ÉCOLES ET COMPOSITEURS
Nous en savons beaucoup plus sur les compositions que sur les compositeurs. La plupart de ceux-ci gardaient l'anonymat : soit en ajoutant de nouveaux thèmes au répertoire commun, soit en développant d'anciennes œuvres, leur travail se fondait dans l'ensemble. Ce n'est qu'une fois le répertoire liturgique à peu près fixé, que nous commençons à connaître les individualités qui composent à côté, ou y introduisent de nouvelles formes.
D'ailleurs, beaucoup des mélodies n'avaient pas le caractère de fixité absolue que nous attribuons aux nôtres. En passant d'une école à l'autre, on modifiait sans hésiter, ne gardant que les grandes lignes du thème, au moins à l'époque la plus ancienne. Nous verrons du reste ces procédés à l'œuvre, en étudiant plus loin les formes musicales.
Jusque vers le ix' siècle, nous pouvons distinguer quatre grandes écoles ou styles dans le chant liturgique occidental : roiimine, aiiibrusiennc ou italienne, mozarabe ou wisigothique, ynUicane, h laquelle on peut rattacher la celtique.
Ces divisions étaient tout naturellement indiquées par les grands groupements des églises d'Occident, suivant les alfinités rituelles.
A part l'école romaine, dont l'importance et l'élévation artistique l'emportèrent, nuus en savons peu sur les autres.
Le chant gallican était celui des églises des Gaules : à en juger par les rares documents qui le concernent, son répertoire ne devait pas être des plus élendus. Les formes musicales étaient les mêmes que colles employées dans les aulres dialectes de la mélodie occidentale, avec un style moins classique que le chant romain, par exemple. Les pièces ornées contiennent des exubérances inouïes de vocalises, mais toujours marquées d'un cachet très artistique.
Lorsque le répertoire romain, vers la fin du viii' siècle, s'établit chez nous, on laissa de côté les chants gallicans, n'en conservant que les plus caractéristiques : j'en ai publié plusieurs dans mes ouvrages'. L'école byzantine et orientale a pu influer sur le style gallican : les habitants des rives de la Médi-
1. Histoire tli( citant lititfijique à Paris, I; Poussielgue, in-S».
2. V'oir mon Coiu-s thi'-oriqne et pratique de plain-chant romain ijrëijorien; Paris, Schola cantorum.
terranée étaient presque tous d'origine grecque . employaient le grec dans les offices religieux, et conservaient détroits rapports avec le Levant. Plusieurs pièces grecques étaient chantées dans les liturgies gallicanes.
La liturgie romaine actuelle a conservé de ces chants : l'invocation (Irisagion) en latin et en grec, Ai/ius 0 TIteos, avec ses émouvants versets, et l'hymne Vcrilla régis {de saint Fortunatde Poitiers), exécutés le vendredi saint à l'adoration solennelle de la croix.
Les liturgies particulières des églises de France, dans leurs offices propres, avaient aussi parfois gardé de ces antiques mélodies religieuses de notre nation : elles filment par les abandonner presque toutes au xvii'' siècle et au xviir=.
L'école MOZARABE était suivie par les chrétiens d'Espagne et de l'extrême midi de la France. Elle avait les plus grands rapports avec le chant gallican-, et a du reste, à peu de chose près, connu la même destinée.
Cependant, le chant mozarabe (ou wisigothique) a eu beaucoup plus d'éclat artistique que celui de nos pays. Le vn'^ siècle a marqué son apogée, et, parmi ses compositeurs, on a conservé le nom de saint Léa.ndre, archevêque de Séville, auteur de nombreuses pièces, soni, psalmi, laudes, snci ificiuin, richement développées en vocalises. Ce musicien, on peut le remarquer, avait passé plusieurs années à Constantinople, au moment du plus vif éclat de l'art byzantin; il avait fait connaissance de Grégoire le Grand, alors « apocrisiaire n de Rome en cette ville, près de l'empereur d'Orient Tibère Constance; nous avons plus haut vu que son frère Isidore a lui-même travaillé à la théorie musicale.
Le répertoire mozaiabe a subsisté dans toutes les églises d'Espagne jusque vers le xi'^ siècle. Ses anciens manuscrits existent encore : nous n'avons malheureusement pas la clef de sa notation, où l'on peut distinguer cependant deux ou trois systèmes dilTérents, mêlés de nombreux signes byzantins et arméniens. Ce chant ne se conserva bientôt plus qu'à ■folede, où un de nos meilleurs musicologues français, M. Pierre Aubry, a eu la bonne fortune de découvrir récemment un superbe manuscrit du xiV^ siècle, contenant des arrangements de ces antiques chants, préparés pour une exécution au goût de cette époque, avec des variations mesurées.
Malheureusement, la tradition s'en perdit peu à peu, el, bien que Tolède possède toujours dans sa cathédrale une » chapelle mozarabe », les quelques ecclésiastiques qui la forment bornent leur répertoire à quelques clianls recueillis au îvi'' siècle pour l'usage de cette chapelle. Dans le chant romain actuel, le style mozarabe est représenté par le Gloria de la messe n° 8 (vulgairement nommée « messe des Anges «) , et par un cliant du Tanluin enjn , du cinquième ton^. Les versets du Tiisagion gallican, que j'ai plus haut mentionnés, étaient aussi en usage en Espagne.
Le chant ambrosien est, à coup sûr, celui de tous ces chants dont on parle le plus, et que, généralement, on ne connaît pas du tout; presque tous ceux qui, à propos de musique, ont voulu citer l'ambrosienne, l'ont fait sur des autorités sans valeur, recopiant ce qu'un autre avait dit sur le sujet, sans plus de raison.
3. Dom Pothier a publié tlt^s chants mozarabes, dont quelques-uns no sont que des variantes de ehants romains, dans divers fascicules de la Itevue dtt citant tjretjorieu, de Grenoble.
IIISTOinE DE LA MISlnfR
Cependant, il est bien facile li'OIre renseigné, puisqnc, jusqu'à nos Jouis, le (iiocosecle Milan a toujours ciinservé son antique litin-^io avec son chant particulier, que la tradition luit reniontei', non sans raison, il l'époque de saint Anibroise, l'ancien préfet, devenu (■•vt^(ine, vers l'an :î8(i; d'où le vocable iimbmsien, appliiiuô il la liturgie et au chant de Milan.
Suint Amiuioisk, en 380, introduisit dans son église l'usage, tout nouveau alors, de chanter les psaumes en cho'ur avec antienne, enii>runté il l'église d'Antioche et il celles de Syrie. Pareillement, il écrivit, le premier parmi les Occidentaux, des hymnes ii strophes uniformes, pour être chantées par le peu|ile il î'inslar des pièces vulgaires et profanes. Une partie de ces hymnes s'est répandue, quant au texte au moins, dans les diverses églises. Mais il est impossible de déterminer quelle mélodie a, pu leur appliquer sailli Ambroise, car les divers chants sur lesquels on les exécute sont interchangeables.
Ce sont des timbres, au caractère populaire, et qui s'appliquent indiiréremment il toutes les paroles composées sur une même versilication. On peut cependant tirer la conclusion que ces timbres sont tous anciens, sans les pouvoir fixer avec précision.
Le genre des mélodies ambrosiennes, proche des
MOYEN AGE .Mil
styles gallican et romain, est ce|)endanl tout à fait particulier. On peut le résumer en deux mots : par rapport au chaut grégorien, Jes mélodies simples sont beaucoup plus simples, les mélodies ornées sont beaucoup plus ornées. Les chants simples, en général, charment beaucoup; les luxuriantes vocalises n'olfreiit pas, au contraire, le cachet artisli(pie que présentent ordinairemi'iit les méloilies romaines. I,'étude du lépcrloire ambrosien est d'un puissant intérêt, lors(|u'on le compare au romain. Kn ell'et, la liturgie de Milan a conservé un assez grand nombre de pièces qu'on retrouve aussi dans le rit grégorien, pièces remontant ii la période de formation do ces répertoires. Or, le chant milanais nous donne ces mélodies dans leur état premier, souvent fruste, tandis que le romain les présente dans une forme artistique très soignée, où, sur un même thème, la variation est dilférente. Pour l'histoire des formes musicales, on voit de suite quel parti il y a ii tirer de ces rapprochements. V.n voici des exemples tout à fait typiques : on remarquera, dans le second, comment le réformateur du chant romain a monté à la quinte la partie en sol'i, alin sans doute de permettre au ténor d'y déployer ses ressources, et comment le style grégorien estjplus artistique :
Version ambrosiennel
Version
romaine
(grégorienne)
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ENCYCLOPEDIE DE LA MUSQUE ET DrCTWWAfRE DU COySERVATOIRE
Po su e .
runt mor-la h a ser vorum tu orum.
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Lauda
te Domiaum, quo ni aiTi bo nus est psâlmus.
aLle - - - lii - ia» al-le lu ia
Le dernier exemple est un spécimen d'antienne « en ehœur » : le style récitatif s'y unit à l'onienientation; cet exemple, composé dans l'octave dorienne très pui'e, est (l'es caractéristique du cliant ambrosien.
On voit que les dilTérences entre le chant ambrosien et le grégorien résident surtout dans un genre un peu divers : ce sont deux écoles qui appartiennent à une civilisation musicale de même origine. I>e rythme et la tonalité sont semblables, et c'est une pure légende qui présente saint Ambroise comme ayant inventé certains modes, que saint Grégoire aurait complétés. 11 n'y a rien qui appuie cette prétention, ni dans l'Iiisloire du chant milanais, ni dans son étude critique.
Le répeitoire ambrosien a longtemps joui d'une grande vogue. Au xiv= siècle encore, un certain nombre d'églises l'exécutaient, c6le à côte avec le grégorien'. 11 a eu, au cours des âges, ses compositeurs, pour en conserver le slyle; on cite en particulier, vers 1280, l'archiprètre Obricus Scacabarozus, auteur d'offices nouveaux fort remarquables.
Voici enfin l'école romaine, la plus célèbre, la plus artistique, la plus importante de toutes, et dont la renommée brille de nos jours d'un nouvel éclat, depuis que le pape Pie X, après de longs siècles de décadence, remet son chant en honneur, et, codifiant les travaux et les recherches des moines bénédiclins français, confie à Dom Polhier le soin de publier le chant romain, d'après les meilleurs manuscrits d'autrefois, dans riùlition Vaticane, qui, à l'heure actuelle, a réintroduit dans la meilleure partie de nos églises le vrai plain-cliant romain.
C'est aux soins et aux travaux des pontifes romains.
1. Voyez I^. Wagnfir, Orif/itu' et Dt'veloppement du chant lititr^jique au moyen dye; Tournai, Desclée, in-S"
la.
pour développer le sens artistique des chants des clercs et du peuple, qu'est due la formation de l'école romaine et ses progrès. On peut en faire dater l'origine des environs de l'an 380, lorsqu'on organisa à Rome le chant des antiennes, et qu'on y importa des usages empruntés à l'Église de Jérusalem, comme le chant solennel de Valleluia à la messe : les anciennes traditions romaines font honneur de cette organisalion au pape saint Damase, aidé de saint Jérôme.
On cite ensuite, pendant deux siècles, comme ayant successivement contribué au développement du chant et à la publication des mélodies rituelles, les papes Célestin, Gélase, Ilormisdas, Boniface. Enfin apparaît saint Grégoire le Grand (vers d42-()04), que ses fonctions diverse s, antérieures à son pontifical, désignaient particulièrement pour s'occuper du chant d'église.
Grégoire, en ell'el, avait été abbé d'un monastère romain, puis diacre et archidiacre, charges qui entraînaient avec elles un rôle musical. Les abbés avaient à diriger eux-mêmes non seulement les moines, mais encore les enfants qui formaient l'école de l'abbaye, à désigner certaines pièces à chanter, à choisir ou à composer les hymnes. Les diacres exécutaient les parties les plus artistiques de l'office, ou celles qui exigeaient le plus de virtuosité, comme les chants ornés des psaumes exécutés en trait ou en répons entre les lectures saintes : on possède plusieurs épilaphes de ces diacres et archidiacres chanteurs, du w" au VI' siècle, renommés pour leur voix et leur habileté. 11 eu est qui furent ainsi élevés au sacerdoce et à l'épiscopat. Les noms ainsi n-trouvOs sont ceux de LiioN, de Uedemptus, de DErsoEiuT, de Sabi- Dus, dont on célèbre le « chant doux comme le nectar et le miel », les « placides modulations ", les psaumes qu'ils chantaient « sur de riches mélodies et avec des sons variés ». Saint Grégoire le (irand est lui-même nommé plus tard « le plus zélé des
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MOYEN AGE .-.(i3
«liaiileuis », el los miisicii'iis li'S plus renommés /le rKfjlisc d'Ari^leli'i'i-e, au mi'' sifclf, fomlée par ses soins, IiMiaiciil des élèves de firésoire leur science du olianl romain, el leur habileté d'cxéculants, tels (lue le diacre Jac.oiks, Étiknnk Akiiui, |iremier mallrc de i'iiant (les é?;lises du Nortliumlierland, vers 6"0, Putta, <leveiui évèi|iie de Itocliester, Mahan'.
Du resie, (iri'^^oire le (!rand, envoyant ses missionnaires dans le pays de Kent, leui' avait donné beaucoup de livres liturfiiques, et la clirooique anj;laise a conservé le premiei' chant (|ue les moines romains aient exécuté en déhaniuant : c'est une aniienne de procession extraite de \'iinlii)li(iii'iiri' f;réi;orien, le Di'iiiccaiintr lt\
On désif^nait vulf^airemeiil, sous ce nom d'nntiplninaire, le recueil des antiemies et des répons exécutés ■dans l'oflice romain, lépartis suivant les solennités de l'année. Saint (liéf^oire le (iraiid ayant ordonné à peu prés déliiiitivement le sticniincnliiire (ou recueil des prières) de son église-, védifjea de même le recueil des chants, pour la messe tout au moins (acluellenient » graduel ") : nous savons, par l'Aiif-'lais Kgbert, que les antiplionaires envoyés par Grégoire en Angleterre étaient en tout semhlal]les à ceux de Home, tels encore (|u'on s'en servait au temps des papes Serge et drégoire II.
Les travaux les plus modernes ont mis hors de toute contestation que, pour los l'êtes instituées par ■ces derniers pontifes ou leurs prédécesseurs, on se bornait ù puiser dans l'antiphonaire grégorien; c'est à peine si l'on peut citer çà et là ileux ou trois antiennes nouvelles.
I,es musiciens romains que nous connaissons, depuis l'époque de saint Grégoire le Grand jusqu'à la lin (le l'apogée de l'école romaine, comprennent des chantres, des compositeurs, des moines, des papes. En dehors des papes mentionnés plus haut, nous trouvons encore Honoruis i(i2o-038), >< excellant dans le chant divin », et que son épitaphe félicite « de suivre les traces de Grégoire »; Martin (649-653), qui aurait donné une édition du livre de chant; Léon 11 (682-08:i) et Brnoît 11 l684-0Ho), excellents chanteurs.
Catalinls, Mal'riancs, et Viriîoni's, abbés de Saint- Pierre, firent la revision des éditions de chant néces- ■sitées par les fêtes nouvellement établies; leur confrère .Iean, en 680. donna en .\ngleterre une série de conférences et de cours sur le chant romain; Siméon, ■« secundicier « de la Sclioln cnntonim. qui avait accompagné en France le pape Etienne, venant deraan- ■der secours à Pépin le Bref, fut un des premiers maîtres de chant grégorien en France, particulièrement à Houen.
Enfin, c'est à divers maîtres romains du même temps qu'on doit les superbes répons des « ténèbres » de la semaine sainte, tels que Onotes amici ini'i: .Jérusalem, surçjf :Planrie (jiiiixi vinjo, etc., remis huit siècles plus tard en musique polyphonique par leurs succes- -seurs Victoria el Ingegneri.
Mais je n'ai pas encore parlé de la célèbre Schola ■cantontm, fondée par Grégoire le Grand, d'après la tradition à laquelle viennent en aide toutes les données de l'histoire.
Grégoire avait supprimé l'emploi de chanteur tenu par les diacres, à cause des nombreux alius auxquels cela avait donné lieu, et confié leurs fonctions aux clercs de rang inférieur ou aux sous-diacres. Ceux-ci,