LES « NUANCES MODERNES
121. La musique moderne pratique, elle aussi, des Nifances. 11 est vrai qu'elles sont moins sensibles et qu'elles n'aboutissent jamais à des sons manifeste-' ment exharmoniques. Dans l'orchestre, nous usons simultanément des quintes pythagoriciennes (cordes à vide des instruments à archet), des quintes tempérées (grand orgue ou piano), des tierces majeures naturelles (cors, trompettes, trombones, etc.), des tierces pythagoriciennes (instruments de bois tempérés), des tierces tempérées (un peu partout).
Notre oreille réduit à l'unité ces éléments de discord : .I.-J. Rousseau déjà l'a reconnu. Par une opération analogue, l'oreille des Grecs tolérait dans la ligne mélodique des variations nombreuses. Elles étaient très souvent d'une amplitude plus grande que celle dont nos échelles instrumentales bénéficient, et celte tolérance n'était possible que dans un art homophone, où les échelles étaient à nu. Mais s'il faut chercher une excuse à l'absurdité de ces tensions et de ces relâchements des cordes, à la manie, dont Platon se moque, de tirailler celles-ci sans cesse, il est loyal d'observer que la musique, en se développant, n'a pas gagné en justesse, et qu'elle se satisfait aujourd'hui de compromis assez scabreux.
Le Tempérament est une Nuance, qui a
sur celles des anciens le désavantage de tolérer à tous les degrés de l'échelle, dans tous les intervalles, une injustesse appréciable pour une oreille délicate. L'habitude funeste de Venliannonie (sens moderne) qui confond le ; et le b correspondant, sous le fallacieux prétexte qu'ils diffèrent infiniment peu, est certainement une <c hérésie », suivant le mot de Saint- Saéns. Elle a ses avantages, et l'harmonie contemporaine en tire des effets puissants. Il n'en est pas moins vrai que l'enharmonie moderne est un tour de passe-passe et qu'elle inflige à l'oreille une tare, en lui dictant une confusion.
122. Les avantages pratiques du Fempérament Egal avaient été soupçonnés par Aristoxène, et s'ils n'ont point été consacrés par l'usage, dès les temps anciens, c'est que les Grecs se refusèrent à l'abandon de variations mélodiques qui faisaient grand honneur à la finesse de leurs oreilles. Il y eut chez eux des musiciens doués d'une sensibilité auditive qui leur permettait de goûter, par une exaspération de l'oreille, les intervalles exharmoniques. Ce fut, semble-t-il, une erreur. Du moins suppose-t-elle une oreille tenue en un éveil constant et capable de percevoir les différences dont le Tempérament lui a depuis masqué la valeur.
Aristoxène, en décrétant que les formes normales du Diatonique et du Chromatique sont :
= îl
nrr
:l/ti.
tend visihlemenl à la division de l'octave en douze intervalles égaux. Laloy a pu saluer en lui le créateur du « tempérament égal ». Aristoxène prend parti pour le Diatonique et le Chromatique vulgaires tempérés. Il conserve la diésis comme unité parce qu'il croit encore au Genre enharmonique, mais il veut que le Diatonique et le Chromatique soient catapycnosés par douzièmes : il suffit, en efTet, de diviser par 2 chacun des nombres ci-dessus pour retrouver notre jalonnement de l'octave tempérée.