‹ Encyclopédie de la musique et dictionnaire du ConservatoireChapitre 1108 sur 1158 · ARCHIVISTE DE L OPERA · texte numérisé non relu

ARCHIVISTE DE L OPERA

Pour peu que Ton se propose de remonlei' un peu haut dans la série des siècles écoulés, l'histoire de la musique instrumentale apparaît, à peu de chose près, comme impossible à écrire. Ne parlons point de l'antiquité, ni même des premiers siècles du moyen âge, où la difficulté de dire quelque chose de précis demeurera sans doute toujours insurmontable. Mais aux âges contemporains de l'eftlorescence du chant grégorien, alors que pour cet art nionodique, exclusivement vocal, les textes abondent, tandis qu'une riche collection de documents caractéristiques permet l'élude approfondie de la musique deslinée aux voix, rien ne demeure pour celle que faisaient entendre les instruments, dont les chroniqueurs nous ont conservé les noms. Pour l'époque suivante, alors qu'apparaissent les premiers essais de combinaisons de sons entendus simultanément et que se créent les différentes formes de cette musique nouvelle, la même pénurie subsiste. Pas tout à fait aussi complète, cependant, disons-le tout de suite; mais assez réelle pourtant pour que notre curiosité ne puisse se satisfaire que bien mal. Il semble que nous soyons condamnés à ignorer à peu près tout, jusqu'aux premières années du svi« siècle, de ces pièces instrumentales dont résonnaient cependant les églises, les places publiques aux jours de fêtes, les châteaux, les palais, les plus modestes demeui'es des simples citadins ou l'humble chaumière des villageois.

Ainsi que les instruments qui servaient à l'interpréter ont disparu par l'injure du temps, les compositions semblent avoir été à jamais effacées de la mémoire des hommes. Des premiers, il ne subsiste que d'interminables listes que les poètes, maintes fois, se sont amusés à insérer dans leurs vers, de fréquentes mentions des chroniqueurs et les représentations, fidèles souvent, incomplètes ou fantaisistes parfois, des imagiers. De l'existence des secondes, nous n'avons, à peu de chose près, que d'analogues témoignages. Et si nous demeurons, en bien des cas, inca-

pables de concevoir une idée nette de la structure et du jeu de certains instruments du moyen âge, faudrait-il aussi, pour la musique à eux destinée, nous résigner à n'en pas savoir davantage?

II est permis de s'étonner de la rareté des documents originaux propres à nous éclairer, surtout quand on considère l'abondance des manuscrits où se lisent les œuvres, monodiques ou polyphones, des trouvères et des déchanleurs. Cette différence, au profil de la musique vocale, ne s'atténue même que très peu avec l'invention de l'imprimerie. Car, dans la quantité prodigieuse de musiques imprimées que le xvi" siècle nous a laissée, combien peu sont-elles expressément adaptées aux exigences et aux nécessités des instruments'? A se référer aux énonciations strictes des titres, — nous verrons plus tard s'il est toujours légitime de le faire, — on doit constater que la Renaissance, si riche d'œuvres de toutes sortes, est au fond assez pauvre eu musique précisément instrumentale. Rien d'étonnant qu'il eu soit de même pour les siècles antérieurs. D'autres causes, au surplus, ont contribué à une pénurie que les musicologues déplorent aujourd'hui.

La première et la plus évidente est que la musique instrumentale a constitué le répertoire des jongleurs et d'eux seuls. Si la musique est cultivée au moyen âge par les clercs ou même par les classes supérieures, il ne s'agit que de ses formes les plus hautes. J'entends celles qui semblent prendre une dignité spéciale en s'unissant à la parole, soit pour rehausser le service divin s'il s'agit de musique d'église, soit pour animer les vers des poètes s'il est question d'art profane. Quant à la théorie musicale, aux doctes dissertations sur les intervalles, sur la consonance ou la dissonance, sur la combinaison des proportions numériques ou rythmiques, tout cela constitue une malhémalique spéciale qui trouve naturellement sa place dans les Universités et qui participe de l'estime où l'on tient généralement les sciences qu'elles enseignent.

lllSTOinE DU /..l MISIQUE

Mais la iuusii|iie innpiiiiieiit iaslruiuunlale, celle iiui bonii' son amliilinn modeslo à animer les danses ou en évoquer le souveiiii', celle-Ii\, sans iHrc précisément nu'inisée, reste tenue à l'écart du liaiil enseifinement. lille appartient au jongleur, à l'Iuimlile artiste cpii ne saurait aspirera sortir de son étal médiocre. Donc le jon^rleur, au moyen àse, sera seul h cultiver le jeu des instruments, do ceux-là surtout dont l'ulilité principale est de rvllimcr les danses nu de lijîuier dans les liHes publiques. I.ui seul, par conséquent, a intérêt à conserver, à part soi, les compositions i|u'il leur destine, qu'elles soient son œuvre propre ou celle de quelqu'un de ses confrères. Lui seul en formera des recueils, analoi!ues à ceux qu'il constitue des poèmes qu'il s'en va déclamer de ville en ville.

Mais les manuscrits à l'usage des joiipleiirs n'ont jamais été des cliefs-d'œuvre de l'art callii;rapliique. De petit format (il le fallait bien, puisque la nécessité de les emporter avec soi s'imposait la première), d'une écriture l'apide et peu soii;néc, ils avaient, au cours de l'existence nomade et aventureuse de leurs possesseurs, bien des chances de périr. De fait, très peu sont encore conservés dans nos bibliothèques. Et ceux qui s'y trouvent encore attestent éloquemmout, par leur élat d'usure et de dégradation, les vicissitudes auxquelles ils furent, en leur temps, soumis tous les jours. Encore ceux-là ne sont-ils ordinairement pas des manuscrits musicaux. Encore moins que les autres, les recueils de musique pouvaient éveiller l'intérêt lorsque la mode fut passée de celle qu'ils devaient renfermer. Et comme rien, dans leur aspect extérieur, ne risquait de retenir l'attention ou d'exciter la curiosité, ils ont presque tous disparu dès qu'ils eurent cessé d'être utilisés.

11 n'est pas très sûr, du reste, que ces recueils aient jamais été bien nombreux. En ces temps anciens, on n'avait guère besoin, comme aujourd'hui, du texte de la musique qu'on exécutait. Forcément plus exercée que de nos jours, la mémoire était facilement capable d'elForts quotidiens que nous trouvons volontiers inutiles et presque impossibles. Les musiciens du moyen Aue, au chœur et plus encore à la ville, ne jouaient pas ordinairement, comme ceux de nos orchestres, avec la musique sous les veux. La musique écrite servait surtout à l'étude, aux répétitions, comme nous dirions, et l'on exécutait par cœur la pièce une fois surfisammenl concertée. Aussi, même possesseur d'un ou deux recueils d'airs, le jongleur ne s'en servait-il ordinairement que pour ralraichir ses souvenirs en cas d'une défaillance de mémoire ou pour augmenter son répertoire en étudiant, au cours de ses courses vagabondes, quelque nouveauté récemment transcrite.

Mais beaucoup sans doute ne possédaient pas la pratique de la notation, art fort compliqué au temps de la notation proportionnelle. Il devait s'en trouver pas mal, au reste, qui eussent été assez embarrassés pour lire couramment un texte musical. Ce qu'ils savaient, ceux-là, ils l'avaient appris exclusivement pail'oreille en écoutant leurs confrères plus instruits. Et leur ignorance ne les empêchait pas d'augmenter à l'occasion un répertoire que leur mémoire assouplie enregistrait et conservait sans peine. Les ménétiers de vdiage, beaucoup de chantres illettrés de rustiques lutrins aussi, ne procédaient pas autrement, voici quelque cinquante ou soixante ans. Ils ignoraient la musique : ils ne savaient pas lire. Cela ne les gênait guère pour exercer leur métier et satisfaire

leurs auditeurs. Plus d'un jongleur, au temps passé, se tirait d'all'aiie do la même sorte.

Lettrés ou non, beaucoup de ces musiciens d'.iu- Irefois composaient eux-mêmes une grande partie de-; pièces qu'ils exécutaient. Cidies-là, Ils avaient encore moins besoin de les écrire. Peut-être même, biett souvent, ne s'en souciaient-ils pas du tout. En plein xvii« siècle, luthistes ou clavecinisti-s on vogue s'efforcent encore bien |>lus de trouver le moyen de garder pour eux seuls leurs compositions les plus réputées (juo d'en faciliter la dillusion. Ils craindraient trop que leurs rivaux s'en lissent hormcur, et, s'ils les notent en manuscrits, ils conseivcnt ce trésor à part soi, se gardent bien de le donnera l'impression, si ce n'esta la lin de leur carrière. Hien des jongleurs ont dft connaiti-e cet amour-propre exclusiviste et conlier à leur seule mémoiie ci.'lles de leurs compositions dont ils se promettaient le plus de louanges. Et voilà encore une raison do la disette de manuscrits de musique instrumentale.

Hetrouvera-t-on quelque jour un de ces recueils que nous aimerions tant à connaître'.' 11 serait bien imprudent de trop compter sur cette bonne fortune. Il faudra, j'imagine, nous contenter, pour augmenter le peu que nous savons de l'art spécial des jongleurs, des surprises imprévues du hasard.

C'est une de ces surprises qui nous a fait justement connaître le texte le plus ancien de musique vraiment instrumenlale que nous possédions aujourd'hui. Et c'est à M. Pierre Aubry que nous devons cette découverte, précieuse pour la connaissance de l'art médiéval'. Elle nous a révélé un certain nombre de pièces monodiques notées, ainsi que M. P. Aubry a pu l'établir, dans les toutes premières années du XIV» siècle, mais pouvant avoir été composées à la fin du xni=. Un amateur bien avisé eut l'idée d'utiliser, en les transcrivant, quelques folios restés en blanc d'un superbe manuscrit (Bib. Mat., franc., 844), lequel est un recueil bien connu de chansons de trouvères et de troubadours accompagnées de leurs mélodies. Ce recueil lui-même est sensiblement antérieur aux adjonctions dont nous avons à nous occuper. La fantaisie de son propriétaire, aux environs de 1310, l'a enrichi, à notice grand avantage, du texte musical de quelques danses dont le charme mélodique, sans doute, l'avait particulièrement séduit.

Ces pièces se lisent en deux endroits dilTérents du manuscrit. Le premier groupe comporte deux morceaux : l'un sans titre, l'autre simplement appelé Danse. Le second, plus riche, comprend huit Eitainpics et une Dnnsse réal. Nous aurons à examiner ce que signitîent ces termes. Mais citons tout d'abord la teneur d'un de ces textes vénérables, tel que le transcrit M. Pierre Aubry. On lira ci-après la seconde £stampie tout entière. Notons seulement que ce morceau se compose de cinq reprises, cliacune dite deux fois, et chaque fois avec une conclusion dilférente (ceci est une loi du genre, comme nous Talions voir). Dans chaque reprise, le début seul varie, la même conclusin (les deux mêmes conclusions plutôt) servant pour toutes. Pour éviter d'inutiles répétitions, nous donnons seulement la première reprise complète et le début des quatre autres, auquel on doit joindre la première ou la seconde conclusion, selon qu'on dit la reprise pour la première ou la seconde fois. Voici donc le schéma de l'exécution de ce morceau, dont

1. pierre Aubry, Estatnpies et Danses royales : les plus anciens textes de musique instrumentale au inoycn âye (Paris, Fisclibactier, 1907).

ENCYCLOPÉDIE DE LA MUSIQUE ET DICTIOWAIfiE DU COSSERVATOIRE

letendae totale esl, on le voit, assez longue : A, B, reprise de A, C. Ceci, bien entendu, pour cliaque reprise, A variant seul chaque fois'.

La seconde Estampie royal

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