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V. feuilleton du Journal des Débats, no du 2S mai

ESCYCLOPÉDIE DE LA MUSIQUE ET DICTIOXNAIRE DU COSSERVATQIRE

se retira dans la délicieuse villa de son ami, le banquier Aguado, à Petsbourg, pour y terminer la partition de Guillaume Tell. 11 n'est pas vrai que le maître l'écrivit en deux mois, comme l'affirma Castil-Blaze, ni en six, comme d'autres l'écrivirent. Guillaume Tell fut l'opéra qui demanda au compositeur le plus de temps et de tiavail. Du reste, de tels ouvrages, parfaits de fond en comble, ne peuvent pas s'improviser. Dans une de ses lettres au docteur Conti de Bologne, l'auleur dit combien de soins il prodigua à cet opéra et quel élait le succès qu'il en espérait lui-même. « La niia grand'opera, non encora terminata, sarà rappresentata il venturo ottobre; ed è alla nuova campagna di Aguado che porrô lins a questo difficile e lungo lavoro; » et, en badinant, il ajoute : « Se il successo risponde aile cure chc prodigo per [s\c) questa musica sarô pcr lo meno impnlatoK »

L'opéra était attendu avec une impatience d'autant plus grande qu'on savait que c'était l'unique opéra écrit spécialement par Rossini pour la scène française, sans insertion de morceaux appartenant à d'autres de ses opéras. On en faisait déjà d'avance les plus grandes louanges, confirmées par l'audition des répétitions. On savait en outre que la direction de l'Académie royale de musique avait monté Guillaume Tell avec le plus grand soin et n'avait rien épargné pour que même les accessoires fussent dignes de cet ouvrage sublime. En raison de l'immense expectative, il arriva que bien avant la première la salle était toute louée; le bruit courait que des loges avaient été retenues pour ce soir-là au prix énorme de îiOO francs.

La première de Guillaume Tell, dillërée plusieurs fois à cause de l'indisposition de M™° Cinti Damoreau, fut donnée enfin le lundi 3 aoiU 182'.). Le spectacle dura quatre lieures. Les interprètes étaient 11""= Cinli Damoreau (Mathilde, soprano). M"" Dabadie (.lemmy, mezzo-soprano). Nourrit (Arnold, ténor), Dabadie (Guillaume Tell, baryton), Levasseur (Walter, basse), M"« Mori (Hedwige, soprano). Voici la relation que Fétis donna de cette mémorable soirée dans sa Reçue musicale : « Des ouvertures médiocres servent souvent d'introduction à de beaux opéras, parce que ces moi'ceaux sont les derniers que les compositeurs écrivent, l'atigué, épuisé par un long travail, le musicien ne fait son ouverture qu'avec dégoût; sa verve est évaporée : il ne sent qu'un besoin, c'est celui du repos. Certes, jamais le repos ne fut plus nécessaire qu'après avoir produit un ouvrage tel que Guillnume Tell. Cependant l'inépuisable génie de Uossini a su trouver encore assez de force pour écrire une des plus belles ouvertures qui existent. Le début est un cantabile pour cinq violoncelles, où la beauté du chant et le piquant de l'harmonie se disputent la palme. A ce cantabile succèdent des détails délicieux de cor anglais et de flûte sur un thème empreint d'un caractère montagnard. Puis vient Vallegro, morceau d'une chaleur extraordinaire, dont l'ellet a produit un enthousiasme général dans l'assemblée. Des chœurs charmants composent la plus grande partie de l'introduction, dans laquelle se trouve une romance improprement appelée cavatinc, dont le second couplet est arrangé en quatuor, chanté par Dabadie (Guillaume Tell), Alexis Dupont (pécheur), M°"= Dabadie (Jemmy, fils de Guillaume) et W^" Mori (Hedwige).

1, « Mon grand opér.i, qui n'est pas encore terminé, sera représenté le proctiain octobre; c'est dans la nouveUe maison de campagne d'Aguado que je finirai ce difficile et long ouvrage. » Et. en badinant, il ajoute : H Si le succès correspond aux soins que j'ai jirodigués à cette musique, je serai pour le moins empale. »

Ce morceau est remarquable sous plus d'un rapport; mais le public n'en a pas compris le mérite.

« Le plus grand effet du premier acte était réservé pour le duo d'Arnold et de Guillaume Tell chanté par Ad. Nourrit et Dabadie. Intérêt dramatique, beauté des chants, nouveauté des modulations, harmonie piquante, insirumentation parfaite : tout se trouve réuni dans ce duo admirable, dont l'effet a été prodigieux. Toute la grande scène qui suit est remplie de superbes détails, qui malheureusement sont perdus pour une première représentation, où l'on n'aperçoit que les masses.

« Une tyrolienne chantée par quatre femmes, avec accompagnement de voix d'hommes, sans orchestre, a cependant excité de vifs applaudissements. Ce morceau, dont la couleur rappelle les chants matrimoniaux de la Suisse et du Tyrol, n'a pas coûté beaucoup d'eiTorts à l'imagination de Uossini; mais il est plus à la portée des oreilles françaises que les grandes conceptions harmoniques. 11 a été originairement écrit pour le troisième acte; mais, par suite de changements qui ont eu lieu aux répétitions, il a été transporté au premier. On dit qu'il doit reprendre sa place primitive aux représentations suivantes.

« Le finale du premier acte est rempli de beautés du premier ordre, qui ne seront senties qu'avec le temps. Ce qui a nui à leur effet est le développement trop considérable des scènes accessoires qui précèdent. Ce premier acte a duré près d'une heure trois quarts : c'est trop, surtout pour des oreilles vulgaires, et celles-ci étaient en grand nombre à la première représentation de Guillnume Tell. Je reviendrai sur le finale pour en analyser les principales parties.

« Le chœur des cliasseurs qui ouvre le second acte est plein de franchise. La ritournelle, écrite pour quatre cors, qui s'est déjà fait entendre au premier acte, est fort belle; aucun détail n'y a été négligé, et tout y est digne d'un grand spectacle.

« La romance de Mathilde, chantée par M"" Damoreau, ne m'a pas paru remarquable; mais le duo qui suit :

Oui, vous l'arractiez k mon ime,

est un morceau parfait. Jamais l'amour ne s'est exprimé d'une manière plus passionnée ni plus séduisante. Ou je me trompe fort, ou ce duo obtiendra un succès de vogue parmi les chanteurs-. Dans cet acte, l'ellet s'accroît continuellement; mais il ne peut aller au delà du trio de Guillaume Tell, d'Arnold el de \Valter. La situation était forte; il fallait exprimer la surprise et la douleur d'Arnold lorsqu'il apprend la mort de son père; puis le désir delà vengeance, et les sentiments patriotiques qui animent les trois libérateurs de la Suisse. Uossini a été au delà de ce que la scène exigeait; son génie a créé une expression qui n'est autre que la vie de la nature, mais sans tomber dans la déclamation et sans faire disparaître l'art, qui, quoi qu'on en dise, doit être toujours en première ligne. Jamais Rossini n'avait poussé aussi loin l'effet dramatique, et cependant jamais sa cantilène n'avait été plus suave. Le trio de Guillaume Tell sera placé par la postéiité au premier rang des plus belles créations de ce grand artiste ^.

« Il n'est pas dans la nature humaine de pouvoir passer sans interruption d'une sensation profonde à une autre : la fatigue suit un plaisir très vif. Il ne

t. M. Fétis se trompait fort.

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