LE DÉVELOPPEMENT DE LA MUSIQUE BYZANTINE
En 390, saint Jean Cbrysostonie, élu archevêque de Constanlinople, importa le nouvel usage dans le
rit byzantin. En même temps, aux antiques répons ou refrains on adjoignait des textes nouveaux, chantés avec une musique nouvelle. Il était d'autant plus nécessaire de le faire, que les hérétiques ariens avaient aussi adopté le même genre, et faisaient des processions solennelles avec des chants nouveaux. Saint Jean Chrysostome leur opposa les pompes ca-
Eyr.yr.LnpÉniE de la misiqve et dictio.\.\aire ne coysEnvATOiiiE
tholiques, et chargea le maître de la musique impériale de la partie musicale des antiphonies. C'est, en somme, lacté de naissance de la musique byzantine proprement dite.
Bientôt les textes nouveaux prirent une grande importance, et, comme ils étaient le développement [tropos) soit d'une idée Ihéologique, soit d'un passage des livres sacrés, on leur donna le nom de Too-is'.ot, trojMJrex. A son tour, le tropaire, bientôt détaché du psaume, allait avoir une vie propre.
Écrits suivant la règle du Vheirmos (Voir ci-dessus, 1|, les tropaires les plus populaires virent bientôt, sur la même mélodie, composer d'autres textes. L'usage byzantin distingue ainsi le tropaire idiomète. celui qui a une mélodie propre, VaiUotnèle, celui qui a une mélodie type, le prosonioion, qui est écrit sur le chant de l'automèle. Chose assez singulière, le rit byzantin n'a conservé le nom de heirmos qu'au tropaire qui accompagnait primitivement les cantiques ou odes tirées de l'Écriture Sainte, comme lecanlique de Moïse, celui d'Anne, celui de la sainte Vierge, de Zacharie, de Siméon, etc. On a même été jusqu'à donner un nom spécial aux heirmi et aux tropaires, suivant le cantique qu'ils accompagnent.
Les tropaires pour le Magnifient (en grec Mégali/non) sont nommés meijalijnaria. Ceux du cantique des Trois Enfants, VEulogitos, sont les eulogêtaria. Ceux du JVu'ic dimittis, en grec Nijn apolycis, prennent le nom d'apolijiikia.
Tels sont les principaux genres des tropaires, à leur origine.
Au bout de peu d'années, ils étaient répandus dans toutes les églises grecques, et de là dans diverses églises de langues orientales.
Dans le v" siècle, les tropaires étaient couramment chantés dans les églises d'Alexandrie, au grand scandale de certains solitaires rigoristes. Dans le texte si curieux du rspôvt'.zo-/ (Gcroniikon) de l'abbé Panibo, qui est de ce temps, on lit ime diatribe d'un vieux solitaire sur ces chants nouveaux. Son disciple, étant allé à Alexandrie, lui rapporta ce qui se faisait dans les églises, et spécialement à la cathédrale, où il avait appris par cœur quelques-uns des tropaires entendus par lui à l'office; et le vieillard maudit « les jours où les moines organiseront leur office avec des vocalises et des sons musicaux; ils ne sont pas venus dans le désert pour chanter des mélodies ornées et rythmer des chants en secouant la main et en levant le pied; les cliréliens corrompent les livres saints en écrivant des tropaires ».
Cependant, au temps où le moine marseillais Jean Cassien visitait les solitaires d'Egypte, ceux-ci commençaient à ajouter à certaines antiennes des vocalises assez longues.
Les mélodies des tropaires étaient donc d'une forme musicale bien nette, avec un certain développement, déjà très éloignées des vieilles et simples antiphona. Dans le cours du vi= siècle, les monastères grecs n'avaient pas encore adopté partout les nouvelles coutumes, qu'ils laissaient aux églises séculières, conservant pour eux le service primitif; aussi les moines du Sinaï furent-ils blâmés par les abbés Jean et Sophrone de ne pas se conformer à « la règle de l'Église catholique et apostolique ».
Le chant de l'Église gi'ecque allait recevoir un nouveau lustre. Saint Uomanos, diacre d'Emèse (Homs), en Syrie, se révéla comme un des plus admirables compositeurs liturgiques. Il créa, pour le service des églises de langue grecque, l'équivalent des hymnes
syriaques de saint Ephrem; sur un tropaire type, un grand nombre de strophes sont écrites, se déroulant avec une variété de styles sans cesse renouvelée : c'est le kontakion, auquel vient se joindre ïoikos. Chose étonnante : alors que la renommée de Romanes allait grandissant, et que ses œuvres étaient introduites partout où se célébrait la liturgie grecque, leur importance finit par les faire écourter; depuis de longs siècles, on ne chante plus que la strophe type des kontnkia, et le reste était tombé dans l'oubli, jusqu'aux découvertes du cardinal Pitra.
Il y a quelque raison de croire que les mélodies sur lesquelles on chante les kontakia sont, sinon originales, du moins très voisines du texte primitif. Elles se retrouvent sensiblement les mêmes dans les diverses églises grecques, et leur style est analogue à celui des pièces contenues dans les plus vieux manuscrits de chant byzantin.
C'est aussi du même temps que datent les spécimens de la plus ancienne notation byzantine, qu'on a nommée ekpkonétique, pai'ce qu'elle n'a été emploj'ée que sur les récitatifs des textes liturgiques lus à haute voix {ekplwnésis en grec). Les signes de cette notation ont un grand rapport de fonction — ponctuation et accentuation de la phrase — avec ceux de la Bible hébraïque, ajoutés au texte sacré à la même époque; mais leur forme, cependant, caractérisée par les signes en crochet, — kremasté, — les rapproche plutôt des anciens neumes latins, ou de la notation arménienne plus récente. Cette notalion ekphonétique fut visiblement le premier essai d'où pi'oviennent les notations mélodiques proprement dites, en usage dans le chant byzantin.
Du reste, la musique, religieuse ou profane, avait pris à Constantinople même un grand développement. L'empereur Justinien (:i29-565) ne dédaigna pas de composer des chants liturgiques; du moins ordonna-t-il de chanter dans les églises de tout l'empire byzantin le tropaire '0 Movoyevy',!; (0 Monogenex), à l'introït de la messe, et celui du A£'.Trvo\; aou {Deipnou sou] le jeudi saint. Dans ses actes, le législateur byzantin revient plusieurs fois sur des sujets intéressant la musique. Il fixe à 110 le nombre des lecteurs de la grande église de Constantinople (Sainte-Sophie), et le nombre des chantres à 2o, et réglemente de même le nombre des exécutants dans les autres églises {Noi\, III, c. i). 11 assimile les chantres au clergé, leur donnant le droit de faire des donations et de tester, même étant sous la puissance de parents (iVor., c. X.XIII); ordre à tous les clercs de chanter régulièrement matines et laudes (1. I, tit. III; 1. XLII, § 10); interdiction de pousser une femme, soit libre, soit servante, à monter sur la scène des théâtres ou à entrer dans l'orchestre, à cause des lois spéciales qui régissaient la matière (1. I, lit. IV; l. XXXIll); interdiction aux lecteurs des églises d'aller chanter dans les théâtres (I. XXXIV, S 2), etc.
Les lecteurs, dont il est ici fait mention à diverses reprises, sont les clercs qui se destinaient à poursuivre leurs études ecclésiastiqies et formaient, comme tels, le chœur de l'église, ou bien des choristes assimilés aux précédents et qui passaient toute leur vie dans la même fonction. Les chantres proprement dits constituaient ce qu'on appelle eu Occident la schola, c'est-à-dire le petit choîur de musiciens achevés auquel est dévolue, dans les églises, l'exécution des pièces plus difficiles, et parmi lesquels on choisit les solistes.
Les chefs des demi-chœurs furent, dans l'Eglise
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MOYEN AGE
byzantine, de grands persoiiniifjes civils, aussi bien (lue liturgiques, sous In nom il(; iloiiifxliliDii et de Iniiipailiiriiix, ooniine le fuient souvent aussi en Occident les (1 ^.'laiuls cliantres »; ceux (|ul porlaitMit ces litres en diUif^uaient d'oidinaiie à d'autres les fonctions iiratiques.
La liturgie i.'t le chant ecclésiastiiine f^iee s'eniicliissaient sans cesse d'œuvres nouvelles. Le sceau allait bientôt y être mis déliniliveinent par trois moines de Saint-Sahbas, près de Jérusalem, que les Byzantins lévèi-enl comme les ordonnateurs délinitifs de leur rit : saint Jean Damaseène, saint Cùme de Maïouma, saint 'l'iiéopliane ô Tpa-To; lO Graiitus), qui véeureiit au viu"' siècle.
Tous ti'ois imitèrent à l'euvi Kphreni et liomanos: mais, au lieu d'écrire des konlakia ou des hymnes, ils adaptèrent aux lieirmi ivoir plus haut) des cantiques de l'Kcriture. de nouveaux tropaires, dont le succès fut si u'rand que le texte seri[)turaire (init par ne plus être exéeulé, et qu'on chante depuis en sa place les cantiques ou odes coin[(Osées ou adaptées par les trois niélodes. L'ensemble des cantiques orijiinaux portant le nom do canun, les œuvres des nouveaux compositeurs gardèrent le même nom; chaque canon se compose originairement de neuf odes (dont la seconde fut supprimée vers le xiii" siècle), du nombre correspondant des canti([ues tirés de l'Écriture Sainte. Les jours où on ne doit en chanter que trois, comme en carême, la composition est nommée triodion: on désigne sous le même nom de triodim le recueil complet des mêmes chants.
Saint Jean Damaseène eut la paît la plus importante dans ce mouvement de rénovation des vieux usages, et on lui attribue en outre le monument capital de la musique qui nous occupe : ['okiockhus.
C'est le recueil, suivant les huit tons (cA/iov) liturgiques, de l'oflice des églises grecques pour tout le cours de l'année, l'équivaleiU du célèbre antiplionaire romain que saint firégoire le lirand avait codilié un siècle et demi auparavant, et dont peut-être l'écho était arrivé au monastère de Saint-Sahbas. D'ailleurs, au IV' siècle, le patriarche Sévère d'Antioche, dont on vient de publier les œuvres littéraires, avait déjà composé des tropaires suivant les huit tons. C'est d'après l'organisation du chant de l'OUtoèkhos que furent composées les mélodies postérieurement entrées dans le répertoire liturgique (voyez plus loin le système des huit tons, p. 1)49). On trouve dans les bibliothèques un manuel de solfège byzantin, sous le nom de saint Jean Damaseène : c'est évidemment une œuvre supposée, ou dont l'original a tellement été interpolé qu'il n'est plus reconnaissahle.
A travers cette revue rapide de l'histoire de la musique byzantine dans ses premiers siècles, nous n'avons pu évidemment nous étendre sur les détails. Mentionnons en passant que les premiers auteurs de tropaires qui nous soient connus furent ,\nthime et Timoclès, au v° siècle. Beaucoup d'œuvres byzantines primitives portent aussi le nom d'Anatolios et de Byzantios; mais ces noms sont-ils originairement des noms d'hommes, ou bien sont-ce des vocables désignant l'origine respective des tropaires venus d'Asie Mineure i.^natolie) ou composés à Byzance?
Parmi les autres compositeurs connus de cette longue époque, noys citerons encore saint Cyrille d'Alexandrie (■{- 444), auquel on fait honneur de l'organisation de l'oflice des heures, le vendredi saint; saint Andpj de Crète, l'auteur du grand canon, et saint Sop'arone de Jérusalem, au vii= siècle;
Copryighl by Cli. Delagrave, 1913.
saint Cermain de Constantinople, et les deux savants et saints moines du Studium, Théodore et Joseph Studites, au vin''. Sur une des pii'ces les plus célèbres du ri'pertoire byzantin, {'Al^iilliislc, composée pour un siè^;e (pi'eut à subir la ville impériale, nous ne dirons rii'u, son auteur et son origine faisant encore l'objet des polémiques des savants.