‹ Encyclopédie de la musique et dictionnaire du ConservatoireChapitre 1015 sur 1158 · Lettre du i9 juin · texte numérisé non relu

Lettre du i9 juin

:!. Hanslick, Gfschirhte der CouceTtirespns in VTie», p. 4G, a invoqu<^ en faveur des noljlcs amalcurs viennois le témoignage non suspect d'un Allemand du Nord, Max .Marie a on Weber, qui pciit : « Kntrc toutes les aristocraties du inonde, l'aristocratie autrichienne, qu'aucune autre ne surpasse par le rang et la richesse, occupe une place à part relativement a ses rapports avec l'art, et spécialement avec la musique. Tandis que dans l'Allemagne du Nord le rôle de la noblesse est presque nul v is-a-vis le développement de lart et de la science, ati contraire, en Autriche, le nom d'une grande famille se relie pres<iue toujours à chaque fait notable de l'histoire de la civilisation, »

dente. Plusieurs femmes de l'aristocratie viennoise, auxquelles il donnait des leçons, ne pouvaient lui faite agréer en échange que des ouvrages de leurs mains; rarement ses dédicaces avaient pour mobile l'attente d'un présent'. Il n'entendait pas s'assujetlir au « service » d'un « musicien de cour », et s'il se trouvait honoré de quelques amitiés princiéres, il se savait quitte en faisant à son tour honneur, par son génie, aux hôtes qui le recevaient. Ainsi se trouvait renversée toute l'ancienne conception du rôle de l'arliste dans la société, et la profession musicale pouvait saluer en Beethoven son libérateur.

Tandis que la réputation du jeune maître s'établissait brillamment à Vienne, une souffrance nouvelle, la plus dure qui puisse atteindre un musicien, vint le frapper. « Ton Beethoven est profondément malheureux, écrit-il à son ami Amenda. Sache que la plus noble partie de moi-même, mon ouïe, s'est beaucoup affaiblie; déjà, lorsque tu étais auprès de moi, j'en sentais les symptômes, mais je les taisais; maintenant cela n'a fait qu'empirer; une guérison est-elle possible "?... Je l'espère sans doute, mais à peine. » — Et à Wegeler: <■ Je peux dire que je passe misérablement ma vie; depuis presque deux ans j'évite toutes les réunions, parce qu'il ne m'est pas possible de dire aux gens : •> Je suis sourd. » Si j'avais n'importe quel autre mélier, cela irait encore, mais dans le mien, c'est une situation terrible! » A Wegeler encore, le 16 novembre 1801 : « Tu pourrais à peine croire quelle vie désolée, triste, j'ai passée depuis deux ans; la faiblesse de mon ouïe m'est partout apparue comme un spectre, et je fuyais les hommes, je devais paraître misanthrope, tout en l'étant si peu!... Oh! si j'étais délivré de ce mal, j'étreindrais le monde ^! » Le paroxysme de cette crise désespérée se traduit, au mois d'octobre 1.S02, par le célèbre « teslament » daté de Heiligenstadt, un vallon de la campagne viennoise où Beethoven était allé, sur le conseil de ses médecins, chercher dans le repos et le silence des champs une amélioration à sa maladie. Tous ses biographes ont reproduit cette plainte déchirante, qu'il faut relire si l'on veut entrevoir son àme et pénétrer le sens profond de quelques-unes de ses o'uvres''.

La surdité de Beethoven se rattachait à un état miirbide dont les manifestations prirent successivement des formes très diverses. Tantôt des douleurs d'entrailles, tantôt l'asthme, la toux, la fièvre, le lourmentérent; on sait qu'il mourut à cinquante sept ans, hydropique; sa vue était délicate et lui imposa souvent de grands ménagements. C'est donc à travers un enchainemenl ininlerrompu de maux phvsiques que se développa son génie. L'n effort inoui de volonté les lui fit surmonter, et c'est pour ainsi dire dans la fournaise où le plongeait en 1802 la certitude de l'incurabililé de son mal, que, pareil aux trois jeunes hommes de la Bible, il clianle et s'affermit dans la foi de l'idéal absolu, de l'éternelle beauté. C'est à Heiligenstadt qu'il compose sa deuxième symphonie, en )■'■, œuvre de grâce et d'hu-

3. V. la lettre de 1823. a Chcnibini, trad. Chanlavoine, p. 208.

4. t!c fut le cas pour la messe eu n'', que Beelhnven avait fait entendre et gr.iver a ses frais, et dont il otTrit <les exemplaires à plusieurs souverains. — Sur toute cette question, vovez l'article de Guido Adier, ItcethovpH und scifie Gnmter, dans le Jahrbtirli der Mitsil,-bibliotheli l'i'lers fi'ir 1900, p. 71 et suiv.

.-,. Tra.luclion ClianLivoine, p. IC, 23, 30. — Wegeler et Ities, trad. Lepentil, p, 3S et o7.

6. .M. Kalischer a publié un fac-similé du manuscrit autographe dans Dtf JUiisik. i" année, 190i-lU03, n° 12.

lll.^rdllllC DE l.l MlISInl li

iiiour; c'osl de la ini^rae cnifUc ^miu'i^ iiiie daloiit les Soiiiitcs pour piano et violon, op. ;tO, les Sonates pour piano seul, oi'. 27 el :tl, les loinaiices pour violon el orcliestre, op. K) el :iO.

A la siH'oiule sonate de l'op. 27, ([u'une tiaililion sans rondement a surnommée <' Sonate du riair de lune ", se relie l'un des épisodes les plus sonvenl raconlés di> la vie de lieellioven, relui de son amour pour Ciiuliella (iincciardi. \Ve;;eler, son ami de jeunesse, en Joi;,'nant à ses souvenirs oeu.\ de Siephan von Hr(Mniinf<, de [■"erdinand liies, de |{ernar<l lioinlierj,', a rapporté que « Iteetlioven ne lut jamais sans une passion, surtout pour des daines d'un haut rang' ». C'est en 1801 que parmi ses nobles élèves vint prendre ran;,' la belle et coquelte Giulietta, lille du comte (iuicciardi, conseiller de chancellerie à Vienne; elle avait seize ou dix-sept ans, Beethoven (rente et un. On la reconnaît dans ces lipnes de la lettre il We^eler, du 16 novembre 1801 : « Je vis de nouveau un peu plus af^réablemenl ; je me mêle davantaf;e parmi les hommes... Ce ohaniiement, une chère, charmanle fille l'a accompli; elle m'aime, et je l'aime : voici de nouveau quehiues moments heureux, depuis deux ans; el c'est la première l'ois que je si'iis ipii; le mariage pourrait donner le bonheur. .Mallieureusement, elle n'est pas de ma condition; el maintenant, à dire vrai, je ne pourrais pas encore me marier : il laut que je nie remue bravement encore-... » l.a dédicace de la Sonate en ut dièse mincKi- est adressée à «■ la damif;ella Conlessa Ciulietta Guiceiardi ■>. Faut-il recoimaitre en cette jeune fille la destinataire de la lettre si belle, écrite comme en lignes de feu, « à l'immortelle bien-airaée »? Le nianuscril de cette lettre, sans nom, sans antre dale que i< lundi 0 juillet », fut trouvé chez Beethoven, après sa mort, par Stcphan von Breuning. SohinJler, qui en imblia le texte le premier, y inscrivit le millésime 1801, qui s'accorde avec celui de la lettre à Wegeler, avec l'époque de la composition de la Sonate en iil dii'si' miiieiir, el, chose plus concluante, avec l'inscription « lundi ti juillet' ». Thayer le premier éleva des objections contre l'interprétation de Sehiiuller; mais ce fut seulement après la publication en 1890 d'une brochure signée Mariam Tenger que l'on vit se répandre l'opinion d'après laquelle la lettre aurait été écrite en 1806 à Thérèse Brunsvik*.

La publication récente des mémoires de la comtesse de Bruiisvik'', loin d'apporter à la version Tenger la confirmation annoncée, n'a fait que renforcer les doutes exprimés déjà par M. Kalischer'' et partagés par d'autres « beethoveniens ». Depuis lors, d'autres noms ont été proposés pour résoudre l'énigme de Il l'immortelle bien-aimée ». Avec M. Fritz Volbach, nous dirons : « Assez sur ce sujet! Nous ne pouvons que présumer, et pas même prévoir si l'obscurité qui enveloppe l'histoire de cette passion sera un jour dis-

XVIII' SIÈCLE. ALLEMAGNE lo.-.l

1. Wegelcr et Ries, Irad. l.egenlil, p. 6i. — « Ces amours semblent avoir toujours étô d'une grande pureté... Beethoven avait quelque chose de puritain dans l'âme; les conversations et les pensées licencieuses lui faisaient horreur ; il avait sur la sainteté de l'amour tles idées intransif;eanlcs... » iR. Roi.t.xnd, Beetlioren, p. 20. >

i. La date de celle lettre. 13 novembre isol. donnée par Wcgeler, et admise sans opposition par la plupart des biographes, a élé par d'autres reportée au 16 novembre ISOÛ. C'est sous ce millésime qu'elle figure dans la ti-.aduclion Cliantavoine, p. 26.

3. L'indication du jour de la semaine ne permet de placer la lettre qu'en tSOt ou IS07, années où le 6 juillet tombait un lundi.

4. M. Tenger, Jieethoien's uusterbticite (irlifbtc, Bonn. 1800, in-S". ■). La .Mara, Beethovens ujtsterbliche Geliebff. Das Gehevimis tler

Grùfin ItniHSi'ik undihre Memoiren, Leipzig, 10u9. in-â". t>. À. Kalischer, Die unslerbliche Geiiebte Beethoven' Sy Dresde,

sipée. Il sufdt de reconnaître, par les lettres de Bo<'thoven, qu'il aima de toute la force de sa grande Amo. l.a proloiide douleur ipi'il dut trouver dans le renoncement, il ne la conlla (iti'à son arf. » l'etitètriî faut-il en deviner la résonance dans les accents d(''sesp(rés du testament d'Ileiligenstadl, où Iteethoven ne parle ouvirlement que île sa snrditi', cachant aux regards des liommc^s les déchiremiuits de son cu!ur*.

Les auteurs ([ui, à la suite de Fétis et de Lenz, ont voulu diviser en « trois styles » le développement continu de la pensée de Beethoven, ne se sont pas accordés sur le choix d'un point de détnarcation entre les (I manières » successives. Tandis que Fétis faisait rommencer la seconde à l'op. 3.'i (symphonie héroïque), de l.enz remontait jusqu'à l'op. 26, et M"" Wartel désignait l'op. 27, parce (lue o sur un tel sujet la question de la forme est considi'rable », et ([ue c'est là «[n'en fail di; musique de piano l'on voit Beethoven " rompre avec celle consacrée jusqu'alors'-'. » De telles divergences sont la première preuve di' l'inanité de ces classilications. La complète indépendance dans l'emploi des formes musicales, que Beethoven manifestait dans les deux sonates op. 27, n'élait pas moins llagrante dans l'op. 26 et dans de nombreux fragments des œuvres antérieures. A la vérité, elle éclatait surtout en pleine lumière dans les deux splendides poèmes pour le piano de l'op. 27, débordant tous deux d'une richesse inouïe de forme et de pensées, et qui expriment en un langage si véhément les alternatives d'espoir et d'amertume, de révolte et de tendresse, qui secouaient alors l'âme de Beethoven.

Si l'expression passionnée des émotions sentimentales emplit à celle époque un grand nombre de ses créations, d'autres le montrent pénétré des idées d'héroïsme et de liberlé, nées de la liévolution française, et qui s'étendaient en ondes irrésistibles jusqu'aux confins de l'Europe et jusqu'à ceux de la vie siiciale. Leur propagation s'entourait de la gloire militaire. En faisant roule de Bonn vers l'Autriche, en 17!I2, Beethoven avait traversé des aimées en marche. A Vienne, il connut les Français, il fréquenta chez Bernadolle. Tant d'événements prodigieux, qui bouleversaient le vieux monde, exaltaient en lui ce penchant inné vers toutes les révélations de la grandeur morale qui lui faisait adopter, pour ses lectures favorites, Plutarqiie, Homère et Shakespeare. A mesure que la volonté de « prendre le destin à la gorge » s'affermit eu lui et qu'il sentit les forces de son intelligence grandir et se rapprocher du but qu'il concevait, mais qu'il ne pouvait décrire'", cet élan vers une Iransliguralion héroïque des sentiments se fait jour dans ses œuvres en verbes plus précis et plus entlam-

iS'JI, in-8". — Xous avons résumé le débat dans un article du Courrier musical du t*"" janvier 1909.

Page 1