‹ Encyclopédie des jeunes demoiselles, ou, Choix de conversations instructives sur différens sujets, recueillies des ouvrages de Madame Leprince de Beaumont, et des meilleurs auteurs qui ont écrit pour l'instruction des jeunes personnesChapitre 4 sur 14 · HORTENSE, EMILIE, ÉLIZA, STÉPHANIE · texte numérisé non relu

HORTENSE, EMILIE, ÉLIZA, STÉPHANIE

HoRTENSE. — L'IIistoire-Salnte est-elle bien ancienne et bien longue ?

Emilie. — Elle est aussi ancienne que le monde, r,ar elle remonte jusqu'à la création, et elle comprend tous les évencmcns arrivés cliez les Juifs et chez les chrétiens.

HoRTEXsE. — Voudriez-vous médire, ma bonne amie, pourquoi on l'appelle Histoire-Sainte, et pourquoi il est si nécessaire à une demoiselle de la savoir ?

Emilie. — Ou appelle Histoire Sainte , celle des faits arrivés chez les Juifs et chez les chrétiens , parce que les juifs étaient le peuple que Dieu s"était choisi préférablement à tout autre peuple, pour le rendre dépositaire de ses lois et de ses promesses , et C|ue les chrétiens ont pris la place des Juifs , et sont devenus à leur tour le peuple choisi de Dieu : d'oià il est aisé de conclure la nécessité où sont tous les chrétiens, de s'instruire d'une histoire qui les touche de si prèsj

mais ce ii*e>t pas le moment de vous dire cela, ei je ne suis pas encore assez instruite pour vous parler de la religion comme nous en parle madame Sophie.

HoRTEXSE. — Voilà le son de la cloche qui annonce la fin de la récréation : nous allons rentrer , et vous voudrez bien commencer, dans le cabinet, à me raconter l'HIstoire-Sainte , afin que je la sache bientôt , et que je puisse contenter madame Sophie et maman , qui m'aimera beaucoup quand elle me verra si bien instruite.

Emilie. — Hy a environ six mille ans qu'il nV avait ni ciel , ni terre, ni hommes , ni animaux , ni rien de tout ce que nous voyons. Il n'y avait que Dieu , car il a toujours été. Le bon Dieu , ma chère amie , peut faii'c tout ce qu'il veut : s'il voulait que dans ce jardin il y eût une maison , cette maison paraîtrait tout-à-coup dans ce jardin. Eh bien ! il voulut tout d'un coup qu'il y eût le ciel , la terre , les arbres , les oiseaux , les poissons, le soleil, la lune et toutes les étoiles. A mesure qu'il disait: je veux que cela soit, tout cela était. Il fut cinq jours à faire tout ce que rous voyons j le sixième jour, il prit de la terre et en fit un homme. Mais cet homme n'ayant aucun mouvement, Dieu lui donna une àme faite à son image, et le nomma Adam. Comme ce premier homme avait besoin d'une compagne, le Créateur lui envoya un sommeil fort profond,

pendant lequel il lui prit une de ses côtes, dont

il forma le corps d'une belle femme, qu'il nomma

Fi'c.

Adam et Eve furent place's dans un beau jardin 5 où il y avait des arbres qui produisaient toutes sortes d'cxcellcns fruits. De ce nombi-e était un pommier qiii portait de belles pommes, dont Dieu défendit à Adam et Eve de manger, en leur permettant de manger du fruit de tous les autres arbres , en les menaçant de la mort s'ils y toueliaient. Un mauvais ange , que Von appelle le de'mon , devint jaloux du bonbeur d'Adam et d'Eve, et voulut les rendre meclians et malheureux comme lui. Il prit , pour cela , la ligure d'un serpent, et dit à Eve qui se promenait toute seule : Pourquoi ne mangez-vous pas d,e ces pommes ? elles sont si belles ! Eve , au lieu de s'enfuir, s'amusa à converser avec ce malin esprit, et lui parla de la défense que Dieu lui avait faite, ainsi qu'à son mari. Il ne faut pas croire ce que Dieu vous a dit , reprit le démon ; il ne vous a défendu de manger de ces pommes que parce qu'il craint qu'en eu mangeant, vous ne deveniez aussi savans et aussi puissans que lui. Eve se laissa séduire par ce discours, cueillit une pomme , en mangea , et en donna à Adam. Quand ils curent mangé de ce malheureux fruit, ils virent bien qu'ils avaient commis une faute , et tout honteux, ils allèrent se cacher sous des

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arbres , comme si l'on pouvait se cacher du bon Dieu.

HoRTENSE. — Le bon Dieu dut être bien en colère contre Adam et sa femme ?

Emilie. — Sans doute. Il appela Adam, et lui dit : Pourquoi as-tu mangé de ce fruit dont je t'avais défendu de manger? Adam, au lieu de pleurer sa desobéissance, la rejeta sur sa femme: et Eve en accusa le serpent. Dieu leur dit alors : « Le serpent sera maudit , et la femme lui écrasera la tète. Toi , Eve , tu seras soumise à ton mari , et toi , Adam , tu mangeras ton pain à la sueur de ton front, et tu mourras ainsi que ta femme. » x\près cet arrêt , Dieu clia:.sa nos premiers parcns du Paradis Terrestre 3 et pour les empcclier d'y rentrer , il mit un ange à la porte , avec ime épée de feu.

HoBTENSE. — En vérité, voilà une histoire qui me fait bien de la peine. J'aurais bien désiré qu'Adam et Eve n'eussent pas offensé Dien 5 ils n'auraient jamais été chassés de ce délicieux jardin.

Eliza — Non , sans doute ; nous serions tous heureux , nous qui sommes leurs descendans ^ nous ne serions jamais ixialadcs; nous serions toujours jeunes ; nous saurions tout , sans avoir besoin de rien apprendre , et nous ne mourrions jamais.

lïORXEKSE. Oh! quel malheur! Mais dites-

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moi , mademoiselle, e'tait-ce un si grand mal que de manger d'une pomme , et qui méritât une si terrible punition ?

Eliza. — C'est mademoiselle rteplianie, qui est plus instruite que moi, qui voudra bien re'pondre à cette intéressante réflexion , qui se présente tout naturellement à notre esprit,

Stéphanie. — L'action de mangerune pon.me n'était pas , sans doute , vin mal eu elle-même ; car tous les jours nous en mangeons à notre déjeuner ou à notre goûter, sans offenser Dieu. I\Iais ce fut la désobéissance qui fut un mal 5 et ce fut le désir d'être aussi savans que Dieu , qui fit le crime d'Adam et Eve. Cueillir une fleur , une violette , par exemple , c'est bien peu de chose; cependant, si Dieu leur avait défendu de cueillir cette violette , en les menaçant de les punir s'ils la cueillaient , ils n'auraient pas été moins coupables qu'en mangeant du fruit défendu.

HoRTENSE. — Ainsi , quand madame Sophie nous défend de toucher aux fleurs du jardin , c'est donc une désobéissance criminelle que don cueillir une seule ?

Stéphanie. — Que madame Sophie nous dé' fende de cueillir une fleur du jardin , de causer pendant le travail, de tourner la tète ou dc'dormir pendant la prière , de nous quereller pendant la récréation, de faire des impolitesses à table, si

nous agissons contre sa défense , nous faisons une mauvaise action , parce qu'elle tient la place de nos parens , qui tiennent, à notre égard, la place de Dieu.

Emilie. — En vcritë , mademoiselle , jaurai-; été bien embarrassée de donner cette explicaticn à Horiense ; et c'est ce qui me prouve que je ne sais pas encore mon Histoire-Sainte auisi bien que je le croyais.

Stephame. — J ai été très-satisfaite de la manière dont vous lavez récitée à Hcrtense : il n'était pas possible de le faire avec plus de clarté et de précision. Mais il ne vous était pas aisé d'en tirer la leçon que je viens de faire à Hortense, parce que vous êtes encore trop jeune.

Emilie — Est-ce que l'on peutdire autre chose que ce qu'il y a dans l'Histoire-Sainte ?

STEPHA:?fiE. — Non^ dans ce sens que Ion ne peut pas en raconter les événemens autrement qu'ils ne sont arrivés; mais comme Dieu nous les a révélés pour notre instruction, ils renferment de belles maximes de morale , et d'excellentes réiiexious que 1 on en peut tirer pour se conduire avec sagesse, et pour inspirer la vertu aux autres. C'est en réflécliissact , et surtout en lisant les bons livres , que l on peut apprendre ces maximes . et les graver daus sa mémoire pour ne les oublier jamais.

Emilie. — Je vou^ promets bien. Stéphanie, de

réfléchir cl de lire de bons livres, pour mieux savoir mou Histoire-Sainte, que je ne fais que réciter de mémoire, sans la comprendre assez pour m'en faire Texplication.

-WX V V> \ V-N -WAVV*

ÎÎP CONVERSATION. ,.^

Madame SOPHIE, EUGÉNIE, ELIZA, STÉPHANIE, EMILIE, ÎIOPcTENSE.

IMad. Sophie. — Je vous amène, mesdemoiselles , Eugénie qui , pour être une grande fille , n'en est pas plus instruite, et qui pis est, ne veut rien apprendi'e 5 c'est; comme vous le save^ , la plus méchante de vos compagnes,

IZvGÉmE, en pleurant. — Il est vrai, madame, j'ai bien des défauts : aussi 'Uiaman me les reprochait-elle continuellement pendant les vacances. Mon papa , mes sœurs , mon frère, la femme de ciiam])re, et jusqu'aux servantes de cuisiue , ne pouvaient me souffrir. C'est ce qui me faisak honte et me faisait b'i'en de la peine.

jMad. Sophie. — Si vor.s voulez , Eugénie, que Ton vous estime et que ion vous aime , il faut vous corriger.

Eugénie. — Je ne demande pas mieux , car je voudrais bien êlrc aimée de vous tt de mes compa-

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î^ncà , plutôt que d'en être liaïe et méprisée comme je le suis.

Mad. Sophie Vous vous corrigcre?. , si vous

voulez suivre mes couseils , et vous deviendrez aussi bonne , aussi sage qu'Emili.e. Ecoutez eelui que je vais vous donner. Quand vous serez tentée de dire ou de faire quelque sottise, ou quand vous l'aurez dite ou faîte, écrivez-la sur un papier, et montrez moi ce papier, ailu que j'en fasse la lecture à vos compagnes.

Eugénie. — Oh! madame, combien j'aurais lionte si mes compagnes connaissaient tovites les sottises qui me passent par la tele , et si j'étais obligée de leur faire chaque jour ma confession ;

iJad. Sophie. — Ceci est une preuve que vous craiguez la honte , et de la bonté du conseil que je vous donne.

Eugénie. — Mais ces demoiselles ne voudront plus me souffrir avec elles ; elles me fuiront quand elles me connaîtront telle que je suis , et tout ce que je pense. Que penserait de moi , par exemple, Ellza, si je disais que, peudantla récréation, il m'était venu dans l'esprit de cacher sa soie et son aiguille pour lui douner la peine de les clierchcr ?

Eliza . — Je vous saurais gré de votre sincérité; tt même l'aveu que vous fuites en ce moment , bien loin de vous nuire dans mon esprit , commence à m'iuspirer une bonne opinion de voire

jugement , et de l'envie que vous avez de renoncer à vos malices.

Mad. Sophie — Celte dispositiond"Elizaà votre ^gardsera, ma chère Eugénie , celle de vos autres compagnes. Loin de vous mépriser et de vous liair , elles vous estimeront , et finiront par vous aimer. Ecoutez, ma chère enfant, nous naissons tous avec des défauts , et \e veux bien même vous avouer une chose 5 c'est que quand j'étais à votre âge, j'étais aussi paresseuse et aussi me'chanle que vous; mais , par bouhei;r , j'avais ime bonne maîtresse qui m'aimait beaucoup. Je suivis ses conseils , et en deux mois je me corrigeai si bien, que je n'étais plus reconnaissablo.

Stéphanie. — Madame, je lisais , il y a huit jours, qu'il y avait autrefois un grand philosophe que tout le monde admirait à cause de sa bonté. Eh bien, il dit un jour qu'il était né gourmand , menteur , ivrogne, voleur; mais personne ne le voulait croire, parce qu'il était lout-à-fait corrigé. Ainsi , quand Eugénie sera grande , ou no voudra pas croire qu'elle ait été méchante ; car elle sera si bonne, qu'on en sera charmé.

iMad. Sophie. — Je voudrais bien que vous nous dissiez le nom de ce philosophe.

Stéphanie. — 11 s'appelait Sacrale.

Mad. Sophie. — Fort bien j il me semble que vou"! m'apprîtes , il y a quelque temps , une jnlie

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histoire de lui 3 faites-moi leplais-ir de la raconter à ces demoiselles.

Stéphanie. — Socrate avait une femme si me'cliante , quelle ne cessait de Toutrager par mille sortes d'injures. Un jour qu'elle l'avait querelld. il sortit de chez lui pour ne la plus entendre. Celte méchante femme fut très-fàchc'e de n'avoir plus personne contre qui elle pût exercer sa méchanceté j et cela la mit si fort en colère, qu'elle prit un pot plein d'une eau mal propre, et jcia cette eau sur la tëtc de son mari. Vous croyez peut-être , mesdemoiselles , que Socrate se fâcha contre sa femme } point du tout, il se mit à rire , et dit à iun de ses amis , qui e'tait près de lui : Apres le tonnerre vient la pluie.

HoRTENSE. — Je suis sûre que sa femme aurait bien voulu qu'il se fâchât contre elle.

]Mad. Sophie — Ce que tu dis là , ma chère Hortense est d'une raison qui me surprend ; oui , sans doute , la femme de Socrate e'tait plus punie par la mode'ration de ce philosophe, quelle ne l'eût e'të par sa colère. C'est ainsi que nous devons nous venger de ceux qui nous font du mal ; r'est-à-dii-e , en riant du mal qu'ils nous font : je ne veux pas dire cependant qu'il faille rire pour les fâcher 3 cela ne serait pas bien ; au contraire, quand une personne vous dit des injures ou cherche à vous donner du chagrin , il ne faut pas faire semblant de s'en apercevoir , ne lui pas

répondre , et se contenir , en pensant qu elle se fait plus de mal à elle-même qu'elle ne peut vous en faire.

EuGÉME. — Je vonsavouerai, madame, querien ne m'a jamais été plus sensible et ne m'a fait plus de peine que la douceur. de plusieurs de mes compagnqs, quand je leur faisais des malices. J'aurais Lien voulu qu'elles seiàcliassoijt contre moi, pour avoir le plaisir de leur en faire davantage , et de les pousser à. la colère, l^îais que pouvaisje faire et dire , quand elles ne répondaient à mes sottises que par un ton et des manières pleines àc douceur et d, honnête Le ? Je vous assure que rien ne m'a donné pKis d'envie de me corriger que leur modéraiion , et que la Honte que je con-. cevais ensuite de les avoir cîiagviuées.

]Mad. Sophie. — - Si vous avez, Eugénie, un véritable désir de vous corriger-, vous vous corrigerez bientôt j mais jl. ne suffit pas de le vouloir, il faut le vouloir fermement, et pren.dic tous les moyens possibles de obanger, Votre. caractère turbulent, tracassier et enclin à mal faire, en un caracl<îre paciUqHé.i complaisant et bon. \oyez Emilie, elle a deux ans de moins que vous, et cependant quelle .dlflVrence d'elle à vous ! Elle est chérie de toutes,. ses compagnes et de ses mî'îtresses ! pourquoi?, parce qu'elle est douce , iudulger.te , polie' et cotnplai&antc envers tout le monde.

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HoRTENSE. — C'est pour cela que j'aime Lien Emilie. J'espère bien que je lui ressemjilerai uu jour, et que je me forai aimei' de toutes les personnes qui me connaîtront.

Mad. Sophie. — Je t'aime déjà beaucoup , ma chère Tloriense j parce que tu es docile et bonne, et que tu as la bonne volonté de t'instruirc et de bien faii'e.

EuGÉKiE. — Puisse -je, madame, mériter bientôt un iclcloge I Combien je serais heureuse si je pouvais gagner votre amitié et votre estime ?

Mad. Sophie. — Cela no dépend que de vous. Suivez le conseil que je vous ai donné , et tout ira bien.

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