I. — Premières années (1792-1 SIO
Les dis premières années da xix« siècle venaient de s'écouler, lorsque se montra à lliorizon musical de ritalie un nouvel et lumineux astre, qui devait faire sentir sou iiitluence non seulement dans son propre pays, mais aussi hors des conlins de sa patrie, et particulièrement en France et en Allemaj^ne. J'entends parler de (iioachino Uossini, k le soleil d'Italie », comme le salua Henri Heine. La première représentaliou de sa Cambiale di matrimonio (ISIO) marqua une ère nouvelle pour l'histoire de l'opéra.
Gioachino Hossini naquit le 29 février 1792 à Pesaro, jolie ville des Marches^ où le culte de la musique est traditionnel^. Son père, Joseph Rossini, de Luj,^o (Koma^ne), surnommé Vivazza pour sa belle Imnieur, s'était établi en 1789 dans cette ville, où il exerçait la profession de trompette public au service de la commune. L'année suivante il y épousait une femme du peuple, Anne Guidarini, née à Pesaro.
En 1796, lorsque Pesaro fut occupé parles Français, Vivazza se rangea sous le parti des républicains et fut au nombre des plus enthousiastes et des plus
I. Jiiïjqu';! présent on n'a pas une Vie complète el appuyée de documents de ce très célèbre maître. La plupart de ses biographies sont pleines d'inexactitudes et <ie fautes, de détails romanesques et de bons mots qu'il ne prononça jamais. Uuant au nuitériel des notices, la biographie de Zanolini (Bologne, Zanicbelli, ISTo) est la moins inexacte: relie de Silvestri (Milan. 1874) est une des plus riches, raais elle est trop confuse. A l'égard de la critique, celle de Sittard (Leipzig, 188^i est trop sévère et même injuste; celles d'Azevedo (Paris, 1865) et de Pougin (Paris, I8'l| trop indulg'^ntea. L'étude de Dauriac {ftossini. Laurens, sans date) est brève, mais juste et inipartiaîe.
Les notices présentes sont le résume d'une longue étude biographique-critique sur Kossini que je prépare depuis longtemps h laide de documents, de sa correspondance et des journaux de l'époque. en tenant compte des plus récentes publications, apportant une nouvelle lumière sur la vie et l'œuvre du grand Pesarese.
i. Clément {les Musiciens célèbres, Paris. 1387). Naumann (Italienische Tondichter von Palestrina bisjetz, Brcslau. 1883). Dauriac (Hossini. etc.) et d'autres font de Pesaro une ville de Romagne 1
3. Pesaro fut de tout temps fécond en esprits adonnés à la musique. La théorie et la pratique, le chant et le jeu des instruments, l'art de les fabriquer, en un mot toutes les branches de la musique trouvèrent toujours dans cette ville des personnes qui les ont cultivées et excellèrent dans leur ert. Il suffira de rappeler ici, parmi les compositeurs, Pellegrini (xvi* siècle), Zacconi (id.), Sabbatini (xvii* siècle). Albertini (xvni* siècle), Federici (xviii*-xix« siècles); parmi les chanteurs, Bruscolinî (xvm* siècle) ; Bassi, créateur du rôle de D. Juan (id.),
actifs. Mais, le gouvernement du pape ayant été bientôt rétabli par les armes autrichiennes, et un procès contre les Jacobins (c'est ainsi qu'on appelait alors les libéraux francophiles) ayant été instruit, Vivazza perdit sa place.
Privés <le ce traitement annuel qui, quelque modeste qu'il fiH, leur suffisait, avec quelque autre petit gain, pour vivre modestement, Hossini et sa femme furent obligés de chercher leur propre entretien dans la vie errante du théâtre. Joseph jouait du cor dans les orchestres, pendant qu'Anne, qui, quoiijue complètement ignorante en musique, était douée d'une voix discrète et d'un heureux instinct musical, jouait les rôles de prima doniia^. A l'entretien de la famille concourait aussi, de sou côté, le jeune Gioachino, avec sa belle petite voix de soprano^, pour laquelle, dès la septième ou huitième année de son âge, il était recherché par les maîtres de chapelle de Lugo et de Bologne.
Vivazza, après avoir perdu son emploi, avant de s'établir dans cette dernière ville, fit retour dans sa ville natale, Lugo, et y resta quelques années; son lils y prit des leçons de chant et de piano du prêtre de Lugo, D. Joseph Malerbi'^, dont il fut Lélève jusqu'eri 1806, lorsque son père, s'étant aperçu des pro-
et Bianchi (xi\* siècle) ; parmi les violonistes, Bini, élève de Tartini, et Tomniasini (xviii* siècle). Voyez Radiciotti, la Musique à Pesaro dans la Cronaca musicale de Pesaro, x' année (1906, n*»* i et 3).
4. Elle ne fut donc ni première entre les premières chanteuses de son temps, comme l'écrivit son biographe Zanolini, ni seconda donna ou choriste, comme d'autres ont soutenu. Sa carrière fut très brève (elle chanta dans les théâtres de Bologne, de Fcrrare, Ostra, etc.). S'etant adonnée par nécessité à la vie théâtrale, elle l'abandonna dès que son fils fut à même d'aider sa famille ; ce qui ne se fit pas beaucoup
attendre.
5. Le grand Pesarese conserva jusqu'au delà de la quarantaine sa voix belle et délicate qui, la puberté finie, passa au registre de baryton, et il s'en servit bien des fois dans des cercles particuliers. Lorsque, par exemple, en novembre~décembre de lSâ3, il fit sa visite triomphale à Paris et à Londres, il chanta, s'accoiftpagnant au piano, quelques-uns de ses airs dans les salons du duc de Berr}^ et dans ceux de la cour anglaise. Souvent il fit de même dans les soirées qu'il avait coutume de donner de 1830 à 1S4S chez lui à Bologne.
6. On conserve encore à Lugo (Romagne). dans la famille Malerbi, >i le clavecin » sur lequel, au témoignage de Rossini lui-même, s'exerça le grand maître pendant son séjour dans cette ville. Aucun des biographes de Russini ne mentionne Malerbi, tandis que ta plupart citent au nombre de ses premiers maîtres un tel Prinetti, et un tel Palmerini. qui auraient instruit le grand Pesarese à Bologne avant qu'il entrât au lycée.
ENCYCi.opÉniE DE LA MrsiQUE ET DicTiossAiRE DU r.nxsEnrATnmE
grès merveilleux du jeune garçon et voyant qu'on en pourrait faire quelque chose de plus qu'un bon chanteur, se décida à le faire enlrer au lycée musical de Bologne. Gioachino touchait alors à la quatorzième année de son âge.
A Bologne il eut pour maître le révérend Ange Tesei pour le cliant et pour le jeu du piano, et le père Stanislas Mallei pour la composition; mais son propre génie fut son guide principal, et son travail le plus profitable fut la lecture des pages immortelles de Cimarosa, de Mozart et de Haydn. Le cours de ses études méthodiques ne fut pas de longue durée. L'aiglon, connaissant la puissance de ses ailes, était impatient d'abandonner son nid et de prendre son essor. Kn 1810, trois ans à peine après son entrée au conservatoire, il entrait triomphant dans la carrière théâtrale. Il n'avait que dix-huit ans!
|[. — Opéras écrits eu Italie Do la n Cambiale dl niatrinionio u à la « SeuiiraïuideM (1810-1823)].
Pendant qu'il était élève au lycée, il avait composé une Messe pour une église de Ravenne, un Graduel concerté a. trois voix, une Cantate, Il pianto d'Armonia, exécutée le 11 août 1808 dans les salles du lycée par ses condisciples, une symphonie en mi b (1809) qui fut ensuite transportée dans la farce La cambiale di malrimonio et quelques morceaux d'un opéra sérieux, Demeirio e Polibio, fini et représenté plus lard. La cambiale di malrimonio , son premier ouvrage, présentée au jugement du public, parut sur la scène pendant l'automne de 1810 au S. Moisè' de Venise. Exéculé par d'excellents artistes, parmi lesquels brillait la célèbre prima donna Rose Morandi, il fut accueilli avec bienveillance, mais non pas avec enthousiasme, comme la plupart des biographes l'ont écrit. Le public y trouva bien des mélodies agréables, jolies et surtout gaies et vives, mais pas assez originales. Des réminiscences de Cimarosa, le plus souvent encore de Generali, paraissaient çà et là. En un mot, cette farce ne révéla pas un compositeur de génie, mais seulement un jeune garçon de talent et doué d'une ardente imagination.
A propos de ce premier essai public du génie de Rossini, il nie plait de corriger ici une faute où sont tombés les biographes du grand Pesarese.
Dès l'époque où Henri Beyle, ce très spirituel écrivain plus connu sous le pseudonyme de Stendhal, admirateur enthousiaste de l'Italie, écrivit dans sa romanesque Vie de Rossini que Constance Perticari protégea dès sa première jeunesse le Cygne de Pesaro et s'employa alîn qu'on ouvrit les portes du S. Moisè de Venise à son premier opéra La Cambiale di malrimonio, la plupart des biographes de l'excellent maître répétèrent que celui-ci fut redevable à une belle el aimable dame d'avoir reçu sitôt à Venise le baptême de composileur dramatique.
En 1824, M. Fiori, directeur de la revue Tea<ri, Ar<e e Lctteratura de Bologne et ami intime de Rossini, rectifia cette erreur entre toutes les autres de Beyle, et affirma que le Pesarese « se rendit à Venise grâce à l'assistance qu'il eut d'un de ses amis ». Le biographe Zanolini cite le nom du marquis Cavalli de Sinigaglia, mais je puis assurer que cet ami fut vraiment .lean Morandi. savant compositeur et très habile
1 . Nous atioplous ici, contrairement à l'usage général, [tour le théâtre San Mosè. fortliographe S. Moisi', sous laquelle il a été connu depuis sa création jusqu'à sa démolition (1818), Mosè se disant Moisè en dialecte vénitien. G. R.
maître de chant, qui vécut longtemps à Sinigaglia el qui suivait en ce temps-là sa propre femme Rose (une des plus brillantes étoiles de la scène lyriquel dans ses pérégrinations artistiques à travers l'Italie.
Je tiens ce fait, que je vous cite, d'un élève de Morandi, Archange Boccoli, qui l'entendit plusieurs fois répéter avec une légitime complaisance par son propre maître.
Plusieurs années avant la représentation de La cambiale di matrimnnio. Joseph Rossini et sa femme, M. Morandi et M"» .Morandi, faisant partie d'une même troupe, s'étaient liés d'amitié et parlaient souvent du petit Gioachino et de l'espoir qu'ils fondaient sur son avenir. Lorsque, au mois d'août de 1810, Morandi et sa femme passèrent par Bologne, allant à Venise, la mère de Rossini leur rendit visite et dit au maître les grands progrès que le jeune garçon avait faits et l'ardent désir qu'il avait d'écrire et de faire représenter un opéra; et elle le lui recommanda enfin instamment, comme à une personne à qui l'occasion de le présenter bientôt au public ne pouvait manquer. Morandi promit, et l'occasion ne tarda pas à venir. Au S. Moisè on devait jouer cinq nouvelles farces de cinq ditî'érenls maîtres. Après le succès éclatant de VAdelina de Generali, l'auteur de la cinquième farce, un Allemand (dont Boccoli ne se rappelait pas le nom), s'éclipsa, laissant l'imprcsario dans l'embarras. Alors Morandi se souvint de Rossini et lui écrivit pour lui demander s'il serait disposé à venir. Pour toute réponse Rossini partit sur-lechamp, et, dés qu'il eut le libretlo du poète de l'entreprise, qui était alors Gaétan Rossi, il en composa la musique en peu de jours. Mais, à la première répétition, les principaux acteurs refusèrent de chanter, si l'on ne modifiait et n'allégeait pas l'accompagnement de l'orchestre, qu'ils disaient être si retentissant, qu'il dominait quelquefois leur voix. Rossini, revenu à la maison des Morandi, dont il était le pensionnaire, s'enferma dans sa chambre et se mit à pleurer. Le maître courut le consoler et s'offrit de faire dans la partition les changements qu'exigeraient les vieilles habitudes théâtrales et les prétentions des chanteurs. Le jeune garçon se fia à l'expérience et au savoir de Morandi, et la farce (c'était précisément La cambiale di malrimonio) put être exécutée avec le succès que j'ai dif^.
Encouragé par ce succès flatteur, le maître, après avoir composé une cantate pour la célèbre Esther Mombelli, Didone abbandonata (Bologne, 1811), tenta de nouveau le sort de la scène, et avec une facilité surprenante, dans le cours d'une seule année, le temps qui aurait été à peine suffisant à un autre pour copier les partitions, il fit jouer trois opéras, trois farces et un oratorio; L'eqiiivoco stravaoante I opéra-comique en deux actes, Bologne, théâtre du Corso, automne 1811), L'inçjanno felice (farce, Venise, S. Moisè, carnaval 1812), Ciro in Babilonia (oratorio en deux actes, Ferrare, théâtre communal, carême 1812), La Scala di sela (farce, Venise, S. Moisè, automne 1812), Demetrio e Polibio (opéra sérieux, Rome, Th. Valle, aut. 1812). Tous ces ouvrages, en dehors de L'inganno, n'accrurent pas beaucoup la réputation de l'auteur de la Cambiale di malrimonio; ils se ressentaient de la hâte avec laquelle le maître, pressé par la nécessité, les avait écrits; mais la l'iclra del Para-
â. Rossini se souvint toujours avec reconnaissance du bienfait qu'il reçut de Morandi. Voyez à ce propos mes Lettcre inédite di relebri musicisti aiinolate.elc.. Milan, Ricordi et 0.(1893); 1 10° page, 1" Lettre de Rossini.
IIISTOIflh: DE LA MUSIQUE
XVIII'' ET XIX' SIÈCLES
ITALIE
ijoiir, iipéia-LOiiiuiiii! on di'iix uclcs, i|ii iiil(;ipiLti:ii-""l (les chanteurs célclires tels (]iie la Maroolini, Honoldi, Calli et l'arlama^iii, à la Scala do Milan (aiilotiiiio 18 121, eut un loi succos quo Hossiiii lui exoni|)lo d" service mililaire. Dans la l'iclia d'I l'arni/dw le grand profîrOs qu'avait fait le jeune autour était évident; on y trouvait aussi plus d'ori^inalilé.
La saison tlii'Âtrale ii la Soala n'était pas eiicori' finie, que Itossini se trouvait déjà à Venise, appeli' par l'oiitreprise du S. Moiso (!t du Fonico. Dans le premier théâtre on lui avait proposé lo livret de deux farces, L'occusinne fa il Imlro ou Lo srambio ili'lhi viiligia et 11 figlio per ozzanlo ou // Siijunr Bntschino; ces farces jouées, l'une dans l'automne de la niotmannée, l'autre dans la saison suivante, saison carvanalesqup (1812-131, furent accueillies froiilement. Pour le second théâtre il écrivit un opéra sérieux, le deuxième de ce genre, Tancredi in Siracuaa.
Cet opéra, qui parut sur la scène le 6 février 1813 '. obtint un succès enthousiaste et mit immédiatement l'auteur, qui venait d'avoir à peine vingt ans, au nombre des plus réputés compositeurs de son temps. En vérité, dans cet opéra Hossini révél.i pour la première fois sa personnalité; il s'acheminaii dans une voie tout à fait nouvelle. Après avoir rompu les entraves du vieux conventionnalisme, il s'abandonna à la fougue de sa propre inspiration; plus d'' récitatifs a sirco interminables, mais dos récitatils brefs, où les mimologues et les dialogues sont soutenus par la mélodie de l'orchestre; sous sa plume lo chant s'enrichit de nouvelles formes, et le morceaM d'ensemble reçoit le développement large et architectural qui caractérise le style de Hossini. La réformi' apportée à l'opéra sérieux par Rossini se manifesie ici proche de son accomplissement.
Cet opéra, exécuté à Paris lorsque Rossini s'y fui établi, atteignit en 1827 sa deux centième représentation.
Entre tous les morceaux duTaiin-edi, l'air Di tanii palpiti resta très populaire pour sa grâce et sa sini • plicité. On le surnomma l'aria dei risi, parce qu'on raconte que Rossini l'aurait improvisé à table danun restaurant, et précisément pendant qu'il attendail que le cuisinier lui apprêtât le riz à la milanaise.
Le succès éclatant du Tancredi lit rechercher plu que jamais les opéras de Rossini et engagea lo< impresarii à augmenter notablement le prix de ses partitions, qu'il préparait avec sa facilité ordinaiio et avec une merveilleuse rapidité. Trois mois seulement après la première apparition du Tancredi, il faisait représenter au S. Benedetto de la môme ville iltaliana in AUjeri (22 mai 1813), qui obtint aus«i un grand succès. Ensuite il revint à Milan, où il écrivit la cantate Eglc ed Irène (1814) pour la princesse Amelia Bolgioioso, pendant qu'il préparait pour la
1. l.eà interprètes étaient l:i Mulaootte et la Manfrediat, te ténor Tu dran et la basse Lucien Bianclii.
2. Tous les biographes, y compris Zanolini, racontent l'anecdr.t ■ suivante. Les Autrichiens étant rentres peu île temps après à Botogni-. Rossini, dont le nom Hgurait dans les listes de proscription, ponr désarmer les rigueurs du général allemand Stephanini et aussi po--lui arracher un sauf-conduit qui lui était nécessaire pour se rendre .', Xaples. où il avait été engagé, imagina un tour de sa façon. Il présen'i au général // ritonio d'Astrea de Monti à la louange de l'emperen-- François dWutriche, revêtu de notes en forme d'hymne. Stepbani i n'hésita pas alors à accorder au maître le sauf-conduit qu'il désirai*, et y écrivit dessus ; i Laissez passer monsieur Rossini, patriote d'aucune importance. » On se 6gure aisément la tête que dut faire le gén--ral lorsque, pendant l'exécution de l'hymne par les musiques railitair- ^ autrichiennes, il s'aperçut que ce n'était autre chose que VInno h isionate.'
ficalii deux opéras, l'un oniniquo et l'autie sorioux : Aureliuno in l'aliiiira et II Tarcn in Italin (carnaval ot automne 1814). Tous deux furent froidement accueillis, bien qu'ils fussent interprétés par des clianlours do premier ordre et qu'ils continssent des morceaux d'une valeur imliscutahle. La .symphonie et quelques morceaux de \'.\urcliano, qui eut pour interprète le célèbre sopraniste Jean-Ha|)tiste Velluti, furent utilisés ensuite pour le Barbiiic. Le Siijisniotid'), opéra sérieux, représenté au Fenice pondant le carnaval de l'année suivante, eut encore moins de succès. Il tomba le premier soir et ne se releva jamais. Malgré; cela, Rossini était toujours le compositeur du jour; sa renommée s'était répandue dans toute l'Italie, excitant l'envie des com|)Ositeurs plus âgés, qui se voyaient moins recherchés que le très jeune maître. « Il y a un homme enitalie — écrivaitStendhal après la représentation de l'itniiana — dont on parle désormais plus que de Napidéon; c'est un compositeur de musique qui n'a pas encore vingt ans. »
Revenu à Bologne, il composa un Inno nationale pour glorilier le débarquement de .Napoléon à Cannes-. Ensuite il fut appelé à >aples par l'imprésario Barbaja, qui lui commanda un opéra sérieux pour le S. Carlo. Ce fut Elisabctta reijina d'hu/hillerra, opéra qui, merveilleusement interprété par la Colbrand, obtint d'immenses applaudissements (8 octobre 1815).
L'Elisabella occupe une place importante dans la série des opéras de Rossini, parce que pour la première fois le maître écrivit in extcyiso dans sa partition les ornements du chant et ce qu'on appelle passi di agililà, qui jusqu'alors avaient été laissés au choix et au goût du chanteur. Depuis ce temps, il employa toujours cette méthode, qui fut plus lard suivie par les autres compositeurs. Ce que soutiennent quelquesuns est donc faux, lorsqu'ils disent que Rossini fut le premier à introduire dans les opéras le canto rifinrito. tandis qu'il en réprima seulement l'abus, en obligeant le chanteur à obéir fidèlement à la volonté du compositeur.
Après le succès iVElisabelta, Rossini fut appelé à Rome [carnaval 1816) et chargé d'écrir» un opéra mi-boutre pour le théâtre Valle, et un opéra bouffe pour rArgentina, tous deux sur des poèmes de César Slerbini. Le premier fut Torvaldo et Dorliska, accueilli froidement; le second. Il Barbiere di Siviglia^, sifflé le premier soir, 3 février 1816*, principalement par une cabale que menaient les amis du maître Paisiello», mais applaudi aux représentations suivantes avec un enthousiasme toujours plus grand. Le Barbiere di Siviglia est la plus merveilleuse improvisation qui soit sortie du cerveau d'un artiste. Composé en quatorze jours, cet opéra est néanmoins parfait dans toutes ses parties; et par la perfection de la forme et la fraîcheur de l'inspiration et par la vive
Le. te une. dote est cependant démentie par Rossini lui-même dans une lettre du 12 juin 1864 à l'avocat Philippe Santocanale.
3. Le vrai titre de l'opéra était, comme on lit dans le libretto. Aima Viva isir) o sia L'inutile prerauzione Commedia del Signor Beautwirchais; Di nuovo interamente versificatn, e ridotta a aduso dell odtenio teatro musicale italiano da Cesare Sterbini Itomano da rappresentarsi iiel S^obit Teatro di Torre Argentina. uel carnevale dell anno 18 10, con mns'tca del ilaestro Gioacchino Rossini. Roina, presso Giunchi et Mordaccbini.
4. Il eut pour interprètes la Giorgi-Righetli, le ténor Manuel Garcia, les basses Zamboni, Vitarelli et Bolticetli.
5. il ne servit de rien au jeune maitre de faire précéder son opéra d'un u Avertissement ■> au public « a6n de convaincre pleinement celui-ci des sentiments de respect et d'admiration qu'avait l'auteur du présent drame pour le très célèbre Paisiello qui a déjà Irailé ce sujet sous son titre primitif ".
SSg
Esr.yr.LOPÈniE de la mis/qi-e et dictiowaire nr r.oxsERVATOiRE
peinture des caractères, par rorchestralion nourrie, colorée et élégante, il a, depuis un siècle bientôt, tous les attraits d'un opéra écrit de nos jours.
Pendant que les applaudissements du public romain retentissaient encore à ses oreilles, llossini fit retour à Naples, où il devait se mesurer de nouveau dans le cbamp de l'opéra sérieux. Le sujet que lui avait proposé l'imprésario Barbaja était des plus Iraf;iques : Otello ou II Moro di Veirezia, adapté assez mal par le marquis Berio. Cet opéra, écrit lui aussi dans un temps très bref, en vingt jours, constitue sinon un chef-d'œuvre intégra], du moins un opéra d'une grande valeur, qui, malgré les fioritiii'e excfSf-ivei qui le gâtent, fait pressentir l'auleur du Giiglielmo Tell.
Plus soigné qu'à l'ordinaire est le récitatif, et dans le drame une grande part est donnée à l'orchestre, soit pour la description du milieu, soit pour l'expression des sentiments. Tout le troisième acte est un chef-d'œuvre d'originalité, d'inspiration d'idées et de puissance dramatique. C'est ici que Uossini montra évidemment qu'il savait être aussi grand dans la tragédie que dans la comédie. Et pourtant ce troisième acte, une des meilleures choses sorties de la plume de Rossini, dut être gâté pour plaire à un public qui voulait se divertir et non pas frémir d'horreur. Il n'est pas vrai, comme l'écrivit Blaze de Bury, et comme tant d'autres biographes l'ont répété, que cet opérant fureur dès le premier soir (4 décembre 1816'). L'argument parut trop tragique, et la catastrophe souleva de vives protestations.
Le mailre fut obligé d'y faire des changements. On imagina, en dépit de toute vraisemblance, qu'Olello croyait aux serments de Desdémone et qu'il lui pardonnait. Ainsi à cette merveilleuse scène finale on substitua dans les théâtres italiens un duo d'amour, « Cara, per te quest' anima », tiré de VArmida du même Rossini! Voilà une autre preuve de l'influence pernicieuse que le milieu exerça sur Rossini.
Avant Vûlello, Rossini avait fait exécuter dans la même année et dans la même ville une cantate, Teti e Pelco, pour la noce de la duchesse de Rerry, et un opérif-comique, La (jazzcttn (T. Fiorentini, été 1816), tombé plutôt par faute du librelto que de la musique. Quoique le maître fut obligé d'écrire précipitamment et sur de misérables libretti que lui imposait son imprésario, il y a toujours dans chacun de ses opéras des pages où brille quelque rayon du génie de l'auteur.
Après VOtcllo. Rossini reprit le genre comique, en écrivant l'un après l'autre les deux opéras La Cenerentola et la Gazza ladra, deux bijoux du théâtre comique. La Cenerentolii, composée en vingt-quatre jours et représentée au Tealro Valle de Rome un mois et demi après VOtello, eut le même sort que le Bnrbiere. Elle ne fut pas comprise le premier soir (25 janvier 1817), mais elle excita le fanatisme dans les représentations suivantes, et devint en peu de temps un des opéras les plus joués sur les scènes comiques d'Italie et de l'étianger. Au contraire, la Gazza ladra, opéra mi-bouU'e, reçut dès sa première apparition à la Scala (30 mai 1817) le plus joyeux accueil.
A la Gazza succédèrent deux opéras sérieux, où il parut que le génie de Rossini se reposât atiu de reprendre de la force pour d'autres ouvrages d'une plus grande importance.
Ce furent : Annida (Naples, S. Carlo, automne 1817),
I. Il fut représenlô au Théâtre du Fotido; les interprètes furent la Colbrand, les ténors Nozzari et David, les basses Benedcltiet Ciriniarra, un assemblage d'artistes de premier ordre.
et Adélaïde di Borgogna ou (Jltone re d'Ualia (Rome, .\rgentina, carnaval 1818); après lesquels parut le Mosè (Naples, S. Carlo, carême 1818), « action tragi-sacrée » où le génie du maître se révéla sous un autre aspect. Il paraissait que la plume qui avait écrit les notes légères, gaies, insouciantes, de la Cenerentola et de la Gazza, fût peu propre à traiter un semblable argument. Et pourtant, si la musique du ilosê n'est pas toujours la fidèle interprète de la situation dramatique et du sentiment qui agite le personnage (la faute d'ailleurs en doit être attribuée à la notation trop menue et aux fioriture surabondantes), en bien des lieux elle a le caractère majestueux et pathétique qui lui est convenable, et en quelques points, comme dans la célèbre prière, elle atteint le sublime. Cette prière manquait dans l'opéra le soir de la première représentation; elle fut ajoutée, à la troisième, à la scène du passage de la mer Rouge, qui n'avait pas plu au public napolitain. Rossini l'écrivit en moins d'une heure!
Du reste, il était habitué ou. pour mieux dire, obligé à improviser; les impresarii l'assiégeaient de toutes parts et lui laissaient à peine le temps nécessaire pour fixer sur le papier ses idées. Ainsi, quelques semaines après avoir remis le .1/osè, il envoyait à Lisbonne l'opéra mi-boufle Adina o II Cnliffo di Bagdad; ensuite il se rendait à .Naples pour y faire exécuter, pendant le cours d'une saison, quatre nouveaux ouvrages de sa composition; deux opéras sérieux : Hicciiirdo e Zoraide et Ermione, et deux cantates : Igea et Partenope (S. Carlo); puis il courait à Venise pour la représentation d'un autre opéra sérieux, Edoardo e Cristina (S. Renedetto), printemps 1819, |tuis il retournait à Naples, engagé par le théâtre S. Carlo. 11 était naturel que, pressé par le temps, il eût recours plusieurs fois à l'adaptation d'ancienne musique, et qu'il ne pût que par intervalles créer du nouveau. Mais ces intervalles n'étaient pas très rares : un an à peine après le Motiè, il compose pour le même S. Carlo La donna dd Lago (24 octobre 1819), (le caractère romantique et pathétique, dont le premier acte est un vrai bijou. Cet opéra, qui excita ensuite tant d'enthousiasme et à l'audition duquel l.éopardi avoue avoir été ému jusqu'aux larmes, ne fut pas tout d'abord bien accueilli à ^'aples. On raconte que Rossini, le soir de la première représentation, s'évanouit de douleur; c'était la première l'ois qu'un insuccès le frappait si vivement. Ce fut, dans la vie artistique de Rossini, la période la plus riche en échecs, d'ailleurs momentanés; ces échecs firent plus de tort aux spectateurs qu'au maître. L'art de Rossini subissait alors une notable transformation, et le public, qui ne reconnaissait plus dans les nouvelles compositions le Rossini auquel il était habitué, ne comprenant pas de prime abord, désap- [irouvait les premiers soiis pour se raviser ensuite.
Ainsi, si les Milanais avec raison accueillirent froidement Bianca e Falicio (Scala, carn. 1820) et si les Romains sifflèrent à bon droit Malilde di Sliahran (Apollo, 24 février 18211, un galimatias, à la composition duquel concourut la collaboration du maître l'acini , les Napolitains et les Vénitiens ne témoignèrent pas d'une grande intuition en désapprouvant, les uns Maomello II (S. Carlo, 3 décembre IS20I, les autres Seiniramide (Fenice, 3 février 1823), le dernier des opéras que Rossini écrivit en Italie.
La Semiraiiiide est la plus brillante des partitions rossiniennes, mais aussi la plus surchargée d'ornements. Le style Ueuri dégénère ici en baroquisme.
IIISTOinE DE LA MUSIQUE