, parce qu'on y a fait beaucoup de coupures. Il commence par un air superbe chanté par Ad. Nourrit, suivi d'un chœur en action de la plus grande beauté. Il est facile de voir dans la cadence liiiale de cet aria con cori, que le compositeur y a fait un sacrifice à l'heure avancée de la représentation, car la phrase principale n'y est dite qu'une fois. Le public a retrouvé de la chaleur pour applaudir avec enthousiasme ce beau morceau.

« Le trio entre Mathilde, Iledwige et Jemniy est un canon a. l'unisson, dans la forme de ceux que Rossini a placés dans ses opéras italiens. 11 est d'un chant agréable, mais ti'op long pour la situation. Il y avait une prière d'Hedwige pendant la te;npète, accompagnée par l'orchestre qui peignait un orage; ce morceau trèsremarquableadisparu dans les coupuresdes répétitions; peut-être aurait-il été plus convenable de le conserver et de supprimer le trio.

« Tel est l'aperçu de cet ouvrage inmiense...

« A l'égard de l'exécution, elle a été à peu près irréprochable de la part des acteurs, et au-dessus de tout éloge en ce qui concerne l'orchestre. Cet orchestre admirable, composé de la réunion d'une foule de talents supérieurs, s'est montré digne de la musique qui était confiée à ses soins. Il en sera toujours ainsi

; (piand les artistes qui s'y trouvent, et qui sont bons

j juges, auront à exécuter de la musique digne d'eux. Oans l'ouverture, on ne savait ce qu'on devait le plus admirer ou de la composition ou de l'ensemble le plus (lui, le plus énergique et le plus parfait que jamais orchestre ait fait entendre. On en peut dire autant de prescpie tous les morceaux qui composent

I l'opéra.

1 « L'exécution d(;s chœurs a été généralement très satisfaisante.

<i Les décorations, la misci en scène et les costumes contribuent à faire de GuUlniime Tell un grand et beau spectacle. Les premiers sont dus au talent de M. Cicéri, talent qui va toujours grandissant par l'étude et l'observation. »

Le soir qui suivit cette victoire' remportée par

I le grand Pesarese, les chanteurs et l'orchestre de ' l'Académie royale de Musique, réunis sur la terrasse de la maison habitée par le maître sur le boulevaid Montmartre, au n° 10, exécutèrent en son honneur (luelques morceaux de Guillaurite Tell.

L'apparition de cet opéra émerveilla tout le monde artistique. Le « porte-étendard du cynisme mélodique » — c'est ainsi que les adversaires de Hossini avaient coutume de l'appeler — s'était converti en un disciple de l'école de Gluck! Celui qui, à sa première apparition sur les scènes françaises, avait été désigné comme l'antithèse de Spontini, après avoir fait oublier par ses « bavardises » et ses « turlututus» la musique de ce grand compositeur dramatique, avait fini par en suivre les traces! Encore une fois, Paris voyait l'éunies harmonieusement dans un grandiose ouvrage d'art les qualités caractéristiques propres à la musique des trois nations : la beauté mélodique de l'italienne, la profondeur harmonique de l'allemande, l'instinct dramatique de la française. Cette fois pourtant l'eflèt produit par l'heureux amalgame était encore plus grand, à cause de la richesse exubérante de fantaisie et du brillant coloi'is de l'orchestre qu'y apportait le cygne de Pesaro.

« A quoi pensais-je donc, — écrivait Fétis dans sa Uevuc (vol. VI, p. 34 et suivantes), en écrivant la relation de la première de cet opéra, — à quoi pensais-je donc quand j'écrivis, en parlant de la musique du Comte Ory : « La nature n'accorde aux « individus les mieux organisés qu'un certain nombre » d'idées particulières plus ou moins considérables? i< Qu'on les dépense en peu d'années ou dans le cours c< d'une longue vie, peu importe : quand le cercle est « parcouru, il faut recommencer. Heureux ceux qui, <( comme Rossini, ont été traités en entants gâtés à qui « l'on ne refuse rien de ce qui peut être donné! Que « pourrait-il ajouter à sa gloire? Que pourrait-il faire (i qui rendit sa réputation plus universelle?» Ce qu'il pouvait ajouter à sa gloire? Gut//"wme Tell, gloire nouvelle et plus grande, qui révèle un second génie dans le même homme. Ce qu'il pouvait faire? (juUlaume Tell, où, sacrifiant sans peine ses anciennes habitudes et ses penchants, il a multiplié les créations les plus dramatiques, respecté les convenances de la scène française sans nuire à sa fantaisie, et trouvé mille moyens d'eliéts nouveaux et piquants que ses autres compositions n'annonçaient point. Voilà ce qu'il a l'ait : mais qui pouvait le prévoir? Admirateur sincère ilu génie de Rossini, de ce génie qui a versé à pleines mains dans un grand nombre d'opéras les trésors de l'imagination la plus féconde et la plus brillante, j'ai

i. D'après Castil-Bluze, tandis qu'Azêvcdo cite " le samedi S août ",

E.VCrCLOPÉniE de la musique et niCTIOSNAIRE nu COXSERVATOIHE

regretté, dans les premiers numéros delà Revue musicale, qu'il eût souvent abusé des dons de la nature, qu'i eût gâté de beaux ouvrages par l'emploi de moyens factices, qui annonçaient peu de conscience musicale, et qu'il eût traité son art avec le même mépris qu'il avait pour ses auditeurs.

« L'anathème fut lancé contre moi par ses amis; mais lui, dont l'esprit est aussi fin que le génie est élevé, me fit une meilleure réponse en faisant paraître Moïse, composition admirable, où les défauts avaient fait place à de grandes beautés dramatiques. Ji' rendis hommage à cette victoire d'un grand artisU' sur lui-même, et je crus qu'il avait fait tout ce qui étail en son pouvoir. Chacun le pensait comme moi; mais 6fiWH«!(me Te// manifeste un homme nouveau dans le même homme, et démontre que c'est en vain qu'on prétend mesurer la portée du génie. Cette production ouvre une carrière nouvelle à Rossini. Celui qui a pu se modifier ainsi peut multiplier ses prodiges el fournir longtemps un aliment à l'admiration des vrais amis de l'art musical. »

Qu'on ne croie pas cependant que, dans le commencement, le jugement des critiques et des connaisseurs fût partagé par la majorité du public. « Si l'on me demande, observait Fétis à la fin dudil compte rendu de la soirée, « quelle est la nature d'i succès obtenu par ce colosse musical, je répondrai qu'il n'a point été digne d'un pareil ouvrage. » Limonde dilettante, celte partie de l'auditoire qui allait au théâtre pour s'amuser, ne trouvait pas de son goût cet opéra et regrettait le Rossini d'autrefois.

C'est pourquoi les représentations de Guillaume ne furent pas très courues; les directeurs du théâtre, pour contenter le mauvais goût des dilettanti, commencèrent à le faire représenter avec des mutilations sacrilèges que quelques-uns cherchent en vain à expliquer par la stupidité du librelto '.

D'abord on supprima tantôt ce morceau-ci, tantôt celui-là, puis deus ou trois, ensuite tout le troisièni»^ acte, ensuite le premier et le troisième; enfin, réduit au seul deuxième acte, qui est vraiment le meilleur, l'opéra fut exécuté pendant longtemps comme levci' de rideau dans les spectacles de bal ou de pantomime.

L'auteur fut immensément dégoûté de l'indigne traitement dont fut victime son chef-d'œuvre, mais on ne peut pas croire, comme quelque biograpln' affirme, que ce fait ait été la cause du retour soudain du maître à Bologne, et encore moins qu'il l'ait décidé à ne plus écrire pour le théâtre.

Dans le même mois d'août 1820, après les premières représentations de Guillaume, le maître quittait Pans et se rendait à Bologne-.

L'an d'après cependant, les nouveaux événemenis politiques le rappelaient subitement dans la capitale de la France.

Le roi des barricades, élevé au trône de France pnr la révolution de Juillet 1830, ne voulut pas reconnaître et accepter le contrat stipulé entre le monarque détrôné et Rossini. Les commissaires de la liquidation de la liste civile prétendirent traiter le maître de la même manière qu'ils traitaient les autres qui étaient

1. Oui veut en savoir (l;ivant,-ige sur ces mutilations, n'a qu'i cciiisutter Lajarle, ouvrage cité.

2. Avant (le partir il écrivit une rnvnlbui, » Adclio ili Rossini •. a ses amis ilc l'aris, publiée par l'éditeur Pacini vers la fin de septembre 18^9. Peu de temps après son arrivée à Bologne, il composa // scrto i^olino, cantate exécutée au théâtre de cette ville pour souhail.-r la bienvenue au nouveau légat, cardinal Thomas Bcrnetti. A la cantate succédèrent un air et un petit quatuor de liossini aussi.

au service et aux appointements de CJi.hiIi's X, lauxquels avaient été ôtés l'emploi et les émoluments et les droits relatifs. Partant de ce principe, ils se refusaient à fournir aux frais nécessaires pour la mise en scène des opéras que Rossini devait donner après Guillaume Tell, à consentir la compensation promise de soixante mille francs, et même la pension annuelle de six mille francs que le contrat lui assignait au cas où l'administration de la maison royale n'aurait pu tenir ses engagements. Mais le maître avait eu la précaution de faire signer l'acte par le roi lui-même, et de rendre ainsi personnelles les obligations de Charles X envers lui. 11 dut à cette prévoyance le gain du procès, qui se termina en 18,33 avec la reconnaissance de son droit à la pension. En 18.36 Rossini, qui pendant tout ce temps s'était bien peu occupé d'art^, entreprit unvoyage en Belgique et sur le Rhin en compagnie du banquier Rotlischild, et il retourna ensuite en Italie. 11 demeura quelque temps à Milan et s'établit définitivement à Bologne*-.

On ne connaît pas au juste les conditions du contrat stipulé entre Rossini et la direction du théâtre de l'Opéra. Castil-Blaze affirme qu'il « devait écrire en six ans trois opéras de grand calibre. D'après son engagement avec le ministère, il recevait, en dehors de ses droits d'auteur, une prime de 10,000 fr. par an jusqu'àl'expiralion de sa sixième année et la livraison du troisième opéra. Guillaume Tell, n° 1 de cette fourniture, échantillon très rassurant; Gustave, n" i; le Duc d'Albe, n" 3. — Comment se fait-il que le grand maître ait rendu à M. Scribe l'excellent drame de Gustave et le Duc d'Albe, qui doit être au moins le cousin, s'il n'est le digne frère de ce Gttstave"'^ »

D'après Zanolini, Rossini se serait dégagé de sesobligations envers la direction du théâtre de l'Opéra après la chute de Charles X, lorsque le maître avait déjà envoyé au poète Jouy une ébauche qu'il avait faite des actes et des scènes d'un libretto tiré du Faust de Goethe. Le fameux imprésario Strakosch, au contraire, dans ses Souvenirs, affirme avoir ouï raconter par la seconde femme du feu maître, Olympie Pelissier, que Rossini rompit le traité le soir même de la première représentation de Gaglielmo- Tell. « Le directeur de l'Opéra de Paris, M. Lubert, était convaincu que Guillaume Tell ne tiendrait pas longtemps l'affiche. A l'issue de la première représentation de Guillaume Tell, racontait M'"» Rossini à Maurice Strakosch, M. Lubert demanda Rossini dans son cabinet et lui tint ce discours surprenant :

« — Monsieur Rossini, comment avez-vous pu, avezic vous osé écrire pour le Grand Opéra de Paris une « œuvre aussi insipide, aussi décousue que Guillaume a Tell? Cette œuvre est si médiocre qu'il ne vous 1. reste plus qu'une chose à faire : annuler le traité « que j'ai eu la sottise de passer avec vous, et renon- « cer à composer .Jeanne d'Arc et Mahomet i'^).

" — Qu'à cela ne tienne, répondit Rossini. Je résilie Cl à l'instant même et j'ajoute de plus que de ma vie « je ne composerai d'opéras. »

« Le malheur est que Rossini a tenu parole, et que, par l'outrecuidante vanilci d'un homme, l'univers a été privé de chefs-d'œuvre''. »

.■J. tin juin IBIio il publia a Paris un recueil de 0//0 arief/(? (? ç«rt^/ro dttftli, sur poésie de Métastase et du comte Pepoli.

't-. Le maître parle lui-même dans ses lettres de l'accueil enthousiaste que lui firent li^s Milanais et les Bolonais et de la vie joyeuse et insouciante qu'il menu diins la capitale de la Lombardio.

■ i. Castil-Blaze, t'Acadéiiiie itiipériitlc de 7iiiisùfW.', Paris, 18;j;i, II,. 23ti.

t>, Strakosch, .Sovreitirs d'un iinpvrsurio, Paris, 1887, p, fi8.

iiis:Torni-: de la Mu.^içun:

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Quelles raisons ont pu résoudre le fécond compositeur à abandonner le théâtre dans la pleine force de son àye ;il n'avait que 37 ans et demi i el dans le plus Srand développement de ses extraordinaires facultés intelleetuelles? On a forgé des hypothèses de toute espèce.

Celui qui a attribué la cause de cette <i résolution philosophique» (comme le maître l'appelle lui-même <lans une lettre) à la crainte do nuire par un insuccès ;\ la lonommée qu'il avait acquise, n'a pas pensé que le fanatisme suscité par le Stnbat l'avait complètement rassuré sur ce point. Quelqu'un est arrivé à croire que la veine créatrice du maître s'était épuisée; comme si le Ti'll n'avait pas été suivi du Siabut, des Soirées, de la Petite Messe et de centaines de morceaux édités et inédits , petits, mais d'une valeur inestimable par la fraîcheur de l'inspiration et par l'e.xcellence de la forme !

Consultons sa correspondance. Klle dit qu'une foule de circonstances concoururent à faire naître en lui le dégoût du monde théâtral : les basses intrigues, les offenses faites à son amour-propre de compositeur, les dommages apportés à ses intérêts, le goût changeant du public, la nouvelle manière de traiter l'opéra adoptée par Moyeibeer. A tout cela on doit ajouter le ti'avail, extraordinaire pour lui', que lui avait coûté la composition de GiKjlielino Tell. Que l'on ne croie pas que cette dernière cause ait eu une importance moindre que les autres. On sait, par une leltre du père de Uossini, adressée à son beau-frère, que le grand compositeur, bien avant que son dernier chef-d'œuvre parût sur la scène, était résolu à ne plus écrire pour le théâtre : » Mi ha dato parola che nel mille oltocento treuta si vuole l'itirare a casa del tutto, volendo.sela godere e fare il signore, e lasciare serivere clii vuole, mentre egli ha faticato abbastanza (-).

Devant ces difficultés un artiste d'humeur batailleuse et aimant le travail aurait continué sa route, résolu à imposer, par son génie, son goût et son propre art; mais lui, avide de tranquillité et de repos plutôt que de lutte, il préféra garder un silence dédaigneux. A l'éditeur milanais ïite Ricordi, qui le conjurait de reprendre " la lira polverosa » (la lyre poussiéreuse), le maître répondait : « Convenete che, se SI dovesse esporla agli atluali sofll di iîorea, si correrebbe pericolo che colla polvere fosse portata air altro polo anche la lira medesinia. Ldscimiio dunque che altvi corrn liberamente In sua lancia, essendoci spazio per tutti-'. «

Ces derniers mots et ceux de son père, que nous venons de citer, nous donnent la vraie explication de son silence. Il avait atteint les plus hauts sommets de la gloire, il s'était assuré une existence des plus aisées; pourquoi continuer à fatiguer son esprit, à attrister sa vie? C'est ainsi que le grand Heine aussi essaya d'e.^pliquer le silence rossinien, lorsqu'il écrivit que Hossinî, en gardant le silence après avoir achevé le Tfll, fit voir par là qu'il élait un génie. Un artiste qui n'a que du talent, conserve jusqu'à la fin le désir d'employer cette qualité; l'ambition le mène, il sent qu'il se perfectionne toujours davantage, il est poussé à atteindre l'apogée. Le génie, au contraire,

\. On sait que la plupart des opéras qu il composa en It.-ilie furent écrits en moius (le deux semaines, et qu'aucun ne le tint occupé plus d'une cinquantaine de jours.

2. " Il m'a promis qu'en 1830 il se rendra définitivement chez lui (à Bologne), puisqu'il veut se donner du bon tentps et vivre en seigneur, et laisser écrire qui voudra, vu qu'il a déjà assez travaillé. »

ijui a iléjà produit sa plus grande création, en est satisfait; il mé|U'iso le monde avec ses pi^titcs ambiiions el va à Strall'ord-sur-l'Avone, comme William ShaUespeare, ou se promène souriant et caustique sur le boulevard des Italiens, comme tiioachino Uossini.

V. — Itossiiii il Itolo^iie (i836.184g). — Le Il Stali.-tt ». — Il Foi. Isspcrance et lliai-i(c ». — Li's lijiiincs i>ulriolli|uos. — Fiillc de, Uulo-^iic.

Peu de temps après s'être définitivement établi à liologne, Hossinî fut chargé de remeltre en ordre le Lycée musical, 1res renomjné auparavant, mais alors en décadence. Il accepta avec plaisir cette charge, qu'il remplit avec le plus grand soin, en y appelant pour enseigner des maîtres très habiles, en organisant et dirigeant personnellement un orchestre splendide, en ramenant l'école de chant à la pratique des anciennes méthodes, en instituant des e.xercices hebdomadaires, en appointant partout la lutniére de ses conseils et l'autorité de sa parole.

Cependant, tandis qu'il s'occupait avec tant d'assiduité de l'enseignement, il semblait qu'il avait presque complètement oublié la composition; ce dont tous se plaignaient vivement. Ces plaintes étaient d'autant plus justifiées, que les rares compositions qui sorlaient, à de longs intervalles, de sa plume attestaient non seulement que sa veine n'était point épuisée, mais que son inspiration s'élevait progressivement, et que son style s'ennoblissait toujours. Parmi ces compositions, son Statut mérite d'être particulièrement mentionné. L'histoire de cet ouvrage est curieuse, peu connue ou mal connue du plus grand nombre. En février 18.31, le maître faisait un voyage en Espagne en compagnie du célèbre banquierAguado, son ami. Un éniinent prélat madrilène. Don François Fernande/, de Varela, commissaire général de la Crozudii, désii'ant posséder une composition sacrée de Rossini, écr'ite exprès pour lui et à lui dédiée par l'auteur, pria Aguado d'intercéder en sa faveur aupr'ès du grand maître. Aguado décida Rossini à lui pi'omettre un Stubat. Le maître, revenu à Paris, se mit à composer les six premiers morceaux, puis, étant tombé malade, comme quelques-uns éor'ivent, ou ayant été gagné par la paresse, ce qui est plus probable, il laissa son ouvrage inachevé. En attendant, Varela réclamait instamment l'accomplissement de la promesse. Alors Rossini chargea Tadolini, maître de chant en ce temps-là au théâtre Italien de Paris, de composer le reste ; il envoya aussitôt sa composition à Madrid, à condition qu'elle restei'ait inédite. Le noble espagnol envoya au mailre une bague splendide en remerciement.

Ce Stabat, moitié de Rossini et moitié de Tadolini, l'ut exécuté par les soins de Varela, le vendredi saint 1833, dans l'église de S. Filippo el Real de Madrid. Varela mort, ses héritiers, confondant la dédicace et la possession du manuscrit avec les droits d'auteur, s'estimèrent les propriétaires du Stubat, et le cédèrent en 1841 à M. Oller-Chetard. Celui-ci, à son tour, le vendit pour 2.000 francs à M. Aulagnier, éditeur à Paris, qui en annonça aussitôt une magnifique édi-

Cette lettre de Giuseppe Rossini porte la date de Paris, le 24 juillet 1827 !

3. " Vous conviendrez que, si on devait l'exposer aux actuelles boufTées de Borée, on courrait !e risque que la lyre fût portée aussi ù l'autre pôle avec la poussière. Liiissuiis donc que d'attirés joutent librement à leur tuar^ puisqu'il y a de l'espace poitr tous. »

Kxr.yr.i.opÈniE de i.a MrsiniF. et dictiowaire ni' r.oxsEnvATOfnE

tion et une exécution solennelle publique. Mais Rossini intervint en clioisissant pour mandataire l'édileui' Troupenas, avec mission d'empèclier l'édition et l'exécution. Quand les tribunaux eurent inconnu les droits du maitre, celui-ci refit la musique des quatre morceaux déjà composés par Tadolini et céda les droits de propriété du S(flbfl< à Troupenas pour la somme de 6.000 francs.

Le 31 octobre 1841, cinq morceaux de cet ouvraf;i' furent donnés en guise d'essai, dans la salle Hertz, à Paris. Le Stnhut complet fut exécuté dans la salle du théâtre Italien le 7 janvier de l'année suivante, par Tamburini, Julia Grisi et M"" Alberlazzi, Mario et Lablaclie. Le succès fut immense. Le lendemain de la première exécution, le directeur du théâtre Italien, Dormay, acquit des frères Escudier — à qui le droit de représentation à Paris avait été cédé pour le prix de 8.000 francs — le droit d'interprétation du Slaial pendant trois mois. Ce droit lui coûta 20.000 francs; mais à la quatorzième représentation il en avait déjà encaissé loO.OOO!

En Italie il fut exécuté pour la première fois à Bologne, les soirs des 18, 19 et 20 mars, dans la grand'salle de l'Archigymnase. L'auteur voulut que le profit fût assigné au bénéfice d'un hospice a. fonder dans cette ville pour les musiciens bolonais vieux et pauvres.

Il s'occupa lui-même de la formation de l'orchestre (77 instruments) et des chœurs (95 voix). Les rôles principaux furent chantés par Clare Novello, par la noble dame Clémentine degli Antoni, Nicolas Ivanolf et le comte Pompée Belgioioso. La direction fut confiée au maître Donizetli, qui vint exprès de Milan. Devenu très sensible, Rossini, pour s'épargner une forte émotion, n'assista ni à la première ni à la deuxième représentation; mais, à la troisième, il dut céder aux très vives insistances de tout le monde. Appelé par le public avec des cris enthousiastes, il se présenta pour remercier et embrasser plusieurs fois le maître Donizetli, au milieu de l'émotion générale. Alors commença la longue série des exécutions triomphales du Slabat en Europe, ininterrompue jusqu'à 184:). On peut dire qu'il n'y eut pas en Italie de ville, grande ou petite, qui n'ait voulu applaudir la nouvelle production du génie rossinien.

Cette musique, considérée en elle-même, sans aucun rapport avec le texte latin, est, du commencement à la fin, un chef-d'œuvre de grâce, d'élégance, de spontanéité d'inspiration. Convenablement exécutée, on l'entend encore avec plaisir aujourd'hui, si grande est la fraîcheur et l'originalité des idées, si grande est l'excellence de la forme. Toutefois, si on la considère comme musique religieuse, ceux mêmes qui, comme moi, ne limitent et n'immobilisent pas ce genre musical dans les bornes étroites des formes, des règles, des harmonies et des artifices du contrepoint de l'école palestrinienne, ne peuvent pas trouver le Stabat de Rossini exempt de graves défauts.

A côté d'inspirations nobles et élevées, comme, par exemple, le I'ropeccatis,\e Fac utportem, ['hi/himinatus. le Quis est homo, on rencontre des mouvements, des chants et des effets convenant plutôt à la scène qu'à l'église. Du reste, comme l'observe justement l'illustre Fétis, l'auteur ne se proposa pas d'en faire une

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