VI. — Kossini à Florence
L' « Uyiiine A la Palv ».
La iiciirasthciiie.
Immédiatement on organisa à Bologne une contremanifestation en faveur du maître. Leipère Hugues Bassi, le célèbre frère patriote, le chapelain de Caribaldi, lui écrivit une très noble lettre pour le prier, au nom du peuple bolonais, de vouloir bien revenir dans la ville qui l'avait toujours vénéré et qui se sentait unie à lui par les liens de la plus vive reconnaissance; il lui proposait en même temps de mettre en musique un hymne national, dont Bassi lui-même aurait écrit la poésie. Mais le maître ne bougea point de Klorence'"'. 11 accepta pourtant de mettre en musique l'hymne, qui ne fut plus écrit par le père Bassi, appelé sur les champs de bataille, mais par l'avocat Martinelli, l'auteur des trois chœurs cités : Fcde, Spcranza e Carilù. Par ordre de Rossini, le chœur, qui est un temps de marche, ou, comme on disait alors, un passa doppio, fut instrumenté pour banda, par le maître Liverani, et exécuté sous sa direction le soir du 21 juiil 18i8 (anniversaire du couronnement de Pie IX) par plus de quatre cents personnes sur la place Majeure de Bologne. L'auteur voulut en faire un présent à la garde civique de cette ville. L'hymne fut répété cà Florence dans la salle de l'Académie philharmonique le 29 du même mois, sous la direction du prince Poniatowski. La recette fut attribuée aux familles des morts tombés sur les champs de bataille de Curtatone et Montanara. Rossini, présent à l'exécution, fut très fêté par le public; les dames lui offrirent des couronnes de fleurs.
Deux ans après, en janvier 18,ïl, Rossini écrivit une autre composition de ce genre, Yhino alla pace de Bacchilide, qu'il dédia à l'insigne peintre tlorentin Vincenzo Rasori, qui lui avait fait présent d'un beau David peint par lui. Cette fois Rossini avait été heureux dans le choix de la poésie, puisque la traduction de l'hymne est d'Arcangeli. Je n'en connais pas la musique; les journaux de l'époque la louent beaucoup; Rossini, dans une lettre au maître Pacini, à qui il conlia la mission de l'instrumenter, l'appelle modestement « meschina ».
Cependant la santé du maître s'altérait toujours davantage. Dans ses lettres il se plaint plusieurs fois d'une continuelle irritation nerveuse, d'une faiblesse générale. Quelquefois il soupirait et se désespérait. (< Il vaut mieux mourir que vivre ainsi, » criaitil; et, saisissant un couteau, il conjurait les siens de le délivrer de ses tourments. Parfois il croyait être près de mourir et faisait son testamenf^. Enfin, comme l'air balsamique de sa « bella villa >> de Florence, ni les cures qu'on lui prescrivait, ne lui étaient utiles, il se décida à se rendre à Paris pour y essayer le traitement hydrolhérapique.
4. u Voulez-vous de l'argent? Je voiis en donnerai. Mais on voulait que jefuase lécher des musiques de toute l'Italie, et que je portasse l'uniforme militaire comme un jeune homme de dix-huit ans. »
o. Certes, l'émotion que lui et sa femme éprouvèrent le soir du 27 avril fut bien forte; le maître continua pendant quelque temps à en parler dans les lettres à ses amis. Il n'est cependant pas vrai, comme quelqu'un l'a affirmé, que dès lors il prit Bologne en haine. Dans ces lettres il ne fait que rappeler l'hospitalité afTectucuse qu'il reçut des Bolonais et regretter les jours heureui passés daus celte ville qu'il aimait toujours.
6. Mordani, /^e/;» vitaprioata di G. itojjmi, Meraorie, Imola, 1871.
EycrcLOPÈniE de la musique et dictionnaire nu conservatoire
VII. — Second séjour de Rossiiii à Paris (1855- 18«8). — Le « thaiit des Titans » et d'autres eouipositions mineures.
Solennelle »•
La (i Petite Messe
Rossini partit de Florence le 26 avril 18o5,en compagnie de son jeune médecin, s'arrêta quelques jours a Mice, puis de là se rendit directement vers la capitale de la France. Ici, au milieu de toutes sortes de soins affectueux et de continuelles démonstrations d'estime et d'honneur de ce peuple qui excelle dans sa courtoisie et sa politesse, le maître sentit aussitôt que son esprit se renforçait. Le traitement liydrothérapique commencé, il en tira quelque bienfait pour ses maux physiques. C'est pourquoi il résolut de s'établir sur un des riants coteaux des environs de Paris, et précisément à Passy, où il se fit bâtir une villa, sur l'emplacement que la ville de Paris lui avait généreusement cédé à un prix de faveur'.
Peu à peu il recouvra la santé et, avecla santé, la gaieté et la belle humeur d'autrefois. Pour ne pas négliger les soins qu'exigeait son état, il ne courait ni les salons ni les théâtres; il tenait cependant de brillantes réunions dans sa maison, qui était devenue le rendez-vous de toutes les notabilités artistiques, littéraires et politiques de Paris. De temps à autre, il prenait la plume pour noter ce que lui dictait sa fantaisie toujours féconde; c'étaient ordinairement de petites compositions, qui n'exigeaient aucun elfort de son esprit, improvisées pour son propre amusement ou pour satisfaire le désir de quelque ami-. Ainsi prit naissance la Musique anodine, dédiée « à ma chère femme Olympie, comme simple témoignage de reconnaissance pour les soins affectueux, intelligents, qu'elle me prodigue dans une trop longue et terrible maladie (opprobre de la faculté). Paroles de Metastasio, Paris, le 15 avril iS'.il) ». Le Chant des Titans (1859)3, Laiis Deo (1861), le Coro di caccia (1862), la Petite Messe solennelle (1863), la Natte di Natale et un Bolcro pour les sœurs Marchisio (1863), le passage dantesque de la Francesca da Rimini (1865), V Hymne à Napoléon lll et à son vaillant peuple. ['Album italien (douze morceaux), l'Album français (douze autres morceaux), les Morceaux réservés, l'Album de la Chaumière, l'Album pour les enfants adolescents, l'Album pour les enfants dégourdis, l'Album de Château, la Miscollance pour piano, les Quelques riens pour Album et tant d'autres petites compositions restées presque toutes inédites, dont les autographes, accompagnés de spirituelles annotations marginales en français de la main de l'auteur, se conservent au lycée musical de Pesaro. Le dernier ouvrage de Hossini fut la fanfare La corona d'italia (1868), dédiée à Victor-Emmanuel II, et exécutée pour la première fois sur la place du Quirinal en novembre 1878, à
1. L'emplacement ne lui fut donc point doni\i\ par lu municipalité de Paris, comme quelques historiens l'ont afiirmé.
L'élégante villa s'éleva près de la promenade publique nommée le bois de Boulotjne. Pour orner les appartements, Kossini appela deux artistes bolonaie d'une grande valeur, Bisteglii et Samoggia.ll alla y habiter en 1858.
2. On relève dans une lettre de Rossini au directeur du tliéilre Italien de Paris, que dans les premiers jours de novembre de iSiili, celui-ci avait fait afficher aux coins de la ville des placards annonçant un nouvel opéra du Pesarese intitulé : tJn rurioso iicridente, alors qu'il s'agissait d'un des ordinaires galimatias composés de musique rossinienne tirée de plusieurs de ses opéras et recousus tant bien (|ue mal par un certain Bereltoni. Rossini, ne voulant pas permettre qu'on trompât le public en l'invitant à entendre un sien ouvrage falsifié et lui laissant accroii-e qu'il avait collaboi-é à cette composition, enjoignit au directeur, s'il avait à cucur d'éviter un procès, de changer
l'occasion du retour de Humbert 1°' de Naples, après l'attentat de Passanante.
Dans chacune de ces compositions, quelque mince qu'elle soit, éclate un rayon de cette éternelle beauté, à laquelle Rossini, nouveau Prométhée, sut ravir non pas des étincelles, mais des torrents de lumière.
La Petite Messe a une importance spéciale pour sa très haute valeur artistique. Cette messe, que l'auleur appela modestement Petite, et les impresarii Solennelle, fut terminée en 1863, comme on le relève dans une spirituelle annotation en français écrite par llossini lui-même sur la dernière page de la partition autographe, peut-être pour prévenir les attaques malignes de ses futurs critiques :
« Bon Dieu,
« La voilà terminée cette pauvre petite Messe. Est-ce liien de la Musique sacrée que je viens de faire, ou bien de la sacrée musique? J'étais né pour l'opéra liutfa, tn le sais bien! Peu de science, un peu de ca'ur, tout est là. Sois donc béni et accorde-moi le Paradis.
« G. UOSSLNI.
« Passy, 1803. »
A cette messe, écrite pour quatre voix avecchujur, le maître avait donné d'abord un accompagnement d'harmonium et de deux pianos. La première exéculion de la Petite Messe Solennelle a eu lieu à Paris le 14 mars 1864, pour l'inauguration de l'hôtel du comte Pillet-Will.
Les exécutants étaient les sœurs Carlotta et Barbara Marchisio, le ténor Gardoni et la basse Agriési; les chœurs, fournis par des élèves du Conservatoire, étaieiit dirigés par M. Cohen; l'orgue était tenu par M. Albert Lavignac; les pianos, par MM. Mathias et l'eruzzi.
Il y eut ainsi deux exécutions; après quoi, ayant été orchestrée en 1865, elle fut donnée au théâtre Italien de Paris le 28 février 1869.
A cette solennité artistique assistaient, entre autres, Meyerbeer, Auber, le ténor Duprez, l'historien Azevedo elles critiques Tiorentino et Scudo.
L'auteur aurait désiré la faire exécuter en public avec accompagnement instrumental dans quelque grande église; à cet effet il lit présenter une supplique à Pie IX afin qu'il permit aux femmes de chanter ,Tvec les hommes dans les chapelles des églises; mais le pape ne voulut pas acquiescer à ce désir, 'l'outefois, cédant aux prières de ses amis, le grand compositeur se décida à l'instrumenter, en disant : » La strunienterù io ail' antica, affinchè altri non la strumenti alla moderna '*. " La partition terminée, il y
:iinsi le placard : Un gurioso accfdentë. amnitjè .lur des morceaux de Jtussiiii par M. Berettoni. Les afflclies furent enlevées, et l'opéra ne fut plus représenté.
3. Parmi les ouvrages que Rossini composa après le Stabat, celuici est un des plus ifnportants. tlcrit d'abord pour Vlne seule voix, il fut ensuite remanié et réduit à 4 voix de bassc-conlre à l'unisson pour être exécuté dans un concert donné à l'o<'casion de l'inauguration du nionumentau maître Cherubinià Paris (IHGl) ; l'and'après, il fut, comme l'auteur lui-même le dit dans une lettre, refundu, instrumenté et de nouveau exécuté à Vienne lorsqu'on découvrit le monument :i Mozart. .1 Dans mon Chitnt des Titans, écrivait llossini à Alphonse Rover à Paris le 15 octobre IStil, rassurez-vous, il n'y a pas la plus petite roulade, ni gamme chromatique, ni trille, ni arpège; c'est un chant simple, d'un rythme litanique, et tant soit peu enragé. *•
4. Il C'est nn)i qui l'instrumenterai à l'antique, afin que d'autres ne l'inslrumcnteiit pas à la moderne, i.
Toutefois l'instrumentation ne constitue pas un ouvrage (ligne de lui. « i\lon long silence, écrivait-il au maitre Pucinî, m'a fait perdre la connaissance des instruments. >i
HISTOIRE DE LA MUSIQUE
S'iO
écrivit eu lète : Petite Messe, orchestrée par le Sinye de Pesaro'.
Cependant, tanl qu'il vécut, il ne permit pas qu'on exécutât en public son derniei' chef-d'œuvre. Peu de mois seulement après sa mort, et précisément dans le carême de ISOO, on en commença les exécutions en Italie, sous la direction du maître Muzio. Le célèbre imprésario Maurice Stiakoscli en acquit de la veuve la propriété pour l'étrauf^er moyennant 100.000 francs. La compagnie qu'il s'était choisie se composail de Marie Alboni, la plus belle voix de contralto qu'on ait jamais entendue (qui reçut pour toute la tournée 100.000 francs), Jlarie Battu, le baryton Agnesi, et le ténor Thomas llohler (qui devint ensuite le mari de la duchesse de Newcastle). Avec cette compaf;nie, dirigée par le maître Pollini, la Petite Mi'ssc de Hossini fut exécutée dans un cycle de représentations, quatorze fois au théâtre Italien de Paris pendant le premier mois, et, dans les deux suivants, soixante fois en France, eu Belgique et en Hollande. L'imprésario, quoiqu'il eût dû pourvoir à des dépenses liés considérables, réussit à en tirer un bénélice de 30.000 francs =.
Quand la Petite Mei^se fut pour la première fois exécutée dans la patrie de l'auteur, et précisément à Bologne (1869), l'insigne critique musical Philippe Filippi, un des premiers défenseurs de la musique wagnérienne en Italie, en publia une analyse détaillée, que j'aime à résumer ici.
C'est le plus étonnant miracle de cette composition merveilleuse que d'avoir subjugué par l'inspiration, la science, d'avoir fait servir les formes les plus arides du contrepoint et de la fugue au.\ élans les plus puissants de la fantaisie. Dans la première pièce de la Messe, le Kyrie, on sent aussitôt l'approche d'une œuvre puissante, et l'on entrevoit que Rossini, appréciateur de tout progrés, même idéal, de l'art, a voulu se montrer capable des plus hardies transformations de style : le dessin insistant des basses sur lequel s'élèvent les hymnes de louange au Seigneur, est un prodige d'harmonie et d'instrumentation, spécialement pour ce mouvement chromatique très hardi qui traverse tant de tons pour tomber en ut et puis revenir définitivement au ton dominant de la mineur. A cette espèce de ritournelle est associée une mélodie sereine et suave, écrite avec une si savante disposition des voix, qu'on dirait un vrai chœur d'anges : cette pièce est entrecoupée par un cayion à quattro parti dans le style observé, à la Palestrina, sur les paroles CUrinle eleison, écrites avec un art très fin et avec toute la sévérité et l'onction qu'exige le style religieux. Dans cette première pièce, outre la beauté et la nouveauté de la forme dégagée, il y a une fusion sympathique du style le plus sévère et ancien avec les hardiesses et les idéalités modernes, sans qu'une couleur nuise à l'autre.
Majestueux est le Gloria : rien de plus splendide que la première attaque de l'orchestre et puis des voix seules qui crient Gloria in excelsis Deo. Le Landamiis est très religieux, avec ses accords persistants dans un dessin uniforme sur les modes majeur et mineur, espèce d'ondulation tonale sur laquelle planent les tristes teintes du chant et les entrées des voix à l'unisson et à l'octave : pour la foime et pour la manière avec lesquelles est traitée l'harmonie, cette
1. Parce que beaucoup av.iient l'habitude de l'appeler le Ciyno (le Cygne) de Pesaro, il siguail quelquefois, pour plaisaDter, le Sviye de Pesaro.