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DE LA RENAISSANCE

Par Henry EXPERT

SOnS-HIni.lOTHKCAIRE AU C O N S E R V A T O I R K

Harmonie, harmonie!

Langue que pour l"amour inventa le génie! Qui nous vins d'Ilalie, et qui lui vins des cieux!

Ces beaux vers d'Alfred de Mussel chantent dans toutes les mémoires, et on les cile volontiers comme une formule consacrée et définitive disant la suprématie du pénie musical de l'ancienne Italie.

En réalité, qu'a voulu dire Musset"? Oh! il n'y a pas grand mystère! La lecture de ce morceau fameux du Saidc et de Lucie nous fait entendre que l'enthousiasme, la ferveur du poète, va tout uniment au chant d'une cavatine de l'époque rossiiiienne. Vkar- )7itiiiic. c'est-à-dire la musique, est pour Musset, comme pour ses contemporains, cette mélodie entendue cent fois sur les lèvres harmonieuses des grandes cantatrices d'alors, la Malihran, par exemple.

Admettons que Musset jette les yeux un peu plus loin, et qu'il étende l'âge de la musique h l'époque antérieure, au siècle où fleurissaient les Ciraarosa, les Pergolesi, les Lotli, les Marcello, les Porpora, et tant d'autres astres brillants de la mélodie italienne, certainement il ne va pas plus outre dans l'histoire de l'art musical.

Il faut donc se garder de donner à l'apostrophe du poète un sens général qu'elle n'a point; il faut y entendre seulement l'expression émue et passionnée de l'opinion courante d'une époque, déjà loin de nous, pour iiui la musique était un beau chant, et un chant d'Italie, rien de plus! (Jiii n'a piia l'ntcmlti If chant italien, disait la Corinne de M"""= de Staël, ne peut avoir l'idée de la musique.

Un autre grand poète a touché aux choses de l'histoire de la musique, et, dans ce champ trop ignoré, a été plus loin qu'Alfred de Musset, a précisé davantage e(, par là même, a mieux marqué l'erreur fondamentale dune tradition dont il se faisait l'éclatant porte -parole. Victor Hugo, dans les Rayons et les Ombres, salue en Palestrina le père de la musique. Tout le monde connaît ces vers superbes :

Puissant Palestrina, vieux maître, vieux génie, Je vous salue ici, përe de l'harmonie;

Car ainsi qu'un grand fleuve où boivent les humains,

Toute celle musique a coulé de vos mains!

Car Gluck et Beethoven, rameaux sous qui l'on rêve,

Sont nés de votre souche et faits de votre sève !

Cai- Mdzart. voire (ils, a j^ris sur vos autt'ls

Cette nouvelle lyre inconnue aux mortels.

Plus tremblante que l'herbe au souffle des aurores.

Née au seizième siècle entre vos doigts sonores!

C'est bien là du Victor Hugo le plus retentissant, le plus grandiosement sonore, émouvant par le jeu des images, chatoyantes et puissantes, faites d'ombres et de rayons. Mais que tout ceci est fantaisiste et tissu de contes en l'air!

Premièrement, Palestrina est venu à une époque où l'art qu'il devait illustrer était déjà un arl accompli, et touchant au moment de sa transformation ; il n'est donc point le père, ni de cet arl qu'il continuait, ni de celui qui allait naître et s'élever en réaction contre l'arl antérieur.

Deuxièmement, Gluck et Beethoven relèvent d'Écoles qui, jamais, n'eurent le moindre contact avec l'École romaine, — l'École de Palestrina, — de toutes les anciennes Ecoles d'Italie, la plus exclusive et la plus fermée.

En troisième lieu, enfin, en Mozart, pas plus qu'en Beethoven ni en Gluck, on ne trouve trace de filiation palestrinienne; et il convient d'ajouter que les italianismes de .Mozart sont la négation même de la manière de Palestrina.

L'œuvre de Palestrina est impérissable; elle ne saurait être trop honorée, mais il convient de l'honorer en la mettant à sa vraie place, historique, esthétique et humaine. Ceci ne se pourra faire que par la pratique, la connaissance des contemporains et des prédécesseurs du maître de Préneste, et surtout des vieux maîtres musiciens de Trance et de Flandre, les vrais pères, ceux-là, de l'harmonie.

Alors il apparaîtra clairement que la musique harmonique, créée aux plus belles années du moyen âge par nos illustres déchanteurs de l'Ile-de-France et des provinces gauloises d'Artois, de Picardie, de Flandre et de Uainaut, après de longues années d'incu-

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EXCYCLOPÉDIE DE LA MUSIQUE ET DICTIONS AIRE DV COySERVATOIliE

bation, après plusieurs siècles de productions primitives, s'est manifestée, vers le milieu ihi w" siècle, comme un ordre d'art supérieur, s'imposaiit bientôt, comme autrefois Tarchitecture gothique, à toute l'Europe civilisée.

De sorte que l'histoire de la musique de la Renaissance, c'est l'histoire de la suprématie, de l'hégémonie i;iorieuse du génie franco-belge par tous les centres artistiques de l'Italie, de l'Espagne et des États germaniques, imprimant partout sa marque souveraine et indélébile.

.Nous voilà bien loin de l'opinion trop souvent citée, trop courante, de Hugo et de Musset! Bien loin aussi du sentiment de 'Voltaire qui, dans l'/isscfi sur 1rs mœurs et l'esprit des nations, nous dit, au chap. 110 : « Le royaume de France (sous Louis XII) élnit vn des plus florissants de la terre; il lui manquait seulement l'industrie du commerce et la gloire des heau.r-aris, qui Étaient le partage de l'Ilalie. » Et plus loin, au chap. 118 : « (François I"') transplante en France les heau.r-arts, qui étJiient en Italie au plus liàut point de perfection. »

La preuve la plus facile — et la plus éloquente — pour confondre de telles erreurs est encore celle des chiffres, des chronoloiiies, des statistiques.

En IdOl, le premier recueil de musique typographiée voit le jour. Il est imprimé à Venise par Otlaviano dei Petrucci de Fossombrone. C'est le très précieux Hannonice Musices Odhecaton : nos maîtres y dominent, et les quatre cinquièmes des pièces sont chansons françaises.

En lo02, lo03, lo04, encore chez Petrucci, paraissent les J/o/ff»i; les Franco-Belges Brumel, Compère, Josquin des Prés, Jean Mouton, Pierre de la Rue, liusnoys, etc., en font presque uniquement les frais.

En 1516, à Rome, Antiquus de Montona imprime le premier livre de musique sorti des presses romaines. .Musicien lui-même, il veut dédier à Léon X, aussi lin connaisseur que Mécène magnifique, les plus admiraljles spécimens de la musique d'alors. Quelles œuvres choisit-il? Quinze messes sisnées : Josquin des Prés, .Antoine de Fevin, Jean Mouton, Pierre de la Rue, François Rousseau, Pipelare, Antoine Brumel; sept maîtres de France, de Flandre et de Hainaut, voilà la pléiade qui, au plus beau temps de Léon X, brille au plus haut lirmameut de l'art romain!

Qu'était donc, vu en bloc, cet art de musique de nos vieux maîlres? Je parle de l'ait en soi, indépendamment de ses énergies, de ses puissances expressives, qualités qui relèvent du génie individuel des artistes. C'était l'art du contrepoint vocal, l'art architectural des superpositions mélodiques construites sur un thème, ou d'après un thème initial; et c'était un art inliniment complexe et subtil par les jeux multiples de ses modalités et de ses rythmes.

Je ne crois pas nécessaire d'entrer en des détails au sujet de ce terme de contrepoint'. On sait qu'il

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