XX' CONVERSATION
Madame SOPHIE , STÉPHANIE , F^ÊLI'CIE , ALEXANDRINE , EMILIE, AGLAÉ, PAULINE.
Aglaé. — Vous avez, madame^ une cslanij^c qui repre'senti? une mont.'igne qui jctie du feu, eî un grand nombre diiorames et de feaimcs qvii s'enfuient de leurs maisons , avec leurs en fans tt ce quils ont pu emporter de leurs effets 5 ne scraisfje pas iroo curieuse , si je vous demai^dais quel est le sujet dq^ cctie estampe ? 3 Jnsfu:» >
Mad. Sophie. — C'est de quoi , ma clicre, je me disposais à vous entretenir aujourd'liui , et qui vient parlaitoment à la suite des trcmblemens de terre dont nous parlâmes deriiicrcmcr:t. On appelle cette moiitygne un rolçaii. C'est le RIont- Vésuve , situé en Italie, à pqu de distau^e de la ville de I\-a])l(.'S.
Aglaé. — Je ne comprends pas conimcr.t. i,j.i;e moutn^'ne peut jeter du feu. ^ , . .^.j
ï56 E?,'CYCL0?ÉD1E
Màd. rSopHiE. — Si vous vous rappelez ce que nouS;avôns dit dos trerablemens de terre , il ïie vous sera pas difficile de comprendre comment une montagne peut jeter du feu. Felicie pouvez-vous nous donner cetle explication?
Félicie. — -. Qand l'air souterrain a e'té raréfie et dilaté par la chaleur des matières qui se sont enflammées dans le sein de la terre , il cherc\xe à s'échapper, ainsi que le feu qui. s'était allumé par la fermentation de ces matières. Si la terre qui les couvre n'offre pas une trop grande résistance à leurs efforts, ils la soulèvent , et poussent avec impétuosité devant eux, tous les obstacles qui se présentent à leur sortie. Il se forme alors , au sommet de la montagne qui les recelait, une ouveiture plus ou moins large j d'où s'élèvent avec une violence inouïe des tourbillons de flamme et de fumée, des pierres calcinées et des torrens de métaux fondus qui s'é- ' coulent sur les flancs de la montagne , consument tout ce qu'ils rencontrent, et forment quelquefois dans les champs une croûte de plusieurs pieds d'épaisseur,
Mad. Sophie. — Vous avez assurément bien distingué, dans mon estampe, le trou par où sortent les flammes et les ruisseaux de feu qui descendent le long de la montagne? Ce trou ou celle 'Otivcrture du volcan , qui a la forniC d'un cnloi:îioir, £c nomme cratère, cl l'on appelle la-
yes les métaux fondus qui en découlent. Quand
•is se sont refroidis, comme ces laves sont fort
dures , on s'en sert pour construire des murailles
et paver les cbeniios.
Pauline. — Les villes et les villages qui sont situe's dans le voisinage d'un volcan doivent bien souffrir quand il fait son explosion. Pour moi, j'aurais grand petir si j'habitais une ville qui aurait un si méchant voisin.
Mad. SoPHLE. — Quand l'explosion est forte, le volcan pousse des matières enflammées et des cendres , à de grandes distances ; alors les villes des environs courent le danger d'être ensevelies sous ce déluge de feu. C'est le malheur qui arriva , il y a près de deux mille ans, à deux villes que l'on découvrit, il y a quelques années, en creusant la terre , Herculanwn et Pompeïa .
Félicie. — Je pense que nous n'avons pas le même malheur à craindre en Frafrce 5 car il n'y a pas de Mont-Vésuve.
Mad. Sophie. — Il est vrai qu'aujourdliui , il n'y a point en France de volcans , mais il y eu a eu qui sont éteints depuis long-temps ; et nos physiciens prétendent que plusieurs montagnes de l'Auvergne ont vomi du feu. Ils s'en sont convaincus en observant leurs sommets, et par l'inspection des routes que la lave s'est tracées. Rien ne peut donc nous rassurer contre les volcans, et puisqu'un grand nombre de nos mou-
tagnes l'ont été, qui peut nous dire qne les au-
ti'es ne le seront jamais.
Alexandrtke. ■ — En vérité, je suis saisie de peur, quand je pense aux treniblemcns déterre et aux volcans; et ce que vous venez de dire, madame, ne fait pas sur moi une impression moins vive que le tonnerre.
Stéphanie. — C'est beaucoup dire, Alcxandrine, car je ne connais personne qui soit plus timide que vous^ et qui éprouve une plus vivo impression du tonnerre. Dernic rcmciit encore, vous ne saviez où. vous caclicr , parce que vous aviez entendu lonner dans le lointain.
Alexandrine. — Peut-être ne serais-je pas si craintive , si je savais ce qui fait tonner.
Mad. Sophie. — A quoi servent donc les paratonnerres qui sont placés sur cette maison , si vous craignez toujours d'être frappée de la foudre? StéplirfUie, cahucz un peu les craintes d'Alexandrine , en nous disant quelle est la causo du tonnerre, et fusuge du paratonnerre.
StiLpitanie. — Ce n'est pas le bruit qui est à craindre quand il tonne, c'est le feu subtil et rapide qui le précède : ^or , ce feu n'e.^t autre chose qu'une matière qui s'enflamme dans un nuage à rapproche d'un autre nuage, et qu'on nomme matière électrique. Cette matière prend toujours sa direction vers le coté où elle trou\e le moins de résistance , et où elle est ..itiréc par
Dr.S JEUNES DEMOISELLES. 1 Sg
une autre matière électrique. Comme le fer est un mc'tal très-capaLlc de Tattirer, un célèbre physicien, nommé Franldin , imagina, il y a (|uclques années , qu'un excellent moyen d'empèclier la fondre de tomber sur nos maisons , et de les brûler, serait dy placer de longues barres de fer terminées en pointes , qui conduiraient la matière du tonnerre dans des endroits où elle ne pourrait faire aucun n:alj c'est pourquoi on appelle cette barre de fer un conducteur .
Mad. Sophie. — Afin que ces demoiselles comprennent bien celte explication , il me paraît nécessaire de leur donner une idée de 1 électricité , qui est une de ces choses naturelles qui passeront toujours pour miraculeuses dans l'esprit des ignorans.
Imaginez-vous , mesdemoiselles , qu'il y a sur cette table un grand vase de verre qu'on appelle . un tuhe-j frottez ce vase avec la main , si elle est bien sèche ; approchez ensuite ce tube de quelques feuilles d'or, vous verrez ces feuilles voler et s'y attacher. Si vous frottez le tube un peu davantage , les feuilles d'or s'en approcheront avec vivacité, le toucheront , seront repoussées avec , violence , et se soutiendront en Tair toutes scu- . les. Si vous froltjz le tube avec la main dans un lieu obscur, vous apercevrez des étincelles entre voire main cl le tubo j la même chose arrivera si
l6o ENCYCLOPÉDIE
Vous enapprochez une barre de fer ou une corde
mouille'e.
Si on fait tourner ce tube avec une roue, et -que l'on pose le'gèrement les doigts dessus, on verra sortir de dessous les doigts des étincelles qui feront le même bruit que quand ou brûle des cheveux, et qui auront de l'odeur.
Si on suspend un morceau de fer avec des cordons de soie, à une certaine distance du tube, il sortira de lun des bouts de la barre , deux lumières continuelles , et de l'autre bout des aigrettes de feu j si vous en approchez le doigt à un pouce de distance, l'aigrette de feu vient le trouver, et le pique avec force. Si on jette des gouttes d'eau tout le long de celte barre , et qu'ensuite on passe la main tout auprès, cliaque goutte d'eau produira une aigrette.
Tout cela est déjà bien surprenant; cependant ce n'est rien , au prix de ce qui suit.
Montez sur un gâteau de résine, et empoignez un bout de cette barre , alors votre corps aura les mêmes qualités que la barre de fer j on tirera des étincelles de toutes les parties de votre corps , en le touchant avec le doigt, ce qui vous piquera bien fort, ainsi que ceux qui vous touclieront : si de l'autre main qui ne tient point la barre, vous approchez d'une cuiller pleine d'esprit-de-vin , vous y mettrez le feu avec le doigt; ou ii vous pi^sentcz la cuiller à une autre pcr-
DES JEUNES DEMOISELLES. iGf
sonne j pourvu que vous la teniez, le doigt de celle personne y mettra le feu 3 si trente personnes montées sur des gâteaux de résine, se tiennejit par la main , une d'elles tenant la main de celui qui empoigne la l)arre de fer, tous les corps de ces trente personnes jetteront du feu , quand on les louchera.
Alexandriî^e. — En vérité, madame, tout cela est bien surprenant. Avez-vous éprouve tout ce que vous nous racontez?
Mad. Sophie. — J'ai vu et senti tout cela , et ])ien d'autres choses qui me restent à vous dire. Si on place un homme de manière que ses talons soient proche, du tube , et que plusieurs personnes mettent la main au-dessus de sa tête , ses cheveux se hérisseront ; il sortira de sa tète des aigrettes de feu et cela sera comme une couronne de rayons.
Félicie. — Ce ne serait pas moi qui prêterais ma têic pour faire celte épreuve ; je n'aimerais pas à porter une couronne de feu.
ï\fad. Sophie. — Cela ne fait pas de malj mais il y a autre cliosequi en fait beaucoup, et que j'ai eu le courage d'éprouver. J'a! reçu rétincelle foudroyante.
Aglaé. — Qu'est-ce que cela veut dire , madame? Est-ce comme le tonnerre ?
Mad. Sophie. — Ce qu'on appelle rétincelle foudroyante a beaucoup de rapport avec le ion-
ncrre
re, puisqu'elle serait capable de nous ôter la yl^. 1 ' Ce n'est pas absolument celle-là que j'ai éprou- ' yée , niaisquelque chose qui y avait du rapport. C e'tait à la campague , pendant les vacances , chez madame de V*** 5 comme on cherchait à se divertir , on fit monter toute la compat;;nie , et on nous fit tous prendre par la main , comme si nous avions voulu faire une danse ronde. Le hasard me plaça auprès d'une grosse dame qni riait de lout son cœur de cette cérémonie, et ne savait à quoi cela devait aboutir. Quand nous fûmes tous rangés , une dame qui menait la bande j toucha la boule de verre du bout du doigt; au même instant, nous ressentîmes tous comme deux bons coups de bâton que l'on nous aurait donnés sur les coudes. La grosse dame, qui était à côté de moi , se retourna brusquement, et ayant aperçu la maîtresse de la maison qui n'était pas fort éloignée , elle lui dit : En vérité , madame, cela est bien indécent de me faire monter pour recevoir des coups. On eut beau lui jurer que personne ne Tavait touchée , elle n'en voulut rien croire ; et, s'étant mis le dos contre la rauri.iUo, les deux coudes bien appuyés , elle demanda à recommencer. Elle reçut les mêmes coups , aux mêmes endroits ; et comme elle était bien assurée que personne ne l'avait pu toucher , elle se persuada fortemenl qui! y avait là de la sorcellerie , et quoi qu'on
DES JEUNES DEMOISELLES. t65
p'tl lui dire, il ne fut pas possible de lui ôter cette idée de Tespri'.
Alexandrine. — En vérité, j'aurais eu la méuie pensée , si j'avais été à la place de cette dame.
Mad. Sophie. — J ai de la peine à croire, ma clière , que vous vous fussiez obstinée à attribuer à une cause surnaturelle , un effet produit par la nature , et qui n'a pas d'autre principe qu'un fluide répandu dans certains corps , que l'on nomme fluide électrique. Je vais maintenant vous dire un petit mot de l'étinceile foudoyanie.
Un savant s'amusait un jour à faire des expériences sur l'électricité. Il s'avisa de suspendre, à la place de la barre de fer, un canon de fusil , au bout duquel il fit tenir un fil de laiton , qu'il fit ensuite plonger dans un vase de verre de Bohême ) rempli d'eau. Il soutenait ce vase d'une main , et de l'autre il essaya de tirer une étincelle du canon. Le coup qu'il reçut fut si violent, qu'il manqua de tomber à la renverse, et crut èlre frappé du tonnerre. Un autre savant, qui répéta la même épreuve, prolesta qu'il ne voudrait pas la recommencer, quand on lui donnerait toute la France en propriété. M. Lecat ne fut point effrayé , 11 se mit en état de recevoir l'étincelle loudoyante, et prit la ferme résolution de ne pas remuer, quelque douleur qu'il ressentît. Il ne lui fut pas possible de résister à la se-
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cousse qu'elle lui donna , ni de retenir un cri , et Il fit un saut qui dérangea toutes les machines. La douleur se fit sentir dans les deux bras, à ia poitrine, et des personnes pliis fortes que lui, ont ële secouées jusqu'à la plante des pieds. On a observ<^ que cette étincelle est plus courte , plus écrase'e, et d'un rouge plus foucé que les autres.
Félicie. — Peut on voir , madame, le fluide qui est la cause des plie'nomèncs de l'électricité?
IMaJ. Sophie. — Non , ma clière, on ne peut pas plus le voir que l'air q\ie nous respirons , quoiqu'il soit répandu dans toute la nature, et notamment dans le corps Immain, dont plusieurs physiciens de nos jours soutiennent qu'il est un principe vital distipguë de notre âme.
Stéphanie. — J'ai ouï dire que le fluide , ou principe vital du corps humain, ainsi que celui de plusieurs autres animaux, venaitd'ëtre nommé .Gciluanisme,
Mad. Sophie. — Oui , ma chère, du nom d'un célèbre physicien d Italie , nommé GaL vani , qui le premier s'est servi de Télectricité pour raeitre en jeu ce fluide, répandu dans le corps de différens animaux. Mais ce n'est pas notre aft'aire d'entrer dans cette matière, qui est surtout du ressort dey physiciens et des médecins de la plus haute volée. Arrélons-nous là aujourd'hui j un autre jour , je vous parlerai de
DES JEUNES DEMOISELLES. lG5
l'ûir, de ses phénomènes et des expériences que Yon a faites sur ce fluide.
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XXï« COJN VERSATION.
Mad. ELISABETH, JOSÉPHINE, HORTENSE, ALEXAIMBRINE, EMILIE, PAULINE.
Mad. Elisabeth. — C'est avec un vif plaisir, ma clière Josépliine , que vos compagnes vous revoient au miiicLi d'elles.
Joséphine. — Je puis vous assurer aussi que cotte semaine , que j'ai passée loin de vous , niadame , et de CCS demoiselles , m'a duré autant qu'un mois entier, tant je suis peu habituée à vivre dans le monde, même avec maman, que je chéris de toute mon âme. Je vous l'avouerai , je trouve que Tair de cette maison n'est poini celui qvie Ton respire ailleurs , et que la vie qu'on mène dans sa famille ne ressemble en aucune manière à celle que nous menons ici , où tout ce que nous voyons et entendons nous porte h la vertu , et embellit notre esprit de mille connaissances iililes et variées.
HoRTENSE. — Je pense tout comme mademoisell'' Joséphine , et c'est pour moi une véritable peine ; quand la bonne vient me chercher pour me conduire chez maman , les larmes m'en viennent £ux yeux de chagrin , et je voudrais rester , si
l6G ENCYCLOPÉDIE
cela dépendait de moi ; ce n'e.sl pas que je n'aiine beaucoup à voir maman , mais comme cllcm3 mène chez les dames de sa couuaissance, je su;s d'un embarras et d\.n malaise qui me rendent touie gauclie et toute ennuyée. Que j'aime bien mieux la société de mes compagnes ei la vôtre , madame, ainsi que les histoires que vous m'apprenez de temps eu temps.
Mad. Elisabeth. — Ces sentimcns vous font honneur, maclière, et l'empresseroeni quevou.. avez à vous instruire m'est un sûr garant de vos succès et de la bonne conduite que vous tiendrez lin jour dans le monde. Puisque ^ons parlez d'hiatoire, vous me faites ressouvenir de celle d'Alexandre-lc- Grand , qui renversa l'empire des Perses, et fonda celui des Grecs, sur les ruines de ce dernier empire. Joséphine, racoulez-nous ce grand événement, et dites-nous auparavant quelque chose de la jeuuesse id'Aîesandre. ' . :)''>'n ff
Josi.PHiNE Alexandre-le-Grand, qui vainquit Darius et étendit ses conquêtes jusque dans les Indes, étaitiVls de Philippe, roi de Macédoine, et d'Oljmpîas. Son père lui donna pour précepteur le plus grand philosophe de la Grèce, Acistote , qui lui enseigna toutes les sciences , qui dcns ce temps-là entraient dans l'éducation des princes, et prit le plus grand soin de lui inspirer de» sentimeuà dignes de sa naisauce et du irôn©
qui lui était destine. Sa jeunesse et la suite de sa vie , jusqu'à Tepoque où ses vittoires renivrèrent d'orgueil, montrèrent combien il avait profité des leçons de cet excellent instituteur. Je ne citerai que quelques-uns des traits les plus inte'ressaus de sou histoire 5 car elle serait trop longue à rapporter : d'ailleurs ma mémoire n'est point assez bonne pour conserver le souvenir de tout ce que j'ai lu. Quand je lis une histoire , ce n'est point aux détails que je m'attache, je ne cherche qu'à retenir les faits les plus frappans , et qui font naître le plus de réflexions.
Mad, Elisabeth. - — Votre méthode est fort bonne , Joséphine ; c'est le vrai moyen de profiter des lectures que l'on fait , et d'être en état d en rendre compte dans l'occasion. Continuez ce qua vous avez à nous dire d'Alexandre.
Joséphine. — Alexandre n'éiait encore qu'uQ adolescent qu'il s'attirait déjà l'admiration et le respect de tous les jeunes gens de son âge^des grands jeigneurs de la cour de son père , et même des étrangers. Mon père , disait-il à ses amis , un jour qu'il avait appris la nouvelle d'une victoire que Philippe avait remportée, mon père ne nous laissera rien à faire. Des ambassadeurs du roi de Perse étant venus à la cour de Pliilippe, il se mit à leur faire une infinité de questions , qui toutes décelaient un jugement et une raison bien au-dessus de son âge j car au lieu de les interro-
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ger sur des bagatelles , comme sans doute ils s'y attendaient , il leur demandait quel e'tait le chemin qu ils avaient pris pour venir de Perse en Macédoine j de qu'elle manière leur souverain gouvernait ses e'tats j quelles étaient les forces de son empire , et si ses troupes avaient de bons généraux pour les commander. Mais ce qui mit le comble à la liante idée qu'on avait de ses grandes qualités, et principalement de son courage^ ce fut d'avoir dompté un superbe cheval, nommé Bucéphale , dont on avait fait présent au roi son père. Voyant que personne ne pouvait monter ce cheval , de quelque manière que Ton s'y prît , et que pour celte raison Philippe allait s'en défaire 5 il résolut j en présence de toute la cour , de faire ce que personne n'avait pu faire avant lui. Comme il avait remarqué que ce cheval était effrayé de son ombre , il lui tourna la tête du côté du soleil, et s'élança aussitôt dessus avec une extrême légèrcié. Le cheval, au lieu de se cabrer, prit aussitôt sa course, et parcourut avec son cavalier un espace con>;idérable, Depuis ce moment , Bucéphale se laissa monter tous les jours par Alexandre , qui ne se servit jamais d'un autre cheval pendant la genrre contre les Perses.
Philippe (faut mort assassiné , son fils lui succéda. Ce jeune monarque se voyant maître d'une b(j|le criv.éc. a en tlcl de disposer do toutes les
DES JEUNES DEMOISELLES. iGq
forces des Grecs , résolut de déclarer la guerre au roi de Perse , contre les prédécesseurs duquel les Grecs conservaient de vieux ressentiraens. L'amblucn de rendre sou nom célèbre eut aussi beaucoup de part dans celte expédition , que Ton pourrait juger téméraire, si Ton ne savait que les Macédoniens et les Grecs étaient les meilleurs soldats de l'univers, et que les rois de Perse n'avaient que des ti'oupes efféminées et sans discipline.
AtEXANDRîNE. — L'afméc d'Alexandre n'était donc pas aussi nombreuse que celle des Perses ?
Joséphine. • — Alexandre n'avait que trente raille hommes , et le roi de Perse en avait plus de cinq cent mille j mais que peut le grand nombre contre le plus petit , quand le courage se trouve dans celui-ci , et surtout quand c'est Dieu qui le protège.
F^MiLiE — Est-ce que Dieu protégeait Alexandre contre Darius ?
Elisabeth. — Oui , ma chère ; car Alexandre avait été annoncé par les prophètes , comme devant renverser l'empire des Perses , et fonder la troisième grande monarchie dont il est parlé dans la prophétie de Daniel. Aussi , les historiens racontent-ils qu'Alexandre , s'approchant de Jérusalem, le graud-prétre Jaddus vint à sa rencontre . à la tète des prêtres et dc$ lévites du
inO ENCYCLO'PÉDIE
temple, et lui montra une propliëùe qui le concernait. Jaddus avait été bien inspire'; carAlexandre , qui venait dans l'inlention de se venger des Juifs , fut si satisfait de l'action de ce grandprétre et de loracle divin qui lui annonçait ses victoires , qu'il voulut offrir lui-même un sacrifice au vrai Dieu , et assura les Juifs de sa protection. Joséphine, continuez.
JosEP^INE. — Il est bien visible que c'ëtait Dieu lui-même qui conduisait l'armée d'Alexandre , car tous les obstacles disparaissaient devant elle 5 et quoiqu'elle ne fût rien en comparaison du nombre prodigieux des soldats de Darius , elle remporta sur eux trois éclatantes victoires , par l'une desquelles Alexandre vit tomber en son pouvoir la mère , la femme , et les filles de Darius. Dans la dernière bataille , qui fut celle d'Arbelle , Darius prit la fuite, pendant laquelle il eut une soif si ardente , qu'il fut obligé de boire de Teau croupie , et qu'après l'avoir bue, il avoua qu'il n'avait jamais l)u avec tant de plaisir. Mais il cherchait en v^^in à conserver sa vie , un de ses ?atrapes , ou gouverneurs , dont je tairai Tinfàmenoni, n'ayant aucune pitié de la malheui-euse situation de son souverain , le tua dans un endroit où il élfiit descendu pour se reposer. Telle fut la fin de l'empire des Perses , qui avait subsiste un peu plus de deux cents ans.
Emtlie. — • Je, suis bien empressée de savoir
DES JEUNES DEMOI.iELLES. l-^t
quelle fut la conduite q^e tint Aîex:andre envers la famiile de Daiius.
Joséphine. — La conduite de ce coi::quéraut envers ses prisonnières fut p'eine tic grandeur, de respect et de toutes sortes d'égards ; et les princesses, traite'es avec toute la dislinction due à leur rang , ne savaient si e' es étaient prisonnières d'Alexandre, ou si Alexandre étiit leur esclave.
Emilie. — Cette conduite d'Alexandre me pénètre d'admiration pour lui, et je coinmencc à cire moins ailligée de la défaite et des malheurs de Darius , quand je peuîe aux procédés nobles et généreux de son vainqueur.
INIad. Elisabeth. — Si nous ne lisions que des ti'ûits semblables , dans la vie d'Alexaudre-Ie- Grand , nous devrions le regarder comme le plus grand des hommes. Mallieureusement ses victoires lui enOèrcnt le cœur, et ce priucc, doi;t les coramencemens avaient été si beaux , ne fut plus , après la prise de Babyîone et la conquête de l'Asie , qu'un triste exemple de la faiblesse humaine et des dangers de la prospérité.
Alexandrtke. — Quels sont donc les renro» cli.is qu'on lui fait, madame?
Mad. Elisabeth. — On lui reproche d'avoir voulu se faire passer pour fils de Jupiter 3 d'avoir tué de sa main, dans un repas oiàii s'était cni\ré, Clytus , un de ses vieux capitaines , ami de sou
père , et qui lui avait sauvé la vie ; d'avoir , à la snite d'une dc'Lauchc de taLle, fait mettre lefeuà la ville de Persépolis , une des plus belles villes de l'Asie; d'avoir adoplé les mœurs efléminécs des Perse») de s'être livre aux plus vils flatteurs, rt d'avoir donî:é à ses troupes rcxemplc de la fîub crapuleuse dissolution , à son retour des Tnt'es , dans la ville de Babylone ; dissolution qui Iv.i coûta la vie à Tage de trente-trois ans.
Alexandiii>'e. — Çuel dommage qu'un si grand roi soit devenu si vicieux , et soit mort si jeune !
Joséphine. — Peut être que s'il eiU vécu pins long-temps , il eût été fort méchant prince , et qu'il eût fait oublier toutes les grandes quaUtés de sa jeunesse , et n'eût laissé que le souvenir de sfs dévastations et de ses cruautés ; car son dessein , disent les historiens de sa vie , était de subjiiguer l'Europe, après avoir conquis l'Asie.
Pauline. — Je voudrais bien savoir comment il s'y serait pris pour conquérir l'Europe : e^t-ce qu'il n'y aurait eu personne pour la défendre ?
.TosÉPHiNE. — Cette question, ma bonne amie, €st de pure curiosité. Occupons-nous de connaître ce qui est arrivé , sans chercher à deviner ec qui serait arrivé dans telle ou telle supposition. Instruisons-nous des faits, et laissons des conjectures qui n'ont aucune utilité. Cependant ]:« TOUS dirai ce que je pense du succès de ce des»
DES JEUXES DEMOISELLES. ï-^:»
soin que Von atlribue à Alexandre , de poncr la j;uerre eu Eiiro[>e. Comme il e'tait maître de touie la Grccc , il est probable qu'il auriiit commoncd par attaquer l'Italie; mais il y aurait trouve d'autres liommes que les soldats de Darius , je veux dire les Romains, qui ne le cedaictU à aucun peuple, ni pourja valeur, ni pour les connaissances militaires.
Pauline, — J'ai souvent entendu parler des Romains , par des amis de mon papa, et d'autres personnes qui vienncntle voirde lenips en temp5. Je serais bien contente , si je savais quel peuple c'était.
Mad, Elisabeth. — Quand Joséphine aura aclieve' l'Histoire d'Alexandre et de son empire , elle voudra bien commencer l'Histoire romaine, qui est celle de la quatrième et dernière des quatre grandes monarchies, laquelle a englouti toutes les autres.
Joséphine. — Après avoir subjugué une partie des Indes . Alexandre se rendit au vœu de son arme'c, qui le conjurait de ne la pas conduire plus loin , et revint à Dabvlone , oîi il fit une entrée triomphante, et donna à ses soldats une grande fête , qui dura plusieurs jours, et pendant laquelle il se livra, avec ses principaux olilciers, ù une telle intempérance , qu'il tomba dans nna maladie à laquelle il succomba peu de temps après. Ce vaste empire, qu'il venait de fonder ,
fut ^ artai^e , npris sa mort , entre ses liciileiiaris. St'leucus , clicf do la race des Seleucidcs , eut la Syrie ; riolcnu'e j 1 Egypte ; Antigonc , rx\sic jnineiii'e ; Eiimène , le royaume de Pergararae ; et Cassandrc, la Grèce et le royaume de INJace- Goine, après avoir fait mourir tous les parcns d'Alexandre. Le plus illustre de tous les successeurs de ce monarque fui Ptolèmécs roi d'Egypte, surnomme 1 liiladclphe, qui gouverna sou royau- II, e avec beaucoup de sagesse, y entretint la paix, y Ht fleurir les sciences et les heaux-arts, et forma, à Alexandrie, ville qu'Alexandre avait fait ]^;".tir sur la Méditerranée , mie nombreuse bibliotlièque à l'usage des savans , dans laquelle il plaça les livres de IMoïse et des Propbètes , qu'il avait fait traduire de la langue hébraïque en langue grecque, par soixante-dix vieillards, que le grand- prêtre des Juifs lui avait envoyés. IIoRTEKSE. — Ainsi l'empire d'Alexandre ne dura pas long-temps ?
ÎNIad. Elisabeth, — Non , ma clière j mais celui de ses successeurs , f[ue nous appelons Tcmpire des Grecs, parce qu'ils étaient tous Grecs dorigiue, subsista encore plusieurs siècles eu états séparés , jusqu'au temps où les Romains les cnvabirer.t les uns après les autres , et en formèrent , avec tobles leurs autres conquêtes , le plus ^aste empire delà terre , et celui dont nous commencerons riiistoire dans quelques jours.
XXIP CONVERSATION.
Mad. SOPHIE, ÉLIZA, EMILIE, JULIE, HORTENSE, PAULI^^E.
^lad. Sophie J'ai un reppoclie à vous faire,
Pauline : savez-vous que vous êtes une fille Ijicn me'chante ? Que vous faisait ce petit chien , que vous vous plaisiez , il n'y a qu'un instant , à tourmenter et à faire crier ?
Paulixe. — Je ne croyais pas , madame , que ce fiit un si grand mal de tourmenter un chien ?
Mad. Sophie. — Quand on a de la douceur et de la bonté , on craint de faire souffrir toute espèce de cre'ature vivante 5 à plus forte raison celles qui , comme les chiens , nous rendent des services, et sont souvent les modèles d'une rare file'lité. Je veux, à ce propos, vous citer une histoire arrivée à Paris à une dame que je connais. Cette dame a une demoiselle qu'on appelle Julie , et qui est bien la meilleure fille du monde 3 elle n'a jamais fait de mal à personne, pas même aux bètcs, et elle est fdchee quand elle voit tuer une mouche. Un jour qu'elle se promenait, elle vit un pauvre chien, que des petits garçons irahiaieut avec une corde pour le jetçr dans la rivière. Ce chien e'tait fort laid ec
tout crotté. Julie en eut pitié, et dit à ces pclîli garçons : Je vous donnerai de l'argent, si vous voulez me donner ce chien. Sa femme de cliamhre lui dit ; Que voulez-vous faire de ce cliicn? il c^^t si laid et si mal propre! Cela est vrai, dit Julie , mais il est malheureux : si je rabandoniic , personne li'en aura pitié. Elle fit laver ce chien , et le mit dans son carorsse. Tout le mx)nde se moqua d'elîc , quand elle revint à la maison. Mais c ela ne l'a pas empêchée de garder cette pauvre l/ête depuis trois ans. Il y a huit jours qu'elle était couchée , et qu'elle commençait à s'endormir , lorsque son chien sauta sur son lit , la tira par sa manche, et se mit à alioyer si foit qu'il réveilla ; et comrae elle avait une veineuse dans sa chambre, elle vit son chien qui aboyait en regardant sous le lit. Toute saisie de peur, elle courut ouvrir sa porte, et appela ses domestiques qui, heureusement, n'étaient pas encore couchés. Ils vinrent dans sa chambre , et virer^t un voleur caché sous le lit.
Ei.izA. — Il est certain, madame, que la pitié, même pour les animaux, est la marque dun cœur généreux j et j'aime beaucoup cette pensée de mademoisselle Julie : ce chien n'ct y.as beau j mais il est malheureux. Tout ce qui est malheureux devient respectable à une personne d'un bon caractère : c'est pour celle raison que les honnêtes gens traitent bien totu
ceux qui sont obligés , pour vivre , de s'adonner à des travaux rehutans et pe'nibles.
J'ai lu quelque part une autre histoire, qui vient bien à l'appui de ce que vous disiez tout-cVl iieure, et qui prouve même qu'il est plus sage de faire du bien aux animaux les plus féroces, que de leur faire du mal.
Uu esclave, nommé Androclès, s'e'tant enfui de chez son maître , alla se cacher dans une foret, et entra dans une caverne que le hasard lui presanta : mais, un moment après, il y vit entrer un énorme lion qui lui causa une extrême frayeur. Ce lion marchait sur trois pattes , et tenait la quatrième le\e'e : il s'approcha du voragcar , et lui montra cette patte qui était perce'e d'une grande e'pine. L'esclave 6ta cette cpine en tremblant , enveloppa , comme il put, la patte du lion. Ce terrible animal ne sentant plus de douleur , se mit à caresser son bienfaiteur, et le nourrit pendant quelque temps de ce qu'il prenait à la chasse. L'esclave étant sorti uu jour de sa cabane, fut arrêté par ceux qui !e cherchaient, et conduit à Rome , pour y être livré aux bêtes féroces, comme c'était l'usage. Quand il parut dans l'endroit destiné aux combats des bêtes , on lâcha sur lui un lion qui , aussitôt qu'il feut aperçu, s'approcha de lui , et se mit à le caresser en remuant la tête et la queue : ce lion était I3 même que TesclaYC avait guéri. L'empereur LA
fort surpris de cet e'vëaement , et ajant fait venir
cet homme , il lui demanda s'il connaissait ce
lion. L'esclave lui raconta son liisloire, et fem-
pereur lui donna sa grâce, et lui fit présent du
lion.
Mad. Sophie. — Je connaissais déjà cette liistoire, mais je suis fort aise que vous ayez trouvé J'occasion de l'apprendre à ces demoiselles, à qui elle prouve que les animaux sont susceptibles de reconnaissance j et conséquerament avec ([uelle douceur nous devons les traiter. En voilà ssscz au sujet d'un petit chien cliagriné par Pauline; ei nous devons nous souvenir que c'ct aujourd'hui le jour de notre conversation sur l'Histoir3-Sainte. Emilie, parlez-nous de Moise , le h'gislaieur du peuple juif.
Emilie. — Les enfans de Jacob s'e'iant considérablement multiples en Egyte , formèrent drms la suite un grand peuple qui fit ombrage à un roi nommé Pharaon , comme celui qui vivait du temps de Joseph. Le roi , qui avait oublié les services de Joseph, se mit à persécuter les Israélites , pour en diminuer le nombre , et ordonna même que tous leurs enfans mâles fussent précipités dans le Nil. Un homme de la tribu de Lévi eut un enfant qui était fort beau , el que sa mère cacha pendant trois mois. Palais craignant qu'enfin on ne découvrît son enfant, celte femme fit un petit panier, où ayant placé
DES JEUNES DE3I0ISELLES. 17g
son fils , elle le porta sur le Nil , et laissa axiv le rivage sa fille Marie, pour voir ce que ce panier deviendrait. La fille de Pharaon vint dans ce moment pour se baigner, et ayant vu cette corbeille ,ell e commanda à une de ses femmes de ia prendre. Quand elle vit ce bel enfant dans la corbeille , elle en eut pitié , et dit : je veux le sauver. Marie , qui entendit ces paroles , s'approclia de la princesse , et lui dit que , si elle le voulait , elle irait clierclier une nourrice qu'elle connaissait. La princesse y consentit , et ayant nommé cet entant Moïse , qui signifie en langue égyptienne, saui^c des eaux , elle le donna à nourrir à sa propre mère , qu'elle ne connaissait pas , et le fil instruire , dans la suite , dans toutes les sciences des Egyptiens.
Quand Moise fut grand, il vit un jour un Egyptien qui maltraiiait un Israélite, et il tua l'Egyptien. Le lendemain , voulant séparer deux Israélites qui se querellaient, l'un d'eux lui reprocha le meutre qu'il avait commis la veille, ce qui le détermina à s'enfuir dans un autre pays, où il épousa la fille d'un prclre nommé Jéthro. Unjour qu'il gardait les troupeaux de son beaupère, il vint jusqu'à la montagne dlloreb , où il vit un buisson qui brûlait sans se consumer; et il entendit un voix qui lui dit ; Je suis le Dieu d'Abraham, d'Isaac et de Jacob ; j"ai entendu le cà de mon peuple qui est eu Egypte ; c'est pour-
JOO ENCYCLOPÉDIE
quoi je le COR-imande d'aller vers lui et de le délivrer j et tu lui diras que lu viens de ma part. Seigneur, dit Moïse , je ne sais pas votre uon, comment faudra -t-il que je vous nomme ? Je suis teîui qui suis , repondit la voix \ va-t-en trouver Pharaon , et tu lui demanderas la permission de mener mon peuple dans le désert, pour y sacrifier pendant trois jours. Si l'on ne veut pas le croii'e , tu feras devant lui àes miracles dont je te donnerai le pouvoir. Moïse quitta donc cette montagne pour retourner en Egypte , et y accomplir les ordres du Seigneur.
Julie. — Je vous prie, dites-moi, madame, ce que signifient ces mots : Je suis celui qui suis ?
Mad. Sophie. — Cela veut dire : J'existe par moi-même , ^t sans le secours de personne. J'ai toujours e'te , je serai toujours 5 rien n'est sans moi , et rien ne subsiste que par ma volonté. Je suis tout; je suis tout ce qu'il y a de bon, de grand, de sage , de puissant , d'aimable , de juste.
Pauline. — Mais, madame, vous dites qu'il n'y a que Dieu qui est 5 il me semble pourtant que je suis aussi quelque chose : le ciel, la terre, les hommes, sont qtielque chose aussi 3 on ne peut donc pas dire qu'il n'y a que Dieu qui soit.
Mad. Sophie. — Vous êtes quelque chose, ma chère, cela est vrai; vous avez l'être , mais cet être que vous avez. Dieu vous l'a prête: il lui appartient, il })cut vous l'ôtcr dans un instant. Il
DES JELNES DEMOISELLES. l8l
n'y a que Dieu à qui on n'a jamais rien donnd ni prête, parce que rien n'était avant lui, et que tout ce qui existe dans le monde vient de lui. Il est donc le maitrede tout ce qu'il y a, de tout ce qu'il donne; c'est-à-dire de tout ce qui existe. Voyez, mesdemoiselles, combien il mérite de reconnaissance et d'amour. Nous aimons ceux qui nous fout du bien ; or , c'est Dieu qui nous a donné tout ce que nous avons ; il est notre père , notre maître , notre bienfaiteur 3 il nous aime comms ses enfans : nous serions donc des créatures bien méchantes si nous refusions de l'aimer et de lui obéir. Emilie , continuez.
Emilie. — Moïse et Aaron , son frère , se présentèrent devant le roi Pharaon , pour lui demander, au nom du Seigneur, la peraiission d'emmener les Israélites dans le désert , pour y offrir des sacrifices; mais ce monarque ne voulut pas y consentir: au contraire, il donna ordre que l'on augmentât le travail des Israélites et qu'ils fussent punis s'ils ne faisaient pas leur ouvrage. Alors Moïse et Aaron se présentèrent de nouveau devant lui et firent de grands miracles, pour l'engager à les laisser partir; mais Pharaon fut inflexible, et leur refusa constammeut ce qu'ils lui demandaient; il ne se rendit à leurs prières, que lorsqu'il apprit qu'un ange du Seigneur avait frappé son fils de mort , ainsi que tous les premiers nés des Egyptiens. JNIais , pour se rendre dans le désert^
l82 ENCYCLOPÉDIE
où Dieu les appelait, les Hébreux avaient à ti averser une mer qu'on appelle la Mer-Rouge ; quand ils furent arrivés sur ses Lords, TMoise, qui était à leur tète, étendit sa baguette sur les eaux, qui à l'instant se partagèrent , et s'élevèrent de chaque côté comme deux montagnes. Les Israélites passèrent à pied sec entre ces deux montagnesj mais Pharaon , qui s'était mis à leur poursuite , croyaut pouvoir profiter de ce passagr? miraculeux , fut englouti dans les flots , avec toute son armée.
Lorsque Moïse et les Israélites entrèrent dans le désert, une nuée les conduisait pendant Je jour, et une colonne de feu les éclairait pendant la nuit : mais la soif et la faim vinrent bientôt les tourmenter , et ils se mirent à regretter l'Egypte et à murmurer contre ]Moise qui , pour faire cesser leurs plaiutes, conjura le Seigneur de venir à leur secours. Le Seigneur exauça la prière de ce saint personnage , qui ayant frappé un rocher de sa baguette , en fît sortir une source d'eau vive , oiH tous les Israélites purent se désaltérer. Quelque temps après , il tomba dans leur camp comme une rosée de petits grains blancs , que le peu» })le appela manne. Celte manne nourrissante tomba tous les jours pendant quarante ans , avant le lever du soleil , et ceux-là seuls qui étaient paresseux n'en trouvaient plus à recueillir. Hortense. — Il me seuible, madame, que
DES JEUNES DEMOISELLES. l85
Moïse aurait aussi bien fait de laisser les Israélites en Egypte , où ils étaient nourris , que de les conduire dans un de'sert ovi ils manquèrent de tout.
Mad. Sophie. — Si les Israélites n'eussent pas murmuré contre Moïse, dont ils avaient vu les miracles , le Seigneur les aurait fait entrer aussitôt dans la terre promise, qui était le pays de Clianaan 5 d'ailleurs il avait ses desseins sur c« peuple , à qui il voulait faire mériter, par de longues épreuves , la possession de cette terre de bénédiction , oi!i il devait le combler de prospérités, et l'élever au plus haut degré de puissance. Ne découvrez-vous rien, mesdemoiselles, sous l'emblème de cette solitude, dans laquelle les Israélites vécurent quarante ans j avant d'entrer dans la terre que Dieu leur avait promise ?
Pauline. — Je ne vois rien là, madame, qu'un désert, et un peuple campé dans ce désert.
Mad. Sophie. — Eli bien , ma chère, élevons nos pensées plus haut. Ce désert nous représente la terre où uous vivons, et que les livres saints appellent une vallée de larmes et de misères , et une terre d'exil. Cette terre promise est la figure du ciel, où un bonheur infini nous attend , si nous savons supporter nos maux avec patience , et sans murmurer jamais contre la Providence qui nous les envoie. Emilie , continuez.
E:>:iLiE. — xiuprès de Teudroit où les Israc-
î84 ENCYCLOPÉDIE
lilvîs estaient campés, il y avait une monlagne appelée le Mont Synai , où le seigneur ordonna à Moïse de monter et de passer quarante jours et quarante nuits, après lesquels il devait lui ] manisfester ses volontés, et lui donner sa loi. Cette loi , qui est le Décalogue , ou les dix commandemens que nous récitons encore aujourd'iuii tous les jours, fut donnée à Moïse sur des tables de pierres, au milieu des éclairs et du lonnerre. Dieu voulut bien en même temps epprendre à cet homme la manitre dont il voulait être servi, et régler tout ce qui était nécessaire pour la majesté du culte que les Israélites devaient lui rendre. Ainsi , ce fut par son ordre qu'Aaron fat clioisi pour graiul-prctre j qu'une arche fut construite pour recevoir les tables de la loi , et que la tribu de Lévi fut chargée de tout ce qui avait rapport aux sacrifices et autres cérémonies de la religion. Quand JNÏoïse eut accompli toutes les volontés du Seigneur, et gouverné le peuple juif pendant quarante années dans le désert, il monta sur une mont;igne, où il disparut j car personne ne put jamais découvrir son corps après sa mort.
Mad. Sophie. — Vous avez omis, Emilie, bien des circonstances du séjour des Israélites dans le désert. Vous n'avez parlé ni du veau d'or qu'ils adorèrcîit , pcudaiit que Moïse recevait Eur la m ouiagne les tables de la loi , ni de leurs
murmures après le rapport des espions qui furent envoye's dans la terre de Chanaan ,- ni de la rdvolte et de la persécution de Coré , d'Atlian et Abiron, qui avaient mis dans leurs encensoirs un feu étranger , ni du serpent d'airain élevé par l'ordre de IMoïse , et dont l'espèce guérissait tous ceux qui s'étaient révoltés , et qui avaient été mordus par les serpens que Dieu leur avait euvoyés pour les punir.
Emilie. — Je vous avouerai , madame , que ces murmures et ces révoltes continuelles des Israélites contre le Seigneur, qui les avait comblés de tant de bienfaits , in'a toujours fait une si grande peine , que je n'ai pu me déterminer à eu faire le récit à ces demoiselles.
Mad. Sophie. — Ce serpent d'airain ^ élevé dans le désert, à la face de tout Israël, et qui guérit tous les coupables qui le regardent , mérite pourtant quelques réflexions, à cause du mystère qu'il renferme.
Julie. — Ne serait-il pas aussi une figure?
Mad. Sophie. — Oui, mo chère, le serpent diiiraiu est une figure admirable de la croix sur laquelle Noire Seigneur est mort; carde même qu'il était un principe de guérison pour ceux qui avaient été piqués par les véritables serpens que Dieu avait envoyés dans le camp d'Israël, et qu! jetaient les veux dessus, de même; la croix de Jésus- CIuii.t , plantée sur le Calvaire, est ii*
l86 E^XYCLOPÉDIE
salut de tous les hommes qui ont e'tc pique's par lancien serpent , et qui la conteraipleut avec les yeux de la foi et des dispositions de repentir et de reconnaissance. Reposons-nous aujourd'hui , en attendant qu'Emilie nous apprenne ce qui se passa chez les Hébreux , après la mort de Moïse.
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XXlir CONVERSATION.
Madame SOPHIE, EUGÉNIE, CAROLINE, JULIE , PAULINE , ALEXANDRINE, ROSALIE, FÉLICIE.
Mad. Sophie, — Qu'est-ce que vous avez doue 5 depuis quelques jours , Caroline , pour être si triste , je dirai même si maussade?
Caroline. — Je n'ai rien , madame.
Mad. Sophie. — Il faut bien que vous ayez quelque chose qui vous fasse de la peine , car vous n'êtes point comme vos compagnes , et comme je vous ai vue souvent.
Caroline. — Je vous dirai , madame, que Je suis très ennuyée, parce que je ne suis point heureuse.
Mad. Soi'niE. — Vous n'êtes point heureuse, ma chère? Eh ! dites-moi , je vous prie, ce qui manque à votre bonheur?
DLs jetj"^es demoisellp:s. 187
CAROLI^■E. — Je m'ennuie si fort , que }e voudrais être morte !
Mad. Sophie. — Eh ! d'où vient cette étrange disposition ? QuckpMme de vos compagnes vous a-t-elle fait du cliagriu, ou vous manque-t-il quelque chose ?
Caroline. — Non , madame , je n'ai à me plaindre de personne 3 mais je ne sais ce qui me manque , et qui me rendrait heureuse si ys lavais.
Mad. Sophie. — Comment ! vous ne savez pas ce qui vous manque , ma chère, et vous vous affligez de ne l'avoir pas ? En vérité , il y a là un peu de foliejcar, ou ce qui vous manque est quelque cliose , ou ce n'est rien : si c'est quelqibe chose, vous devez en avoir l'idée; si ce n'est rien , pourquoi vous tourmenter pour rien ?
Caroline. — Ce qui me manque, madame, c'est d'être heureuse.
Mad. Sophie. — Ah ! je vous entends, c'est le bonheur qui vous manque, selon vos idées. ]Mais savez-vou3 bien ce que c'est que le bonheur ? Je suis sure que si vous le saviez , vous ne vous plaindriez pas; cai; il est à présumer que vous le po:;sédcz sans le connaître. Eprouvezvous quelque besoin? Etcs-vous mal avec vos compagnes , avec votre maman , avec vous-mcme j avec moi?
î88 ENCYCLOPÉDIE
Caroline. — Non , madame , je n'ai aucun besoin j je suis Lien avec toutes ces demoiselles j maman m'aime beaucoup et je Taime aussi 5 je n'ai depuis quelque temps aucun reproche à me faire , et vous , madame, vous daignez avoir pour moi des bontc's qui me pénètrent de reconnaissance.
Rosalie. — Je peux en dire autant : c'est pourquoi je suis irès-contente, et 'e n'éprouve jamais aucun sentiment de tristesse.
Mad. Sophie. — C'est bien là le vrai bonlieur, ma chère Caroline , dont vous faites la description. Que voulez-vous de plus pour être heureuse, que de n'avoir aucun besoin, et d'être bien avec les autres et avec vous-même? Hélas! combien de personnes n'eu peuvent pas dire autant, et se plaignent moins que vous ! Connaissez donc le bonheur de votre situation , et pensez souvent que vous n'y pouvez rien a ou ter j et qu'au contraire, plus vous avancerez en âge, et plus vous approcherez du moment où vous devez sortir de celle maison, plus ce bonheur diminuera.
Pauline. — Je suis persuadée que Caroline voudrait ressembler à ces demoiselles qui , élevées chez leur maman, sont, pour ainsi dire , maîtresses de leurs actions j travaillent et se rcposcrit quand bon leur semble j vont dans les corup.Tgnies, et fréquentent les spectacles.
Mad. SorniE. — Comment vous permettez-
vous , Pauline, de porter un jugement si tJuio'rairc? Quelles preuves ayez-vous que Caroline pense ce que vous dites ?
Pauline. — Elle me disait dernièrement qu'elle avait une cousine fort heureuse , parco quelle faisait toutes ses volontés , et qu'elle ne passait pas une semaine sans aller trois ou quatre fois au spcciacle.
Mad. Sophie. — Si vous penser , Caroline , que le bonheur consiste, pour une jeune personne , à ne rien faire , et à mener une vie dissipe'e, ;e plains bien sincèrement Terreur grossière dans laquelle vous êtes aujourd'hui. Quoi! c'est l'oisiveté de votre cousine qui vous dégoûte do votre situation actuelle , et ce sont les divertissemens dangereux auxquels sa faible mamnn permet qu'elle se livre, qui vous inspirent de la iriâ- Icsse 1 Un jour viendra , ma chère enfant . où votre cousine regrettera amèrement ce temps précieux qu'elle pei'd daus la paresse et dans les frivolite's du monde , et où vous vous rappellerez avec attendrissement les paisibles annc'es quo TOUS partagez entre des amusemens utiles et des occupations agréables.
Caroline. — Je goûte parfaitement toutes vos raisons , madame, et l'ignorance complelte de ma cousinC; ainsi que les chagrins journaliers qu'elle cause à sa maman, par son i mpertinence et ses sottises, me prouvent qu'il y a une grande différcnco
IQO ENCYCLOPÉDIE
entre son éducation et celle que je reçois. Cependant , une chose me fait une ])eine bien vive , parce que j en suis humilit'e: c'est que ma cousine a , partout oi^i elle va, des manières et un ton si aises , que tout le monde fait son éloge , et que lorsque je me suis trouvée avec elle , j'avais un air si embarrassé et des manières si gonées, que personne ne faisait attention à moi.
Mad. Sophie. — Il n'est pas étonnant, ma clière , que vous éprouviez de lembarras au milieu d'un naonde avec lequel vous n'avez pasTUabitude de vivre; et ne pensez pas que l'on vous en sacbe mauvais gré. Si vous pouviez entendre les propos qui se tiennent sur votre cousine et sur vous , vous seriez convaincue sans doute de la dififérence que l'on met entre vous deux, différence qui ne peut que vous être avaulageuse. Felicie. — Vous avez dit, madame, que îe bonlieur consistait à n'avoir aucun besoin, et à bien être avec soi-même et avec les autres ; comme je ne comprends pas bien le sens de ces paroles , scriez-vous assez bonne pour me l'expliquer ?
Mad. Sophie. — J'entends, i", par n'avoir aucun besoin , être logée , vêtue et nourrie 5 or , si une de ces choses nous manque, humainement et raisonnablement parlant , nous ne sommes iK)int heureuses , parce qu'alors nous souffrons dans notre existence , ce qui est incompatible
avec le bonlieur j i° être bien avec soi-même , c'est n'avoir aucun reproche à se faire, aucun re» mords de conscience 5 ce qui n'arrive que lorsqu'on accomplit ses devoirs , et que l'on pratique la vertu. Vous comprenez bien , mesdemoiselles, quelle douceur on éprouve au fond du cœur , quand on n'a point à se repentir d'avoir fait le mal, et que l'on ne peut que se féliciter d'avoir fait le bien.
Fèlicie. — Ce que vous dites est bien vrai , madame, car je ne suis jamais plus inquiète qu'arprès avoir fait quelque faute , et que je ne suis jamais plus satisfaite de moi-même qu'après avoir fait une bonne action. Dans le premier cas , j'entends en moi-même une voix qui me reproclie ma faute avec sévérité: et dans le second cas, cette même voix m'applaudit et me loue.
Mad. Sophie. — Cette voix intérieure est celle de la conscience , que Dieu a placée dans le cœur humain pour être un juge inflexible du bien et du mal que nous commettons. Si c'est le bien, le juge nous approuve j si c est le mal , ce juge nous condamne. Ainsi, c'est lui qui nous rend heureuses ou malheureuses , par anticipation ^de la récompense que Dieu nous accordera, ou du châiimcnt qu'il nous infligera dans l'autre vie.
Je reviens à mon explication : 3" être bien avec les autres , c'est les aiiner , leur rendre tous les S'^ryices qui dépendent de nous , les prévenir
ïC)2 ENCYCLOPÉDIE
prîT des égards et des manières lionnéles et polies, cl tâcher , en un mot , de gagner leur estime et leur amitié, en supportant leurs dt'fauts , et en KG les faisant point souffrir des nôtres. Voilà , nusfîcmoiselles, le vrai moyen d'être heureuses, non seulement aujourd'hui, demain , mais encore toute votre vie.
Eugénie. — Ce n'e'tait point là Tidée que j*alais du bonheur} car j'ai dit bien souvent ; Combien -esuis heureuse que mon papa soit riche, et d'avoir de jolies robes pour m "habiller quand je sors ! Combien de fois aussi jai dit aux approches des vacances: Que je vais être heureuse , je n'aurai rien à faire, rien à apprendre pendant phjsieurs semaines, J'irai à la campagne, où je me promènerai et je me divertirai pendant toute la journée,
Mad. Sophie. — C'est bien là le bonheur d'un enfant, ma chère j mais ce ne doit point être le vôtre. Quoil c'est à l'âge de treize ans que voua vous occupez de ces frivolités , et que vous coufu ndez avec le bonheur, des avantages qui dépendent de l'inconstance de la fortune , comme ics richesses , et du temps qu'il fera , comme les vacances et le séjour à la campagne ? Vous vous dites que vous êtes heureuse d'avoir de jolies robes ? Vos compagnes qui ne sont point aussi bien vêtues que vous, sont donc mallieureusesï c'est donc à l'.ue étoile plus ou moins fine, plus ou
moins chère , qu'est attache le bonheur de Texii;liiKo? Si cela était, il n'y aurait cVheurcux sur la toirc que les personnes hicn habille'es j c'est-à- <îiro, la irès-petite.partie du genre humain , ce qiii est contraire à Tide'e que nous devons avoir i\ nue Providcncequi veille sur les pauvres comjne siirlos riches , et qui dc'doniniage toujours les premiers des jouissances des seconds, par iinI)onlicur analogue à leur état, lequel est souvent et plus pur et plus réel. Je veux vous convaincre de celte vérité par une histoire qui ne sera pas longue.
Alixandrine. — Oh ! madame, faites-la , je > ouç prie . plus longue que vous le pourrez ; car je n'aime rien autant que les histoires.
IMad. SopEiE. — ïMadame de Florville avant quille Paris pour aller passer la belle saison dans lune de ses terres , vit , chez un pauvre fermier lie iics domaines, une jeune personne fort douce cl fort jolie, qu'elle pril lout-à-coup en amitié. Ne pouvant se passer de la voir, elle Teuvoyait souvent chercher, pour la caresser comme sa propre fille. Augusline , c'est le nom de la jeune fille , répondait de son mieux aux boutés de la dame , qui l'aimait chaque jour davantage. Quand riiî ver fit sentir ses approches, madame de Flor\ille songea à retournera la ville, mais elle uc voulut point se séparer de sa chère Augustine. Elle demanda , en conséquence , au fermier, la
if^}- e:\cyclopédîe
permission d'emmener sa fille avec elle. Le bon villageois, tout émerveillé de la proposition de celle dame , y consentit volontiers, et la remercia , avec de grandes démonstrations de respect « t de reconnaissance , de llionneur qu'elle hii faisait. Pievenue à Paris, madame de Florville ilt quitter à Augustine son costume de paysanne, < t l'habilla comme une demoiselle de qualité. Comme celle ci , pour être présentée d:ms le beau monde, avait besoin de manières et d'une tournure diflérentes de celles qu'elle avait prises à la campagne, sa protectrice lui donna nu maître de danse et un maître de musique. Quand elle eut fait quelques progrès , madame de Florville Id mena d'abord chez quelques-unes de ses amies, oui la trouvèrent à leur gré , et quelque temps a!>rès, elle la produisit, comme sa parente, dans le graud monde , où son ton , sa modestie et sa beauté lui attirèrent beaucoup d'éloges. Qui ne croirait qu'Augustine était et se trouvait fort heureuse , ei avait oublié et le village , et sa robe de bure , et son père ? Cependant , elie était souvcni si triste , et parals&ait si aflligée , que madame de Florville ue savait plus qu'imaginer pour l'égayer et la distraire. Le matin, elle restait dans sa chambre, et n'en sortait que lors- «lue cjlte dame l'envoyait chercher, et le soir elie s'y retirait bien vite , pour s'alïliger et pleur r; r tout à son aise. Il y avait trois ans que ma-r
DES JEUNES DEMOISELLES. l€)D
dame de Floryille u'c'tait retourne'e à sa terre , lorsqu'elle forma le projet d'y aller passer Tété et une partie de l'automne. Augustine était devenue une grande et belle fille , qui paraissait n'avoir jamais quitté la capitale , et qui sans douie , ne semblait pas dispose'e à embrasser un autre genre de vie que celui qu'elle menait depuis si long-temps j car depuis un an ses pleurs avaient cessé , et une douce mélancolie avait remplacé sur son visage cet air de tristesse qu elle avait auparavant.
Quand madame de Florville arriva au vilîa^:e où demeurait le bon fermier , père d'Augusline, sa première idée fut d'aller lui présenter sa jeune élève , qui était , pour ainsi dire , £a fille d'adoption. Aussitôt qu'Augusiine aperçut son père, qui était à la porte de sa chaumière , elle se précipita hors de la voiture , et courut lembrasser • avec des transports de joie difficiles à décrire. Mais venant bientôt à se rappeler les années paisibles qu'elle avait passées sous le chaume paternel , et à comparer le costume modeste et simple qu'elle avait quitté avec ses vétemens de laine , elle fondit en larmes , et, se retournant vers madame de Florville , témoin de cette scène touchante , elle la remercia des bontés quelle avait eues pour elle , et lui dit , avec beaucoup de fermeté , que sa résolution était prise de rester avec son père, et de reprendre ses habits de villa-
içfi ENCYCLOPÉDIE
geoise. En vain madame dcFlorville ci son pèr« Toulurentla détourner de ce dessein, tantôt par des prières j tantôt par des menaces j elle fut Hillexiblc , ne répondit que par son silence et par ses larmes, à tout ce qr.'on put lui dire de raisonnable et de touoliaut.
Rosalie. — Combien madame de Florvillâ dut être aOligée de cet évcnemcnl ! Je me mets à sa place , et je vous assure que je serais morle dâ cbagrin : cependant , je crois que j'en aurai* fait autant à celle d'Angustine.
Eugénie. — Et moi , j'aurais bien ^ itc quitté rocs habits pour rester avec mon papa.
^îad. Sophie — Vous sentez donc, Eugénie , que ce ne sont pas les habits ni les diverîissemens qui nous rendent heureuses^ mais le sentiment; et que le bonheur n'est point dans ce qui est hors de nous, mais qu'il fait sa résidence dans iûotre cœur.
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