Pohl, /. Eaytln, t. II, p
3. Chez Slorace, musicien aiiyLiis dont la sœur chantait à l'Opéra impérial de Vicnoc, ou vit s'asseoir un jour aux pupitres d'un même
de la composition. Du milieu même du travail conlii'pointique le i)lus ingénieux, chaipie dessin mélodique ressortait toujours en lumière, ne réclamant de l'auditeur ([u'iin fll'urt modéré de compréhension, tout juste sufli^ant à rc-tenir son attention et à lui procurer le plaisir llatteur de se croire lui-même au niveau de l'aïuvrc. On disait précieusement que le savoir de Haydn « se cachait sous des roses », et sans doute entendait-on sous des roses sans épines; car le maître d'iîsterhaz usait peu des procédés rigoureux de la fugue et du canon, jugés alors pédants et rébarbatifs. Le secret de son art était la variation, dont, avec une ven'e constante, une science discrète, il icnoiivelail les elbUs et rehaussait la valeur de ses idées mélodiques. Un des grands orateurs du xix" siècle, Lacoi'daire, écrivait à propos d'une série de discours : " Je suis étonné moi-même tous les jours de ce qui sort d'un objet dès iju'oii le regarde dans un autre sens que celui où l'on avait coutume de l'envisager. » Nulle part plus que dans la musique, cette parole ne se vérilie ; nulle part une même pensée ne peut revêtir autant de formes, apparaître snus autant d'aspects, correspondre à aulant d'expressions, éveiller autant de sentiments divers. L'art de la variation, dont les racines plongent dans l.i mélodie grégorienne, où Bach s'était montré le niaitre inépuisable, et que Beethoven, dans ses derniers ouvrages, a porté à son apogée, est une des plus magnifiques sources de la beauté musicale. 11 est aussi l'une des marques où se décèle de la manière la plus frappante la signature des maîtres : car, sous les doigts des virtuoses et sous la plume des compositeurs sans génie, à de certaines époques des milliers d' « Airs variés» sont éclos, qui sont la fastidieuse redite des formules d'une rhétorique apprise. Haydn ne s'est pas borné à faire ostensiblement usage de la variation dans ses Andanle de symphonies ou de quatuors; le principe même île la variation pénètre et soutient tout son œuvre, comme le principe de l'imitation et de la fugue circule dans celle de Bach; c'est par elle qu'il jette tant de diversité dans ses finales en rondo, tant d'ingéniosité dans le développement thématique de ses premiers morceaux. L'étonnante fertilité de sou invention en ce genre lui a valu pour tous les temps l'admiration des musiciens, tandis que la multitude, charmée par ses aimables mélodies, par sa clarté, sa mesure, sa gaieté rarement nuancée d'une inquiétude fugitive, s'accoutumait à l'aimer, à l'appeler « Papa Haydn », et se refusait cà croire qu'une musique si simple pût être en un certain sens de la musique « savante ».
La mort du prince Nicolas Esterhazy, survenue le 28 septembre 1790, amena de grands changements dans l'existence de Haydn. Le nouveau souverain d'Esterhaz, le prince Anton, qui n'avait « aucune inclination pour la musique », se hâta de licencier l'orcheslre, dont il ne conserva que les instruments à vent, la « feldmusik ». La façon dont fut réglée la situation de Haydn et celle du premier violon Luigi Toniasini laisse à penser que le prince appréciait du moins leurs services passés et le lustre que leur talent pouvait jeter sur sa maison. Il voulut que ces deux musiciens restassent nominalement attachés à sa personne, avec les émoluments de leur charge et sans
«lualuoi* Dittersdorf, Haîilii, Mozart et Vanlial. Voyez Pohl. ouiT. C('^/, t. II, p. 151.
4. M. Griitzmacher a puhlié à Leipzig en IMOl un trî-s bel oclctte de Haydn pour deux hautbois, deux clarinettes, deux cors et deux bassons.
EXr.yCLOPÉDIE DE LA SflSIOUE ET DIC.TIoysAIRE DU COSSERVATOIBE
fonctions à remplir. Libre de son lemps et de ses actions, Haydn s'empressa de choisir un logis à Vienne. A peine y était-il iiislallé qu'un étranger se présenta devant lui, avec ces mots : « Je suis Saloinon, de Londres, et je viens vous chercher. Demain, nous signerons un accord. »
Johann-Peter Salomon (1745-1815) était un violoniste allemand, depuis dix ans fixé en Angleterre comme virluose, chef d'orchestre et entrepreneur de concerts. Il savait à quel point Haydn était célèbre à Londres par ses ouvrages, et quel succès l'on pouvait attendre des séances où il ligurerait en personne. Son espoir ne l'avait pas trompé, et les deu.\ séjours, de dix-huit mois chacun, que le maître symphoniste fit dans la capitale du lioyaume-Uni — le premier de décembre 1790 à juin 1792, et le second de janvier 1794 à aoftt 179.Ï — furent à la fois des périodes brillantes dans l'histoire artistique de l'Angleterre et dans celle de la vie et des ouvrages de Haydn. Les douze symphonies que celui-ci composa spécialement ou retoucha pour Londres marquent le point culminant de toute sa production. Disposant d'un orchestre de quarante musiciens (12 à 16 violons, 4 altos, 3 violoncelles, 4 contrebasses, flûtes, hautbois, bas-
sons, cors, trompettes et timbales), personnel considérable pour le temps, que Salomon conduisait en chef excellent, et dont >< l'admirable correction » était surtout vantée, Haydn élargit les dimensions, le plan, la forme, l'instrumentation de son style symphonique. Le contact récent avec les créations instrumentales de Mozart n'avait pas été non plus un facteur inefficace dans cette progression. Haydn était un homme trop probe pour se refuser à croire qu'il pouvait apprendre beaucoup d'aulrui, fût-ce de nouveaux venus et de très jeunes gens; et il était en même temps un arliste trop puissamment original pour ne point savoir s'assimiler sans les imiter les découvertes étrangères. On peut donc dire que les douze symphonies de Londres n'auraient pas été écrites sans l'exemple de Mozart, et qu'elles portent cependant jusqu'au moindre détail la marque authentique du génie de Haydn. Klant donné que le total général des synipljonies de Haydn dépasse cent, et que toutes les édilions ne désignent pas les titres,, les dates et la destination de chacune, nous croyons utile de rappeler ici les thèmes des douze symphonies de Londres :
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A son second reloiir d'Angleterre, de véritables triomphes attendaient Iluydn. Lu groupe d'amateurs viennois avait fait érif;er son liuste dans son village natal; la foule se ]iressait à un concert dans lequel on exécutait trois de ses dernières symphonies, et où le jeune lîectiioven jouait un concerto de piano; ses leuvres, recherchées des éditeurs, devenaienl jiartout |>()pulaires el soulevaient les témoignajîes unanimes de l'admiration iiublii|ue.
De celte époijue datent plusieurs de ses plus hidles compositions pour la chamlire, sa célèbre mélodie Ciott crlialle Fiudz ilcn Kaiser , devenue l'hymne national autrichien, et sur laquelle lui-même écrivit des variations dans son i|ualuor n" 77, et l'arranf,'emenl vocal (1797) de la suite de pièces d'orchestre intitulée primitivement l'assion inslntmentule, puis, sous sa forme définitive, les Sept Paroles du Sauveur sur la croix'. Haydn avait écrit celte œuvre célèbre pour l'orchestre seul, en 178o, à la demande d'un chanoine de Cadix, qui désirait la faire exécuter dans son éfjlise catliédiale, pendant la semaine sainte, alternativement avec de pieuses méditations lues ou prononcées en chaire. Satisfait de son travail, qu'il déclarait une de ses compositions les mieux réussies, il le lit exécuter plusieurs fois en sa présence à Esterhaz, à Vienne, à Londres, et en rédigea un arrangement pour le quatuor à cordes et un autre pour le piano-forte. Pendant son second voyage, en 1794, Haydn, traversant Passau, eut occasion d'y entendre son onivre exécutée avec des parties vocales qu'y avait ajoutées le maitre de chapelle Joseph von Friebert. » .le crois que j'aurais fait mieux, » dit-il simplement. Il se procura la copie de l'arrangement de Friebert et du livret allemand anonyme, qui était en partie formé de textes religieux coimus, et, peu de temps après sa rentrée à Vienne, se mil lui-même à l'ouvrage. Il conserva, dans les premiers morceaux, une partie du travail du musicien de Passau, et s'en écarta depuis le milieu de la composition, pour amener une progression d'intérêt et d'expression, en vue de laquelle il lit aussi remanier le texte par Van Swieten. La comparaison des deux partitions, qu'a faite M. Sandberger, est très instructive pour montrer non seulement les dons musicaux de Haydn, mais sa logique, sa réflexion, sa volonté de suivre un dessein arrêté et miiri d'avance, toutes choses dont les procédés de travail des grands maitres offrent de si beaux exemples, et
1. V. Ad. Saiiiibergcr , Zur Entsteliuiif/sgeschiclite von Uaydn's Sieben Worten dfs Erlbsers mit Kreitze^ dans le Jahrbuçk lier Musik-bibliothek Peters, annùe !9Û3, p. 47-50.
2. Sur ct's deui ou\r.ises on consultera, avec les l)io£;raphies de Haydn : Sclinydûr aou Wartensce, .-Estheiisrlie lirtfarluniujcn Ciber die Jahreszeiten von J. Ilaijdn, Francfort a. M., ISiil, iii-S"; — Widmann, /. Haydn s SchOpfutnj, dans la collcelioa Oer .Unsi/i'/'û/irer,
qui remplacent par de si précieux enseignements la légende, chère au public, île l'inspiration spontanée des artistes.
Les deux œuvres suprêmes de la vieillesse de Haydn furent la CrtHilion et les Saisons^, que, faute d'un vocable approprié, l'on désigne toutes deux sous le titre d'oratorio. H avait rapporté de Londres, pour le premier de ces deux grands ouvrages, un poème imité de .Milton, et versitié par Lidley pour llandel, qui n'eu avait pas fait usage. La révélation (lu génie de H.indel, dont il avait pu entendre en Angleteire plusieurs chefs -d'o'uvre, devait, dans le domaine de la musique de concert, inlluencer sa productivité, de nièiue que les symphonies et les quatuors de Mozart avaient agi sur son activité dans la composition instrumentale.
Dès que van .S«ieten eut achevé l'adaptation allemande du livret, Haydn se mit au travail, avec une ferveur qui lui faisait considérer son œuvre comme un acte de foi et invoquer chaque jour, pour soutenir ses forces, l'assistance de Dieu. Les deux premières auditions furent données en séances privées chez le prince Scbnarlzeuberg, les 29 et UO avril 1798, et la première exécution publique eut lieu, avec un succès inouï, dans la salle du " fhéàtre national » de Vienne, le 19 mars 1799, jour de la fête patronale du compositeur. Dans les années suivantes, les auditions de la Crf'atinii se renouvelèrent et s'étendirent a tous les centres musicaux de l'Europe^. Celle du ■21 mars 180S couronna d'une apothéose la vieillesse glorieuse du maitre; on l'amena, pour y assister, sur un fauteuil roulant, dans la grande salle de l'Université, où s'était assemblée une foule immense; Salieri conduisait; lorsque, après la symphonie descriptive du chaos, retentit soleimellement, dans le ton d'ut iitnjeur, tout à coup amené, la parole sacrée : « Et la lumière fut! » le vieil Haydn, transporté, s'écria, montrant le ciel : << Elle vient de là! » L'agitation extrême qu'il éprouvait engagea ses amis à l'emmener dès la fin de la première partie. Comme toute l'assistance se pressait pour le saluer, à la porte de la salle, il voulut s'arrêter et, d'un geste d'adieu ou de Ijénédiction, il prit congé de ceux dont l'hommage ému venait de donner a sa vie d'artiste un dernier et touchant témoignage d'affection et de respect. Un peu plus d'un an après, le 31 mai 1809, Haydn fermait les yeux à cette lumière terrestre qu'il avait pieusement chantée.
n"» i:j et 14; — Krotzsclimar, t'itUver durch den Concertsaal, t. II, i« partie.
3. On sait que la 1'" audition à Paris eut lieu le 24 dt^cembre 1800^ ef que t:ii fui en se rendant à cette séance, donnée dans la salle de rDpcra, que le premier consul échappa à l'explosion de la •■ machine infernale tt. Voyez Th. de Lajarte, Histoire d'un oratorio et d'une machine infernale, dans la ^'onveUe hevue du !•' janvier 1883.
ENCYCLOPÉDIE DE LA iWSIQUE ET DICTIONNAIRE DU CONSERVATOIRE
La composition des Saisons avait suivi de très près celle de la Cn'ation. Le livret allemand de van Swieten, s'inspirant de nouveau de la littérature anglaise, était une adaptation d'un poème de Thomson. Commr la Création, l'œuvre avait été exécutée d'abord chez le prince Schwarizenherp, les ii et 27 avril et f'' mai 1801; puis, le 29 mai, Haydn en avait dirigé la première exécution publique.
Aucun texte n'aurait pu, mieux que ces deux livrets semi-religieux et serai-descriptifs, amener le vieux maître à rassembler, sur le soir de ses ans, les croyances qui en avaient été le soutien et le souvenir de ce qui en avait fait la joie. Plus librement que dans ses œuvres écrites sur des textes liturgiques, il put y exprimer la foi candide qui n'avait en son àmcjamais varié ni faibli; et chaque image littéraire, chaque détail pittoresque, fut pour lui l'occasion allègrement saisie de donner cours à son penchant à l'humour, à la gaieté, à la peinture musicale. Sa conception du divin n'était pas l'affirmation biblique, majestueuse et redoutable, qu'avait traduite Hœndel ; elle n'avait rien non plus des interrogations ardentes d'un Beethoven. 11 voyait Dieu à travers la beauté df l'univers créé, et il chantait ses créatures en le louant d'avoir fait, pour l'homme, la terre si féconde et la vie si bonne. M™= de Slaèl, qui lui reprochait sa minutie à décrire par des sons le vol des oiseaux et la marche des quadrupèdes, ne sentait pas ce qu'il y avait de touchant dans ces puérilités mêmes'. On souscrirait plutôt au jugement de Stendhal, qui trouvait chez Haydn " toute la poésie de Delille ». Certes, l'éloge a perdu de sa saveur, depuis qu'on a cessé de lire les alexandrins ampoulés des Géorgiqucs françaises. Chaque génération modifie le miroir artificiel, le verre convexe ou concave, où elle essaye de recueillir l'image du monde extérieur et où s'imprime avant tout la sienne propre.
Du grand livre des champs les trésors sont ouverts,
disait Delille, et ce n'était pas tout à fait sa faute si la lecture qu'il y faisait à haute voix prenait, sur ses lèvres, un accent emphatique et convenu. 11 appartenait à un temps qui ne concevait pas un poème sans mythologie, un paysage sans figures; et il posait en principe que
Dans l'art d'intéresser consiste l'arl d'écrire.
Souvent dans vos tableaux placez dos spectateurs.
Sur la scène des champs amenez des acteurs.
Cet art de l'intérêt est la source féconde.
Oui, fhomrae aux yeux de l'homme est l'ornement du monde.
Les lieux les plus riants, sans lui, nous touchent peu.
C'est un temple désert qui demande son Dieu-.
Le canevas léger des Saisons répondit à ce programme. Ses parties successives étaient de petits tableaux, à fond de verdure, qui demandaient au compositeur plus de grâce que de passion, et qui favorisaieiil l'expansion d'un lyrisme varié et libre, et l'emploi des formes arrondies. Si, reprenant la comparaison de Stiiendhal, on rapproche les partitions de Haydn du poème de Delille, tout l'avantage restera à celui des deux arts que l'opinion désigne comme le plus prompt à vieillir : la musique.
Le charme de cette rare « jeunesse en cheveux