M AD. ELISABETH, ADÈLE, AMÉLIE, EMILIE, HORTEKSE
Adèle. — Si vous le désirez , madame , nous continuerons aujourd'hui les questions sur la géographie , que nous commençâmes la semaine dernière , Amélie et moi.
Mad. Elisabeth. — Je le veux bien , Adèle ; Emilie, qui va jjcaucoup mieux, sera de la partie et même , elle est disposée à vous faire de temps
il lemps quelques questions , comme A re'pondre
i celles qu'Amélie lui fera, si toutefois elles ne
sont pas trop au-dessus de sa portée. Allons ,
Ame'lie , commencez , et faites In-illcr Adèle.
Amélie. — Avant de passer à la dcscriplion di.s quatre parties de la terre, que vous avez nommées , voudriez-vous nous dire s'il y a une division plus générale du globe terrestre V
Adèle. — Oui , Amélie ; la terre se divise en continens et en mers. Les contincns soiit de vastes pays coutigus les uns aux autres : il y en a deux; l'ancien continent, qui comprend TEurope, l'Asie et l'Affique, et le nouveau continent , qui comprend l'Amérique , et qui seul équivaut aux deux tiers de l'ancien.
Les mers sont des amas d'eau salée qui environnent la terre , et qui prennent des noms diffcrens , selon les points cardinaux auxquels elles correspondent. Ainsi la mer qui avoisine le Nord s'appelle Océan septentrional j celle qui est au midi , Océan méridional; celle qui est à l'Orient, Océan oriental 5 et celle qui est à l'Occident , Océan occidental. Ces quatre grandes mars forment de grands golfes , en s'enfonçant dans les terres , et quand ces golfe s sont très-vastes, c'est* à-dire très-larges et très-profonds, on les appelle aussi mers , et ces mers prennent leur n>un des pays dont elles baignent les rivages. Par exemple , le golfe de Venise , entre l'Italie et les côtes
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de la Dalmatie , s'appelle aussi la mer Adriat',- «•ue. Le bras de mer qui sVnfoiice ci:trc la Toscane et la Sicile, s'appelle la mer de Toscane. Etes-vous satisfaite de ma réponse , Amélie ?
Amélie. — Assurément ,• si vous aviez étudi<^ votre géographie pendant une année entière, vous ne pourriez pas mieux répondre.
Adèle. — Voulez-vous me permettre de vous faire à mon tour une question? La mer a deux mouvemens qui se font remarquer tous les jours sur les côtes de France^ c'est un flux et un reflux. Par le flux, elle grossit, séleve et s'avance pentlaut six heures , vers les rivages qu'elle inonde , et pendant six heures elle diminue^ s'abaisse et se retire. Des personnes qvii ne connaitraîcntpascephénomène courraient risque d'être submergées, si elles tardaient à se retirer du rivage ^ quand elles voient la mer s'en approcher- C'est ce mouveliieni des eaux de la mer que Fou appelle la maite. Mad. Elisabeth. — Sa^ez-vo-as, Adèle, qu'il y a un peu de malice de votre part , à faire à Amélie une scmbkble question 1 ^ ous n'ignort z pas, sans doute , qu'elle ne saurait y répoudre , parce que si elle sait assez bien les élémcns de la géograpliie , elle ne connaît point les principes de l'astronomie physique, dont la connaissance est liécessaire pour rendre raison du phénomène journalier du flux et du reflux de la mer.
Adèle. «^ Maman me disait pourtant qu'il
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était nécessaire à une dcmoiaelle d'expliquer les causes du flux et du reflux de la mer , des éclipses de soleil et de lune , des treniblcmens de terro et des volcans 5 l'origine des vents , des fleuves et des rivières, les principes de la végétalion dans les plantes , cl de la circulaiion du sang dans les animaux.
Mad. Elisabeth. — Voire maman avait raison : mais je ne pense pas qu'elle ait exige' de vous que vous apprissiez tout cela pendant les vacances; car une telle étude est trop au-dessus de vos forces, et demande beaucoup plus de temps que \ ous n'en avez eu.
Apele. — Au'^si maman me disait elle que je devais savoir la géograpliie avaiit d'apprei-dre toutes ces choses.
Madc Elisabeth. — Nous en parlerons dans quelque temps. Emilie , faites à votre tour ipjeiques demandes à Adèle , sur ce que vous savez. Ejiilie. — Puisque Amélie devait parler des quatre parties du monde , c'est par où je commencerai j et je demanderai d'abord à Adèle , comment on nomme la carte sur laquelle elles sont toutes quatre représentées ; ensuite quelle est leur situation sur le globe , relativement aux quatre points cardinaux ?
Adèle. — La carte où sont représentées les quatre parties du laionde s'appelle une 3fapportiond<i. Cette carte nous met sous les yeux ks
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Jeux lic'niispîièrcs du globe terrestre, de inar.ière que d'un coup d'œil nous pouvons voir toutes les r.iers et tous les pays de la terre. Savez-vous , J'.milie , vous qui êtes si fîère de m'inierrogcr , savez-vous ce que c'est qu'un hémisphère , et savez-vous le nom du cercle qui sert à le former ? EnijLiE. — Un lie'misphère du globe est sa juste moitié. Ses deux hémisphères sont donc les deux moitiés qui sont formées par un grand cercle , qu on nomme Yhorizon raiioiiel , pour le distinguer de 1 horizon sensible , qui est ce cercle au. delà duquel notre vue ne saurait s'e'tendre , à quelque èle'vation que nous nous trouvions. Notre he'misphcre est cette moitié de la terre que nous habitons. Il est e'clairè par le soleil , quand il fait nuit dans celui qui nous est opposé , qui est l'hémisphère inférieur, par rapport à nous.
Adèle. — îl y a donc des hommes au-dessous de nous ?
Amélie. — Oui , sans doute , puisque la terre est ronde j on appelle ces hommes antipodes , parce que leurs pieds sont opposés aux nôtres , comme les nôtres le sont aux leurs.
Mad. Elisabeth. — Venez que je vous embrasse, ma chère Emilie j vous avez surpassé mon attente , et vous vous êtes montrée digne dinterroger Adèle , qui ne doit plus rougir de vous répondre.
Ei'iiLiE. •— Puisqu'Adèle connaît sa mappe-
DES JLLNES DEMOISELLES- 51
monde , elle peut dire à quel point cardinal répond chaque partie du monde.
AuELE. — On peut dire que l'Europe est au Nord , l'Afrique au ?tlidi , Txisie à l'Orient , et rAme'rique à l'Occident. Cette situation de chaque partie de la tei're n'empêche pas que ces parties ne correspondent séparément à chaque point cardinal j autrement , il ferait toujours froid dans toute l'Europe, toujours chaud dans toute Tx^frique , ni chaud ni froi.T en Asie et en Amérique. Chaque partie du monde a plusieurs climats , et selon que les conlrées qu'elle renferme approchent de Téquateur , il y fait plus ou moins froid , plus ou moins chaud.
Emilie. — J'ai hien entendu parler de l'équateur 5 mais je ne me souviens phis de ce que c est.
îMad. Elisabeth. — Je vous lai pourtant montré ; en vo!;s expliquant la sphère, et je vous ai dit que c'était un â.eà grands cercles qui la partagent en <\^n\ hémisphères égaux , et qu il commence eu Orient, et passe par l'Occident , à une {'gale distance des deux pôles. Il fait extrêmement chaud dans les pays qui avoisinent l'équa* teur , parce que le soleil ne s'en éloigne jamais qu'un peu à droite et à gauche, et qu'il y darde perpendiculairement ses rayons. Ainsi, plus un pays en est procite, plus la chaleur y est grande; et plus il en est éloigné , plus il v fait froid. Ainsi
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dans plusieurs conlrees de l'Afriqiie, et dans les iîes qui sont situe'es sous la figne, qui est le nom ipie les marins donnent à Vequateur, les hommes et les femmes vont tout nus , à cause de lexcessive clialcur; dans la Laponie , et dans le Groenland, qui sont les pays de l'Europe ks plus voi- .sins du pôle, les habitans se vêtissent de peaux de bêtes , et se couvrent toute la figure , pour se garantir du froid rigoureux qu'il y fait toute lanne'e.
HcRTEXSEc — Ces pauvres gens sont bien à plaindre, ainsi que ceux qui sont obliges daller tout nus. Pour tout au monde , je ne voudrais pas être née sous des climats si tristes ou si brûlans , moi, qui crains également le froid du mois de janvier et les chaleurs du mois d'août.
Mac!. EtiSAr-ETii C'est pourquoi, ma chère,
nous devons bénir la Providence qui nous a si bien traitées , en nous faisant naître sous la zone tempérée , où il ne fait jamais excessivement ni froid ni chaud,
ÎIoaTEMSE. — Nous sommes donc , madame , sous la zônc tempérée v Je ne comprends pas ce que feiguific cette expression.
Mad. Elîsaletii, — C'est fort bien fait, ïlortense , de ne laisser jamais passer aucune expres- .«îion , sans en demander l'explication au même instant. Une zone est comme une ceinture qui entoure le globe de la terre. Il V a cinq de ces ceintures
DES JEUNES DEMOISELLES. o5
eu zones : la zônetorricie qui est vers l'equateur, où la chaleur est très-forte ; deux zones lenipt rties qui sont presque à une égale distance de riJqualcur et des pôles , où les hivers et les étés no sont ni trop froids ni trop chauds , et les deux zones glaciales qui soiit près des pôles , et où le froid est très-cuisant pendant la plus grande partie de lannee. C'est sous la zone tempérée , qt'.i e.>t entre l'e'quateur et le pôle arctique , que la France est située. Que de peuples qui n'ont pas •'{(' , et ne sont pas aussi heureux que nous !
Emilie. — Puisque vous avez loué Hortense de ce qu'elle ne laisse passer aucun mot sans eu demander l'explication , je vous demanderai , madame , ce que signifie ce moi perpendiculairernen , dont vous vous êtes servie , en parlant de la manière dont le soleil darde ses rayons à Ic-quateur.
Mad. Elisabeth. — Les rayons du soleil tombent sur la t^^rre de doux; manières , ou de coté , ou eu ligne droite ; ils tombent en ligne droite sur les pays qui sont iuiinédiateraent placés audessous de lui , et de côté ou eu ligne ohli([ue si;r ceux qui n'ont pas cette situation. Ainsi les pays situés sous l'equateur où se trouve le soleil , reçoivent ses rayons en ligne droite ou perpendiculaire; et ceux qui «.'éloignent de ce cercle, ne les reçoivent qu'en ligne oblique ou de côté- N'esl-il pas vrai que, si vous placez votre main au-dessus
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de la lumière d'une bougie , vous vous brûlerez . et que si vous la placez de cote , vous n'aurez presque aucun sentiment de cbalciir? Pourquoi cette diîFcrence ? si ce n'est que, dans le premier caS; vous recevez la clialear en ligne droite , et (piic dans le second cas , vous ne la recevritz (ju'en ligne oblique. Me comprenez-vous Emilie?
Emilie. — Oui , madame , ce que vous venez de dire montre la raison pour laquelle le soleil est plus ardent à midi , que le matin et le soir.
Mad. Elisabeth. — C'est précisément cela; mais je pense , mesdemoiselles , que cette conversation est déjà assez longue , et que votre attention doit commencer à se fatiguer. Un autre jour, nous reprendrons notre géograpliie, et nous entrerons dans la description de l'Europe , qui est la partie du monde qu'il nous importe le plus de connaître.
V^VWYWWWVW
X"^ CONVERSATIO^^.
I\ÎAu SOPHIE, AGLAÉ, FÏ:LÎCIE, l'A^LINE.
Mad. Sophie. "-Savcz-vous, i\glaé , que vous êtes une avare ?
ÀGLAii:. — Comment donc , mrdame ? je ne savais pas que j'avais un aussi vilain défaut que celui de l'avarice, et je ne croyais pas qu'une jeune fille en pût jamais être coupable.
Mail. Sophie. — Je m'en rapporte à Pauline, qui vous vit dernièrement refuser Taumùne à nu pauvre , quoique vous eussiez de rargout dans votre bourse. Fi , ma clière , que cela est laid ! refuser de secourir un malheureux, quand on en a les moyens ? En vérité, je vous croyais un cœur plus sensible et plus compatissant.
Aglaé. — Jeu avais, madame, dans ma bourse qu'un écu de six livres , et point de petite monnaie.
Mad. Sophie Eli! quand vous auriez donné
à ce pauvre votre écu, pensez-vous que vous lui auriez fait un riche présent? car, au fond , qu'elle est la matière d'un écu ? c'est l'argent. Qu'estce que l'argent? si ce n'est une boue plus dure et plus luisante , qui se tire du sein de la terre , ainsi que l'or et tci.-s les autres métaux. Or, je vous le demande , la boue quelle qu'elle soit , est-ce une chose bien précieuse, et qui vaille la peine qu'on s'y attache ?
Pauline. — H y ^ donc , madame , de bien belles choses dans le sein de la terre , puisqu'on y trouve de lor et de l'argent ?
Mad. Sophie. — Sans doute, ma chère, ou y trouve tous les n^.étaux, l'or, l'argent, le cuivre, le fer, le plomb , et même les diamansj mais toutes ce3 choses n'y sont point dans l'état brillant où nous les voyous j elles v sont mêlées avec de la boue, à de grandes profondeurs^ et pour
les si'parer de cette boue, il en coûte beaucoup de peines et de dépenses , et souvent la vie à un î^rand nora])re de malheureux.
Felicie. — Ces beaux diaraans que les dames cvit à leur coiiFare sortent donc aussi de !a bouc? ?ilad. Sophie. — Oui , ma chère , c'est aussi dans la terre qu'on les trouve , comme de petits taiUoux tout enveloppe's d'une croûte épaisse et dure. Quand on a eu le bonheur d'en rencontrer quelques-uns , on leur ote cette croûte , on les polit, et on les taille de diffe'rentes manières, pour leur donner cet éclat que vous leur connaissez.
Félicie. — Je voudrais bien en trouver quelques-uns , quand nous allons à la promenade.
Mad. Sophie. — Les di amans et les autres pierres précieuses ne se trouvent point dans tous les pays. ^ •
Fi y a, dans les îndcs. an royaume qu'on appelle Golcoiidc, où l'on en trouve plus que dans tous les autres pays du monde 5 comme le Pérou jCt le Potosc , en Amérique , sont les pays où il y aie plus de mines d'or et d'argent.
Aglaé. — J'ai euleudu quelquefois mon papa parler de ces niincs j mais il ne m'a pas dit comment elles sont faites ; c'est ce que j'aurais bien voulu savoir.
Mad. iSopHiE. — Votre curiosité , Aglad , est tfès-louable , puisque votre papa ne vous a pas
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eKjtliqiie ce qu'on cnlond pnrles mines, je vous le dirai moi-même, afin que lorsqu'il vous en parlera , vous soyez tout de suiîc en clat de le comprendre. Les mines sont de vastes et profonds souterrains , dont Tonverture ressemble à celle d'un puits. On y descend par le moyen -d'une machine ronde qu'on appelle une poulie. Quand on est descendu, on est tout e'tonne' de trouver des cliambrcs , des appartemens soutenus par des colonnes de pierre, de marbre, ou par de gros murs de terre ; des lampes , des instrumcns de toute espèce , et un grand nombre d'hommes occupe'» les uns à fouiller la terre , les autres à remplir de grands paniers de la boue où se trouvent l'or et l'argent. Ces hommes qui, la plupart, sont des malfaiteurs condamnes à ces pénibles travaux , ne sortent jamais de ces souterrains , ne voient jamais le jour, et sont sujets a un grand nombre de maladies causées par les vapeurs qui s'exhalent de ces souterrains ^ y vivent peu d'annt^es , et meurent presque tous à la fleur de leur âge. Il arrive queîquef(jis qu'en creusant la terre, ils en font ébouler sur eux de grosses masses ; alors , ils périssent en grand nombre , sans qu'où puisse leur porter aucun secours. Peut-être , Aglaé, votre écu de six livres a-t-il coûté la vie à plusieurs de ces malheureux.
Aglaé. — Si je le savais, madame , je ne voudrais plus toucher d'argont. Des à présent , je
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VOUS remets mon ecu , et je vous prie d'eu disposer en faveur des pauvres, comme vous le jugerez à propos.
Mad. Sophie. — Cardez votre cou , Aglaé ; je veux que vous ayez le mérite d'en faire un bon lisage. Ce n'est point un crime d'avoir de l'argent; mais c'en est un de ne pas s'en servir peur secourir ceux qui n'en ont pas, et qui , faute de ce métal , sont exposés à mourir de besoin.
Fllicie. — Je croyais , madame , que tout le monde avait de l'argent , et que personne ne inourait de faim.
Mad. Sophie. — J'admire votre simplicité , ma chère Félicie ; parce que rien ne vous manque, vous croyez ([uc rien ne manque aux autres , et qu'il n'y a point de malheureux , cependant vous voyez, toutes les fois que nous allons à la promenade , des vieillards , de pauvres femmes , et de pauvres petits eufans qui nous conjurent de leur faire l'aumône. De bonne foi , pensez-vous qu'ils s'iiumilieraient ainsi , tous ces malheureux, qu'ils nous feraient de si vives supplications pour nous engager à leur donucr , s ils n'étaient pas dans le besoin^ Hélas ! ils manquent de tout 5 et c'est parce qu'ds savent que vous ne manquez de rien , qu'ds s'adressent à vous , et vous demandent un peu de voire superflu; c'està-dire , de ce que votre maman vous donne pour vos menus plaisirs.
Î)ES JEUISES DEMOISELLES. 6l
Pauline. — Il me vient dans ce moment une petite curiosité ; je voudrais bien savoir doù viennent ces perles dont mademoiselle Elisa entrelace ses cheveux, et les grains rouges qui forment son collier j est-ce qu'on trouve ces choses dans les mines de Gokonde ^ ou du Pe'rou ?
Mad. Sophie. — Non, ma chère ; ces choses ne sont point ce qu'on appelle des métaux , et ce n'est point -en creusant la terre que l'on se les procure. Ce sont des productions delà mer, mais dune espèce différente. Les perles sont comme des petits pois qui sont renfermés dans les écailles d'une huître ; dans les endroits de la mer où se trouve cette sorte d'huître , d'habiles plongeurs descendent dans l'eau , y prennent toutes celles qu'ils rencontrent , et c'est dans ces huîtres qu'ils trouvent ces belles perles dont les dames se servent pour se parer. Plus ces perles sont grosses et transparentes, plus elles sont précieuses et chères.
Quant à ces grains rouges dont Elisa porte un collier, ce sont des grains de corail. Le corail croît comme un arbrisseau , contre et sur lés rocliers qui sont dans la mer. C'est ime substance t!>nt à la fois végétale et pierreuse , c'est-à-dire qui participe de la plante par sa forme , et de la pierre par sa dureté. Ainsi, vous voyez , niesdemo'.selîes, que la providence de Dieu a semé partout d'innombrables richesses. Sur la terre , ce
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sont des plantes de toutes espèces j dans le sein de la terre, des métaux et des minéraux qui nous sont ou nécessaires ou utiles 5 et dans la mer , des objets qui flattent notre goût, et nous servent d'ornement. Mais 011 nous ont conduites Tor et l'argent? il me semble que ce n'est point de ces métaux que j'aurais dû vous entretenir si longtemps. 11 en est un autre qui u'a pas le mémo éclat , mais qui est d'une utilité plus générale et plus réelle.
Pauline. —Comment, madame, il y a un métal plus précieux que l'or et l'argent ?
Blad. Sophie. — Oui , ma ciière, et ce métal, c'est le fer, avec lequel on fabrique toutes sortes d'instrumcns. Aussi , les peuples lointains, qui n'en ont point , mais qui ont beaucoup d"or et d'argent, l'acbètent-ils bien clier , et donneraient tous leurs trésors pour se procurer ce fer , sans lequel ou ne peut avoir de bous outils.
FÉlicie. ' — Il me semble que le fer est un métal bien dangereux . car ai l'on en fait des instrumens utiles , on fait aussi des sabres, des épëes , des fii^ils, des baïonnettes , avec lesquels les soldats se tuent ou se blessent à la guerre. Je vous assure , madame , que mon oncle le capitaine ne l'aime guère, car c'est un coup de sabre qui lui a coupé le bras.
Mad. Sophie Votre réflexion, ma clière,
est très raisonîiable j et mérite d'être examinée.
DES JEUISES DEMOISELLES. 6^
Il est vrai que le fer est le métal dont les hommes se servent pour se détruire dans les combats ; mais de quoi n'abusent ils point ? et quel est le bienfait de Dieu qu'ils ne font point tourner à leur perle ? Sans doute , c'est avec le fer que les soldats combattent ; mais avec quels métaux les princes les paient-ils, si ce n'est avec lor et l'argent qui font tout le mal; car , s'il n'y en avait pas , les arme'es ne pourraient pas subsister ; et c'est dans ce sens que l'on a dit que V argent est le nerf de la guerre.
Paulixe. — Est-ce qu'un couteau d'argent ne vaudrait pas mieux qu'un couteau de fer , et des sabres d'or ne couperaient ils pas mieux que des sabres de fer?
Mad. Sophie. — Non, assurément, parce que l'or et l'argent ne sont pas susceptibles de recevoir le même tranchant que le fer, auquel on donne le fil avec beaucoup de facilité. D'ailleurs, quelle immense quantité d'or et d'argent ne faudrait-il pas pour faire des sabres à toute une armée , et oii pourrait-on se la procurer ? Arrêtonsnous ici , mesdemoiselles, et souvenez-vous que l'or et l'argent ne sont des métaux vraiment précieux , qu'autant qu'ils nous servent à secourir les indigens.
xp conversation;.
JOSÉPHINE , EMILIE, HORTENSE, PAULIKE, ALEXAKDPJNE.
Alexa>'Driîîe. — J'aurais l)iGa désiré , mademoiselle Joséphine, assister à la leçon d'Histoire que vous donnâtes, il y a quelques jours, à ces demoiselles. Ce qu'Emilie m'a dit des sept merveilles du monde, qui furent le sujet de voire conversation , m'a donné un vif regret de ne vous avoir pas entendue. J'espère que vous voudrez bien , aujourd'hui , m'accorder la faveur d écouter vos instructions sur l'Histoh-e.
JosîipEiNE. — Connaissant, ma chère , votre ardeur pour apprendre, Vidée m'était venue de vous faire avertir 5 mais ayant su que vous étiez au dessin ^ pour lequel vous avez un goût si décidé , je ne voulus pas vous distraire, je me promis hien de vous prévenir la première fois que j entretiendrais ces demoiselles sur l'Histoire.
Comme ce fut à propos des einbellissemens que Sémirarais avait faits dans sa ville de Babylone , que je parlai des sept merveilles du monde, je vais continuera parler de son empire , que l'on appelle l'empire des r^abyloniens ou des Assyriens, ce qui est la même chose. Après Sémiramis, cet empire eut une longue suite de souverains qui
Dfs JF.i:>ES de:.îoîselles. 65
re^'tu'ront avec beaucoup de tranquillité, et dont plusieurs inspirîrent à leurs sujets le goût des sciences", et suriOL^t de Tastronomie , qui fut cultivce par les Babyloniens, long-temps avant que les autres peuples en eussent quelque connaissance; caries plus anciennes observations que l'on ait faites sur le cours des astres sont cplles des Clialdéens ou Babyloniens. Mais tous les rois de Babylone ne se ressemblèrent pas, et il y en eut plusieurs dont le nom est passé jusqu'à nous, avec la mémoire de leurs vices et de leurs mauvaises actions. Le premier est Sardanapale , ])rince efféminé et lâclie, qui passait sa vie dans les plaisirs et dans des occupations indignes d un souverain -, aussi éprouva-t-il que si un empire se fonde par le courage , il se perd par la mollesse. Deux gouverneurs de ses provinces , indignés de ses vices , firent soulever ses sujets contre lui , et lui déclarèrent la guerre. Pour les mettre à la raison , il marcba contre eux j mais n'ayant que des soldats efféminés comme lui , il ])Ut à peine soutenir le premier choc de ses ennemis , et retourna dans la ville de Babylone , où ayant fait allumer unbûcber, il se brûla avec t(;us ses trésors. Heureux , s'd avait montré pendant sa vie le courage avec lequel il aftronta la mort !
Ale.-îandrike. — J'avais bien entendu prononcer le nom de Sardanapale.
56 E^^CTCLCPÉDIE
Joséphine. — On donne souvent ce nom à des souverains vicieux . qui aiment mieux se livrera leurs plaisirs que de bien gouverner. On dit aussi d'un simple particulier qui passe sa vie dans les festins et dans les divertisscmens, que c'est un Sardanapalc. Ce nom exprime la làclif le et la mollesse , comme celui de JSéron , qui est le nom d'un empereur romain , exprime la cruauté.
Emilie. — Quand Sardanapalc se fut brûlé , son empire subsista-t-il toujours?
Joséphine. — Oui, ma cbcre , mais il fut partagé entre les deux gouverneurs qui s'étaient révoltés. L^un, nommé Arbace , eut la Médie ; et l'autre, nommé Béloclius ou Phul, devint roi de Babylone et d'Assyrie, et succéda à Sardanapalc. Long-temps après parut Nabuchodo- Tiosor, ce roi si fameux dans l'Histoirc-Sainto, qui s^empara de la ville de Jérusalem , la ruina de fond en comble , ainsi que le temple de Salomon, dont il pilla tous les trésors , et emmena tout le peuple juif captif à Babylone. Ce fut sous son règne que parut le propbéte Daniel , qui prédit la fin de cette captivité , et l'époque de la venue du Mes.sie. Quelques années après la mort de Nabucliodonosor , un prince impie, nommé Baltliasar , monta sur le trône de Babylone. Comme il était fort puissant, il déclara la guerre au roi des Mèdes , nommé Darius Ciaxare, fils d'Asiiage , à qui Daniel donna le nom d'xissuérus.
"ors jrx'NES demoiselles. 67
Darius avait un neveu, fils de Caml)Yse5 roi de Pt-rse , et de Mandane sa sœur ; comme ce jeune prince , appelé Cyrus , t'iait rempli d'excellentes qualités , ce fut à lui que Darius Ciaxare confia le commandement de son armée.
Pauline. — Vous avez dit que Cyrus était fils de Cambyse , roi de Perse; comme j'ai entendu plusieurs fois parler de ce Cambyse, et que je ne me rappelle plus à quel propos . voudriez-vous bien me dire ce que Ion en sait*?
Joséphine. — Cambyse, père de Cyrus , était un prince extrêmement sévère , et ami des mœurs et de la justice. On cite de lui un trait qui fait bien connaître 1 inflexibilité de son caractère. Un juge ayant été convaincu de s'être laissé corrompre , il le condamna à être écorché vif, et ordonna que sa peau fut étendue sur le tribunal où son successeur devait s'asseoir, pour épouvanter les magistrats qui seraient tentés de 1 imiter.
Alexandrins. — Je crois que ce trait a été représenté sur un tableau.
Joséphine. — Vous avez raison 5 ou peut voir ce tableau dons la galerie du Musée Royal.
Pauline. — Je l'ai vu , ce tableau, mais j'en ai aussitôt détourné la vue , tant la cruelle situation de ce malheureux juge m'a fait de peine.
Joséphine. — Revenons à Cyrus. Ce jeune
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prince repondît parfaitement à la haute itle'e que son oncle Darius avait de ses talens. 11 conduisit son année devant Babylone , et se disposa àVatque de cette \ ille. Comme TEuplirate , qui e'iait un fleuve très-large et très-profond, la défendait de tous les côtc's, Baltliasar se moqua du projet de Cyrus^ et pour montrer la profonde sécurité oià il était , il donna aux grands de son empire un festin rargnifique , oij furent apportés les vases sacrés du temple de Jérusalem. Mais Dieu ne laissa pas cette profanation impunie j car Cyrus ayant fait creuser , pendant la nuit , un nouveau lit à l'Euplirate , les eaux de ce fleuve s'y jetèrent avec impétuosité et permirent à l'armée de Cyrus d'entrer à Babylone , dans le temps oii le roi et tout le peuple étaient endormis. C'est ainsi que finit l'empire des Babyloniens, et que commrnça l'empire des Perses. Comme ce grand événement avait été prédit plusieurs siècles auparavant , par le prophète Lsaie qui avait même nommé Cyrus, je crois qu'il ne vous sera pas inutile de savoir comment ce prince, que Dieu avait choisi pour être l'instrument de ses vengeances envers Baltliasar , et de sa miséricorde envers son peuple , avait été élevé par le roi son père.
Pauline. — Un prince que Dieu avait choisi pour l'exécution de ses desseins devait assurément avoir rcru une bonne éducation.
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JosÉPHitJE. — Lacouduite qu'il tint en Médie, pendant le sdjour qu'il fit à la coxir de sou grandpère , prouve bien qu'il avait profite' des excellens principes d'éducation qu'ils avait rcf;us. Quand il eut douze ans , sa mère Mandane le retira des c'coles publiques, où il avait été élevé comme les autres enfans , et le prit avec elle pour aller rendre visite à son grand père Astiage. C'était un vojage bien dangereux pour Cyrus ; on vivait avec magnificence eu Médie, et il était à craindi^e que le luxe et la bonne clière ne dégoûtissent an enfant de douze ans de la simplicité et de l'austérité des mœurs des Perses. La bonne éducation de Cyrus le sau\'a de ce danger , et lorsque son grand-père lui demanda ce qu'il pensait de ces grans festins , il lui répondit : hes IMèdes se fatiguent et font beaucoup de cliemiu pour satisfaire aux besoins de la nature ; les Perses prennent un chemin plus court et plus facile ; un peu d'eau et de cresson leur suffit.
Amélie. — Si vous vous souvenez du festin d' Astiage , je vous prie de nous en faire le récit. Joséphine. ' — Astiage se mit dans l'esprit d'éblouir Cyrus par la magnificence de sa cour. Pour cela . il invita ses principaux comtisans à im grand festin , et leur commanda de lui faire donner une robe superbe. Sur la fin du repas , le roi dit à son petit-fils : Je vous donne tout ce qui est sur la table j vous pouvez en faire des pré-
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sons à ceux que vous aimez le mieux. Cyrus donna un plat à un officier, parce qu'il remarquait qu'il obéissaitdeLoncœur à son crand-pèrcj il donnna un autre pl;;t à un officier qui servait sa mère. Celui qui lui mou irait à monter à cheval eut aussi un présent ; enfin , il ne donna rien , qu'il n'eût une bonne raison à dire peur autoriser chaque présent quil faisait. L'echanson du roi , nommé Sacas , avait aussi la charge d'ouvrir la chambre de ce prince , et il avait empêché le jeune Cyrus d'y entrer , quand son grandpère était occupé. Cjrus avait cela sur le cœur; pour s'en venger, il ne donna rien à Sacas. Puisque vous récompensez le mérite, dit Astiage, vous auriez dû faire un présent à Sacas , qui verse si bien à boire. — 11 ne faut pas être bien liabile pour cela , dit Cvrus 3 je ne suis qu'un enfant , cependant je suis sûr de m'en acquitter aussi bien que lui. C'est ce qu'il faut voir , dit le roi. Aussitôt , Cyrus prit tout ce qu'il fallait pour cela , et versa à boire de fort bonne grâce. Comme il s'aperçut que son aïeul avait l'air satisfait, il s'écria en riant. Tu es perdu pauvre Sacas,
j'aurai ta charge Pas encore , dit Astiage , car
vous avez oublié de goûter le vin. C'oat tout exprès que je l'ai oublié, dit Cyrus: je n'avais garde de vouloir goûter du poison. — Pourquoi dites-vous que le vin est du poison ? demanda Asiiaje. Cyrus répondit : C'est (pi'il fait perdre
DES JEU>ES DEMOISELLES ^l
l'esprit ù ceux qui en bo'vent. Je remai-quai lautre jour , qu'après en avoir l)u , vous oubliâtes que ^ DUS e'iicz rci , et les autres oublièrent qu'ils étaient vos sujets. ^Vous parliez tous ensemble , vous riiez sans sujet, et quand vous vouir.tes danser , ^ous alliez tout de travers. — Mais , dit Astiage , la même chose n arrive-t-elle pas à votre père Cambyse? — Kon , repondit Cyrus ^ quand mon père a bu, il n'a plus soif: voilà tout ce qui arrive.
Horte:<se, — Il me semble , Mademoiselle , que Cyrus avait tort de se fâcher contre l'echanson ; car enfin , cet ofîlcier n'avait fait que son devoir.
^osÉPHI^■E. — Votre réflexion , Hortense , est très-juste. Le ressentiment de Cyrus était blâmable , et la vengeance qu'il en tira n était qu'une petitesse. Une personne qui a de la géne'rosité ne se venge pas dune autre qui ne peut se défendre contre elle. Au reste , c'était peut-être plus la faute de Cyrus que de Téducation qu'il avait reçue. i*ravez-vous jamais manqué , Hortense , à observer les choses que madame Sophie vous a recommandées ? Continuons l'histoii-e de Cyrus. Mandane quiita bienlùt la cour d'Astiage , pour revenir eu Perse j mais Cyrus lui demanda la permission de rester en Médie. Ce n'était pas assurément pour se divertir et faire bonne chère; il ne se soucinit guère de tout cela : voici qrelle
EINCYCLOPÉDIE -2
el-ait sa raison. La Perse esi im pays rempli de montagnes ; or , dans les montagnes , une cavalerie ne peut pas combattre aisément; ainsi , les Perses n'avaient que de l'infanterie dans leurs arme'es , et comptaient pour peu de choses de' savoir combattre à cbe\al. Ce Tut pour apprendre cette science, que Cyrus demanda la permission de rester en Me'die. Ce fut là qu'il fit la guerre pour la première fois ; mais cette guerre ne fut pas longue 5 car le roi d'Arme'nie , qui était l'ennemi d'Astiage , ayant été battu, il promit de payer un tribut, et obtint la paix à cette condition.
Cyrus ayant appris à combattre à cîieval , revint en Perse , et entra à 1 école des jeunes gens de son âge. Ceux-ci pensaient qu'il aiu'ait bien de la peine à vivre avec eux, dans robéissance et la pauvreté ; mais ils se trompèrent ; il fut le premier à leur donner l'exemple de toutes sortes de vertus.
Alexandrine. — Je vous avoue, nmdemoiselle, qu'aucune histoire ne me plaît autant que celle de Cyrus ; rien n'élève Tame commQ.de voir un jeune prince , fils et petit-fils do rois , empresse à s'instruire , et mener une vie pénible et austère à un âge où Ton ne pense ordinairement qu à s'amuser et à perdre son temps.
Joséphine. — Comme Dieu en voulait faire rinstrumcnl de ses grands desseins , c'était lui
qui guidait sa jeunesse , el lui inspirait Tamour de toutes les vertus.
Cependant , Asiiago mourut , et laissa le royaunw de Mcdic à son fils Darius Ciaxare, qui eftait frère de Mandane , mère de Cyrus. Gomme Darius était fort jeune , les rois de Babylone et de Lydie crurent l'occasion favorable pour lui faire la guerre. Le jeune roi demanda du secours à Cambyse sou beau frère , qui lui envoya une armée dont il donna le commandement à Cyrus. Avant de marcher contre le roi de Babylone , celui-ci porta la guerre en Lydie , dont Crésus , qui était un prince très-riche , était roi , mit en déroute les Lydiens , et s'empara de \ev,r vill?! capitale, qu'il livra au pillage. Il arriva, dans cttie circonstance , un événement bien extraordinaire, et qui prouve combien les affections du cœur ont de l'influence sur le corps. Un soldat poursuivait Crésus , dans fintcntiou de le tuer ; le fils de ce malheureux roi , voyant son père dans un danger si évident , éprouva une si forte sensation d'effroi que , quoiqu'il eût été muet jusqu'alors, il s'écria: Soldat ^ ne tue pas Crésus !
Après cette expédition, Cyrus revînt pour attaquer le roi de Babylone , dont je vous ai raconté la triste destiné , ainsi que celle de son empire , qui fut réuni à celui des Perses , dans la personne de Ciaxare , et ensuite de Cyrus ,
74 E>CYCLOPÉDIE
(lui devint aussi maître de la Lydie, de la Medie, de r Assyrie ei de la Perse. Ce que j'ai à vous dire de ce deuxième empire , qui , quelques siècles après , fut renverse par Alexaudre-le-Grand , fera le sujet d'une autre con\ersation.
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XiP CONVERSATION.
Mad. SOPHIE, EMILIE, HORTENSE, ÉLIZÂ.
Mad. Sophie. — Où en éles-vous , Horteuso, de votre Histoire-Sainte ?■
HoRTENSE. — Nous cn ctions dernièrement à riiistoire de la tour de Babel ; mais je n'ai rien appris depuis.
Mad. Sophie. — Eh bien, Emilie, continuez de raconter ce qui se passa après la tour de Babel.
Emilie. — C'e.st l'histoire d'Abraham que je vais commencer. Parmi les descendans de Sem , fils de Koe', il y eut, long-temps après le déluge , un homme qu'on appelait Abraham j il vint de la Mésopotamie , où il demeurait , dans le pays de Chanaan , avec Sara sa femme , et Loih son neveu. Dieu qui Taimait beaucoup, lui avait ordonné de venir dans ce pays , en lui promettant
DES JEUNES DEMOISELLES. ^jS
de le rendre père d'un grand peuple. Quoiqu'Abraliara fût irès-vicux , ainsi que sa femme, il nhe'sita point de croire à la promesse de Dieu. Quelque temps après , ses valets et ceux de son neveu ayant pris querelle ensemble , au sujet de leurs troupeaux , il proposa à Lotli de se séparer de lui , parce qu'il voulait vivre en paix. Loth , au lieu de se re'concilier avec son oncle , accepta ce parti et se retira à Sodome, qui était une ville que Dieu voulait détruire, à cause des grands crimes qui s"y commettaient. Comme il était un jour sur sa porte, il vit venir deux jeunes étrangers qui lui demandèrent, et auxquels il donna 1 hospitalité. C'étaient deux anges qui venaient l'avertir de sortir de la ville , parce qu'elle allait être détruite. Lotli suivit le conseil dos deux anges, et prit la fuite avec sa femme et ses deux filles. A peine était-il hors de la ville , qu'une pluie de feu et de soufre tomba sur elle , et la consuma entièrement , ainsi que quatre autres villes dont les liabitans n'étaient pas moins cri'" minels que ceux de Sodome.
HoRTENSE. — Ah ! madame , quel châtiment épouvantable , d'être ainsi brûlé tout vif!
Mad. Sophie. — Cela est vrai , ma chère, et, cela nous apprend que Dieu ne laisse aucun crime impuni. Voyez aussi combien il faut prendre garde à vivre avec d'honnêtes gens ! Si Loth n^eût pas quitté Abraham , il n'eût pas perdu sa femme
nô ENCYCLOPÉDIE
qui fut cliangee en une statue de sel. Il fut sauve parce qu'il avait appris , en demeurant avec Al)rahani , à être cliaritable, et à exercer l'hospitalité. Allons 5 Emilie , continuez l'histoire d'Ahraliam.
KniiLiE Un jour qu'xibraliam e'tait devant
sa tente, il vit venir trois voyageurs, qu'il pria de manger un morceau en passant. Les voyageurs, qui étaient des anges, acceptèrent cette offre hospitalière. Aussitôt Abraham dit à sa femme de préparer des gîiteaux pour ces étrangers , et il commanda à ses valets de leur laver les pieds. Après quiîs eurent dîné , ils demandèrent à Abraliam où était sa femme, et lui dirent qu'elle aurait bientôt un fils. Quand Sara, qui était dans Id tente , entendit ces paroles , elle se mil à rire , parce qu elle était vieille. Après lui avoir reproché d'avoir ri , les anges s'en allèrent , et quelque temps après, Sara eut un fils qu'elle nomma Tsaac.
Mad. Sophie. ^ — Fort bien, Emilie ! Mademoiselle Elisa voudraii-elle bien nous faire quelques réiîexions sur cet le Kisloire ?
Eliza. — ^'^olonlicrs , madame ; je répét'^rai à ces demoiselles les réflexions que je vous ai entendu faire un jor.rque vous parliez de 1 histoire d'Abraham. Abraham était un homme bien charitable, puisqu'il ne laissait passer aucun voyageur sans le prier d'entrer chez lui pour se reposer 5 et Sara était bien modeste , puisqu'elle se
tenait caclic'e sous la tente , sans se montrer aux lionimes, et sans être curieuse de les voir.
HoRTENSE. — Est-ce qu'Abraham n avait point de maison , que Sara restait dans une tente ?
EiizA. — Non , ma chère; Abraham n avait point de maison , quoiqu'il fut liès-riche , et qu'il eût un irès-grand nombre de domestiques. Comme toute sa richesse consistait on troupeaux auxquels il fallait beaucoup d'herbe pour lesnourrir , il fallait bien changer de demeure , quand ses troupeaux avaient mange toute 1 herbe d'un endroit ; or , comment eût-il pu transporter une maison d'un pays dans un autre? Il lui était donc nécessaire d'avoir des tentes avec lesquelles il pouvait changer de place aussi souvent qu'il le jugeait à propos.
E311LIE. — Puisque Sara avait tant de domestiques , pourquoi son mari lui disait-il de faire du pnin pour les étrangers , comme si elle eût été une servante ?
Mad. Sophie. — Les dames de ces temps éloignés n'étaient point paresseuses comme celles d'aujourd'hui. Sara était comme une princesse , cl pourtant elle prenait soin du ménage de son mari , et faisait elle-même la cuisine; les jeunes demoiselles menaient boire les moutons; tout le monde travaillait.
HoRTENSE. — Mais, madame, cela ne serait pas joli , si maman faisait elle-même la cuisine.
Mad. Sophie. — Vous avez raison, ma chère: mais si les dames ne doivent pas faire la cuisine, elles doivent du moins avoir soin de leur mc'nage^ veillci* sur les domestiques, et penser quune honnête femme doit èire une bonne ménagère , et la première intendante de la maison de son mari. Emilie , vous en êtes à Isaacj continuez.
Emilie. — Abraham aimait tendrement son fils ïsaac; mais il avait encore plus d'amourpour Dieu. Un jour , Dieu lui dit ; Abraham , prenez votre fils Isaac , et allez sur la montagne voisine, pour me faire un sacrifice de sa vie. Un autre qu'Abraham aurait dit en lui-même : Dieu m'a promis de me donner une nombreuse postérité dans la personne de mon fils Isaac 5 si je le tue , cela ne pourra pas arriver : mais Abraham était bien plus sage; il ne fit aucun raisonnement , prit du bois, et dit à Isaac de le porter. Pendant qu'ils étaient en chemin , Isaac dit à son père : Mon père, nous avons du bois et du feu pour Talluraer; mais où e5t la bête pour sacrifier? Dieu y pourvoira , lui répondit Abraham . Quand ils furent arrivés sur la montagne, celui-ci dit à son fils que c'était lui-même qu'il devait offrir à Dieu en sacrifice ; et ce jeune homme répoudit qu'il était tout prêt à faire la volonté de Dieu. En conséquence , Abraham le lia et l'étendit sur un bûcher qu'il avait dressé , prit un couteau , et leva le bras pour l'iuimoler. Mais Dieu satis-
DES JÊTJISES DEMOISELLES. 7g
fail de son obéissance , envoya un ange qni lui retint le bras , et lui montra un bélier dont les cornes e'taient embarrassées par un buisson. Le père et le fils prirent le bélier, et en firent un sacrifice au Seigneur.
HoRTENSE. — J'avais bien peur pour le pauvre Isaac 5 je croyais qu'il allait être tué.
Emilie. — INJais , niadame , comment Dieu pouvait-il commander à Abraîiam une aussi mauvaise action que l'est celle de tuer un homme?
INJad. Sophie. — Quand Dieu commande de faire une action , cette action n'est plus mauvaise. Comme il est le maître de toutes les créatures, il peut en disposer selon son bon plaisir ; il était le maître d'Jsaac ; il pouvait donc ordonner à Abraham de le lui sacrifier. Ce que nous devons admirer principalement dans cette histoire , c'est Tobéissance d'Isaac, laquelle est une fi^^ure frappante de l'obéissance de Jésus-Christ à la volonté de son père, en simmolant pour nous sauver , sur la montagne du Calvaire.
HoRTENSE. — Je ne comprends pas, madame, ce que c'est qu'une figure 5 voudriez-vous bien me l'expliquer?
Mad. Sophie. — Quand je disque l'obéissance d'Isaac était la figure de l'obéissance de Jésus- Christ , je veux dire qu'elle en était d'avance 1 image ou la reprcientation , comme un portrait
8o encyclopédie'
est l'image du visage qui est reprdsente par ce portrait. A mesure que nous avancerons dans notre Histoire-^'ainte , je vous ferai remarquer tous les personnages qui ont été des figures de Jesus-CIirist , et tou s les évenemens qui ont e'té des figures de ce qui s'est passe' sous le nouveau Testament. Emilie , continuez à nous parler d'Isaac.
Emilie. — Ahraliam , voulant marier son fils Isaac , appela sou intendant , et lui dit d" aller dans le pays de son frère , qui s'appelait NaclioVj pour lui clicrclier une femme. Quand Tintondant fut arrivé dans le pays de Nachoi'j il pria Dieu de lui faire connaître la jeune fille qu'i^ destinait à être Fcpouse de son jeune maître, et d'inspirer à cette personne de lui présenter à boire avec sa cruche, ainsi qu'à ses chameaux. Comme il faisait sa prière auprès d'un puits, les filles sortirent de la ville , pour venir puiser de l'eau. Il y en avait parmi elles une qui était d'une rare beauté 5 il lui demanda à boire pour lui et ses chameaux : Volontiers, lui dit cette belle fille ; et elle lui présenta sa cruche. L'intendant, vovaut que Dieu l'avait exaucé , demanda à sa bienfaitrice comment elle s'appelait : Je m'appelle lîchccca , répondit-elle , et ,e suis la petite-fille de Nachor. Alors l'intendant lui fit quelques présens , qu'elle s'empressa d'aller montrer à ses frères. L'un d'eux , nommé Laban ,
les aA-ant vus, courut à la fontaine et pria Vinteudant de venir loger chez lui -, mais celui-ci ne voulut ni boire ni manger qu'il n'eût rempli sa commission , c'est-à-dire . obtenu Rebecca pour Isaac. Les frères de Rebecca j consentirent, et ayant demande' à leur sœur si elle voulait d'Isaac pour son dpoux, elle repondit: Je le veux bienj et elle partit avec l'intendant, qui lui fit de riclies préseus, ainsi qu'à ses frères. Quand ils eurent marché long-temps, Rebecca vit un homme qui se promenait dans les champs, et l'intendant lui ayant dit que c'était Isaac, elle mit son voile sur sa tête 5 et Isaac l'épousa bientôt.
HonxENSE. — Voilà une bien belle histoire, et dont je me souviendrai toujours.
Elisa. — Avez-yous remarqué, Hortense , que l'aimable Rebecca court , aussitôt qu'elle a reçu les présens de l'intendant, les montrer à ses frères? Son exemple avertit les jeunes personnes de prévenir leurs parens aussitôt qu'on leur a fait quelque cadeau.
IIoRTENSE. — J'ai remarqué qu'elle mit son voile sur sa tête , quand elle vit Isaac qui se promenait : est-ce que les femmes portaient des voiles dans ce temps -là?
Elisa L'usage, pour les femmes, de se
couvrir la tête d'un voile, est de la plus haute anti!|uité. Cet usage est encore en vigueur dans
toute l'Asie. En Turquie, en Egypte, en Arabie , en Perse, etc. , toutes les femmes sont voile'es , et ne peuvent paraître autrement devant les hommes. Mais laissons continuer Emilie, que nous avons interrompue dans son récit.
Emilie. — Isaac eut deux fils de llebecca ; Ésaii fut l'ahié , et Jacob le cadet. Un jour, Ésaii fut à la chasse, et quand il revint, il avait une faim extrême. Il trouva son frère Jacob qui allait manger une soupe aux lentilles, et le pria de la lui donner; mais Jacob lui répondit : Si vous voulez me céder votre droit d'aînesse , je vous donnei-ai mon plat de lentilles. Esaii, qui se mourait de besoin , n'hésita pas à faire ce marché , et céda son droit d'aînesse à son frère Jacob. Depuis ce temps-là , Esaii garda un profond ressentiment contre son frcre , qui , en achetant son droit d'aînesse , lui avait ravi la bénédiction de son père Isaac. Rebccca, qui connaissait cette haine d'Esaû pour Jacob, dit à celui-ci d'aller trouver son oncle Laban , et de demeurer avec lui jusqu'à ce que la colère de son frère fût passée. Laban avait deux filles ; Lia, l'aînée, était laide 3 et Rachcl , sa cadette , était belle. Jacob demanda celle-ci en mariage à I-^aban , qui lui promit de la lui donner, s'il >oulait le servir pendant sept ans. Jacob y consentit , et , les sept ans écoulés, Lalian lui dit qiic Raclicl était sa femme; mais il fut encore trompé dans son al-
tente , et ce fut Lia que Laban mit à la place ds Rachel. Quand Jacob s'en fut aperçu , il se fâcha contre son oncle , qui , pour l'apaiser , lui promit encore Racliel, s'il voulait continuer de le servir pendant sept ans. Jacob y consentit encore, et les sept ans expires, il épousa Raclicl qu'il avait, pour ainsi dire, aclietc'e par quatorze années d'esclavage. Comme il était riche, Laban voulut le retenir auprès de lui 5 mais il trompa sa vigilance, et revint dans son pavs, avec ses deux femmes , et beauconp d'enfans qu'il en avait eus. Quant il fut proche de l'endroit où demeurait son père , il aperçut Esaii qui venait à lui avec une grande troupe de gens armés,- il eut peur, mais il se rassura bientôt , et fit à son frère des présens considérables, avec lesquels il acheta son amitié.
HoRTCNSE. — Y a-t-il aussi des figures, ma dame, dans l'Histoire de Jacob ?
Mad. Sophie. — Oui , ma chère Hortense ; il y en a entre autres une fort belle ; c'est celle d'Esaii qui perd son droit d'aînesse , et de Jacob à qui ce droit est cédé. Dans la personne d'Esaii est représenté le peuple juif, qui a perdu, par sa faute , toutes les prérogatives attachées au choix que Dieu avait fait de lui 5 et dans la personne de Jacob est représenté le peuple chrétien, qui a hérité de toutes ces prérogatives. Les juifs étaient les aînés des chrétiens , comme Esaii
était Taîne de Jacob 3 mais il est arriva, par la permission et la volonté de Dieu , que les premiers ont c'ie de chu s , à l'arrive'e du Messie, de toutes les grâces auxquelles ils devaient prétendre comme les aines des autres peuples . et que ceuxci , au contraire, devenus chrétiens, ont seuls participé à toutes les bénédictions dont leurs aînés se sont rendus indignes.
HoRTiîNSE. — Lia et Rachel sont-elles aussi des figures ?
Mad. Sophie. — Oui ma chère , Lia est la figure de Tancieune loi qui a produit un grand nombre d'enfans de Dieu , et qui a fait place à la nouvelle loi figurée par cette Rachel , que Jacob épousa après Lia, et dont il eut Joseph , qui luimême est une admirable figure de Jésus Christ. Comme Emilie doit être fatiguée, elle vous récitera un autre jour l'iiistoirc de ce patriarche , que vous trouverez fort belle et fort touchante.
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XllP CONVERSATION^.
Mad. SOPHIE, EUGÉN E, CAROLINE, JULIE, PALLIA'E.
Mad. Sophie Je suis enchantée, Caroline ,
d'avoir aujourd hui quelques éloges à vous don-
ner , au sujet de votre conduite envers les domestiques. Ceux qui avaient le plus à se plaindre de vo> de'dains sont maintenant les premiers à se louer de vos manières et de votre langage à leur ^gard ; mais il ne vous suffît pas de vous élre corrigée sur ce cliapitre , il faut encore clianger votre façon cVagir envers plusieurs de vos compagnes , auxquelles vous ne parlez jamais , et que vous avez l'air de mépriser.
Julie. — J'espère , madame , que vous ne me ferez pas le même reproche , car je parle à toutes mes compagnes 5 je suis de toutes leurs conversations, et je les aime bien toutes sans exception, quoiqu'il y en ait qui ne sont pas aussi bien habillées que moi , et que mon papa soit très-riche, et maman toujours bien mise.
Mad. Sophie. — Non , ma chère Julie , je n'ai point de reproches à vous faire relativement à l'orgueil; mais si vous n'avez pas ce défaut , vous en avez d'autres , dont je vous parlerai dans une conversation que nous aurons bientôt ensemble.
Julie. — Ah l vous m'obligerez beaucoup, madame . de me dire tous les torts que vous me connaissez. Comme je désire être une fille bien élevée , je vous écouterai comme si c'était maman qui me parlât , et je prendrai la ferme résolution de mettre à profit tous vos conseils.
Mad. Sophie. — Je connais bien, ma chère, votre docilité ^ c'est pourquoi je ne vous veux rieu
passer , et je veux faire en sorte que vous n'ayez aucun défaut , et que votre âme soit ornée de toutes les bonnes qualités qui conviennent à une jeune personne née de parens aussi distingués par leurs vertus , que le sont les vôtres.
Caroline. — J'espère, madame, que vous applaudirez aussi à ma docilité , quand vous m'aurez fait le tableau de ma conduite actuelle envers mes compagnes , et que vous m'aurez appris de quelle manière je dois agir avec elles.
Mad. Sophie. — Il paraît, Caroline, que vous avez une haute idée de votre naissance , et de la fortune de vos parens 3 car vous ne parlez jamais d'autre chose que des châteaux qui leur appartiennent , de leurs hôtels et des meubles somptueux que renferment ces hôtels. Vous ne tarissez point sur les beaux chevaux de votre papa , ni suc les pierreries et bijoux qui servent à la pa« rure de votre maman. Vous assourdissez continuellement vos bonnes amies du nom de votre grand-père le président, de votre oncle le général , et de votre tante la comtesse ; sans cesse aussi vous calculez combien votre pnpa retire d'argent de ses fermiers , et combien il en dépense pour soutenir son rang et sa maison. Qu'arrive-t-il de là ? C'est qu'à force de parler de l'opulence de vos parens , vous vous persuadez que vous êtes une créature d'une autre trempe que les autres , et que vos compngues , qui n'ont
pas de parens aussi riches que les vôtres, ne me'ritent aucune aitention de votre part. C'est-là ce qui vous rend hautaine , dédaigneuse , moqueuse à leur égard , et conséquemment un objet de haine et d'aversion pour elles.
Caroline. — C est précisément , madame , parce qu'elles ne m'aiment point, que je les fuis et ne leur parle jamais. Si elles me montraient de Tamitié, je leur en montrerais aussi....
Mad. Sophie. — C'est bien ce qui s'appelle être exigeante. De bonne foi , devez-vous , Caroline , attendre que vos compagnes vous fassent les premières avances ? Vous voyez donc bien maintenant combien l'orgue i lest déraisonnable. Quoi ! c'est à vos compagnes , dont la plupart sont plus instruites et plus âgées que vous , à vous faire leur cour comme à une grande dame , et à vous supplier de leur accorder vos bonnes grâces ! En vérité , vous ne pensez pas ce que vous dites, ou vous n'avez pas voulu dire ce que vous pensiez.
Eugénie. — Vous savez , madame , que mes compagnes ne m'aimaient point parce que je leur faisais des malices , et même des méchancetés : cil bien ! c'est moi qui la première ai fait les premières démarches pour avoir leur amitié. Je ne leur ai point dit : Aimez-moi , si vous voulez que je vous aime 5 mais je me suis abstenue de les mécontenter , et de leur donner des sujets de plainte. Quand elles ont vu que je voulais me
corriger , elles se sont rapproche'cs de mol , et celles à qui j'avais fait le plus de malices , ont été les plus empressées à me rendre leur amitié.
Mad. Sophie. — Voilà , Caroline , un bon exemple à suivre j cessez d'humilier vos compagnes par vos airs de mépris j cessez de tenir ces discours orgueilleux , dont vous avez contracté la mauvaise habitude; sojez , comme les autres, raisonnable j modeste et bonne , et vous verrez toutes ces prétendues ennemies que vous croyez avoir j s'attacher à vous , vous admettre à leurs jeux , et se féliciter de vous avoir pour amie.
Pauline. — Je pense , madame , que vous n'avez pas à me faire les reproches que vous faites à mademoiselle Caroline j car je suis bien douce, et mes compagnes ne me haïssent pas.
Mad. Sophie. — Il est vrai , vous ne lui ressemblez pas encore parfaitement , et votre grande jeunesse vous fuit pardonner bien des airs que vous voudriez prendre , et bien des propos dédaigneux que vous vous permettez de tx.'mps en temps. Mais, prenez-y garde: la manière dont vous parlâtes hier à Louise , n'annonce ni une grande modestie , ni un bon caractère. Comment en cfTct , pouvez-vous parler d'un ton si méprisant à cette petite orpheline , qui est un agneau pour la douceur , et comment p* tcs-vous la repousser si rudoueut, elle qui ne vous disait rien? Est-ce sa faute, si elle n'a point de parens , et
si elle est pauvre ? N'est-ce pas plutôt une raison de la plaindre , et d'avoir de bons procédés pour elle ?
Pauline. — Je ne me rappelle pas ce que je lui dis , et si je la poussai , c'est qu'elle ne voulut pas s'ôter de mon chemin quand j'allai à la salle de danse.
Mad. Sophie. — Vous l'appelâtes petite gueuse , petite pauvresse , malheureuse orphe^ line. Si je rapportais ces injures à votre bonne maman , pensez-vous qu'elle en serait satisfaite , elle qui m'a dit la dernière fois qu'elle vînt ici , qu'elle voudrait bien que vous ressemblassiez à Louise , et que si vous veniez à mourir , elle l'adopterait bien volontiers pour sa fille ?
Pauline. — Ah! mon Dieu, madame , estil bien vrai que maman vous ait parlé ainsi ?
Mad. Sophie. — Si cela est vrai! en doutezvous ? Et si je vous disais qu'elle prit , en votre absence , Louise sur ses genoux j qu'elle lui fit beaucoup de caresses , et qu'elle ne pouvait revenir de sa surprise , de voir une petite fille si jolie , si douce et si spirituelle ! D'après cela , j(^ ne voudrais pas promettre que Louise ne sera pas votre sœur , et que si vous ne changez pas , elle n'ait bientôt toute l'amitié de votre a man.
Pauline. — Il ne dépend que de vous , madame , de faire changer maman à l'égard de Louise. Je sais qu'elle m'aime beaucoup j mais
9<5 E^^CYCLOPÉDIE
si vous lui dites les snjets de plainte que je vous donne, elle ne m'aimera plus. Si elle s'avait, par exemple , ce que j'ai dit à Louise , il n'en faudrait pas davantage pour me faire perdre tout son attachement.
Mad. Sophie. — Je ne lui eu ai pas parlé , ma clière, parce que je suis persuadée que vous changerez , et que vous êtes déjà bien fâchée et bien humiliée des reproches que je vous ai faits. Souvenez-vous donc bien de ne jamais mépriser personne 5 car les personnes que l'on méprise valent souvent beaucoup mieux que nous , et sont plus estimables devant Dieu , que tous ceux qui les dédaignent. Dieu ne fait aucune attention à la richesse , aux châteaux , aux équipages , aux diamans , aux belles robes ; comme tout cela lui appartient , il n'en fait pas plus de cas que du fumier qui est dans la basse-cour 5 mais ce sont nos bonnes qualités, nos bons scntimens et nos vertus qui ont du prix à ses yeux , parce que toutes ces choses sont notre ouvrage , et que nous avons du mérite à les avoir. Votre maman pense en cela comme Dieu même, et d'après les discours qu'elle m'a tenus plusieurs fois^ je suis convaincue qu'elle ne fait aucun cas do tous les avantages de la naissance et de la fortune , et que la vertu et la piété sont les seules qualités qu'elle estime dans les hommes et dans les femmes. Si nous sommes opulens, me dit-elle un
jour, et si mon mari est revêtu d'une haute dignité j si je fréquente le grand monde; si j'ai un équipage brillant, des robes magnifiques , ne pensez pas que je croie valoir mieux que les autres , et que tout cet attirail de luxe me tourne la tète , et me porte à mépriser mes semblables : au contraire , je gémis souvent de mon esclavage , et je n'ai nulle part de plus agréable jouissance quà la campagne , où , débarrassée de c^s pompeuses vanités , je peux voir qui je veux, et m"entreienir avec des personnes sages et raisonnables , quels que soient leur état et leur habillement. Tels sont les sentimens que je désire que vous inspiriez à ma fille, qui de bonne heure doit s'accoutumer à la modestie, à la simplicité et à bien vivre avec tout le monde, en vivant bien avec toutes ses compagnes.
Caroline. — Cette leçon , qui s'adresse à Pauline , ne sera pas perdue pour moi. Comme je m'étais trompée au sujet de sa maman! En la voyant venir ici si richement parée , et dans un si beau carosse , je me disais : Que cette dame doit être fière et méprisante !
INIad. Sophie. — C'est que vous ne jugiez d'elle qiic par les apparences. Si vous 1 aviez entretenue et entendue causer, vous auriez admiré sa douceur, sa raison, sa modestie. Aussi, ses aimables qualités la font-elle chérir de toutes les personnes qui ont le bonheur de l'approcheft
92 E^îCYCLOPÉDIE
Puissiez-vous , mesdemoiselles, lui ressembler un jour! Mais il faut, pour cela, profiter des leçons que je vous donne , ne pas vous en tenir à de simples promesses , et vous bien mettre dans l'esprit, que l'orgueil nous fait détester , et qu'au contraire la modestie nous fait chérir de tout le monde. Un autre jour, nous parlerons d'autre chose que de ce vilain orgueil. Julie , tenez-vous prête, examinez-vous bien; c'est de vos défauts qu'il sera question.
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XlVe COIVVERSATION.
AI AD. ELISABETH , ADÈLE, AMÉLIE, EMILIE, lîORTENSE.
Mad. Elisabeth. — Nous en sommes restées, je pense , dans notre dernière conversation , à la description de l'Europe, Comme c'est la partie du moude qui est la plus peuplée, en proportion de son étendue, que c'est la plus civilisée, c'està-dire , celle oii les sciences , les arts et les lois ont fait le plus de progrès , et que c'est elle que nous habitons, il nous est très-important de la bien connaître ; et c'est bien penser de commencer par elle, avant de passer aux autres parties du Monde.
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Adèle. — Je ne sais pas si je pourrai répondre à toutes les questions d'Amélie , car je vous avouerai , madame , que maman ne m'a point fait apprendre tout ce qui concerne les différens états de l'Europe , dans le même détail que ce qui concerne la France, qu'elle m'a fait par^ courir dans tous les sens.
Mad. Elisabeth. — Je ne prétends pas non plus que vous sachiez votre Europe comme le plus savant géograplie. L'essentiel est que vou» en fassiez bien une description générale 5 que vous disiez quels sont les états qui sont au Nord , ceux qui sont au Midi , ceux qui sont au centre ; quels sont ses limites , ses fleuves, ses montagnes, etc. Quand vous nous aurez dit tout cela^ nous parlerons de la France , notre patrie , qui vaut bien la peine que nous nous en occupions avec quelques détails. Allons, Amélie, commencez vos questions, et vous, Emilie, Hortense , préparez-vous aussi à interroger et à répondre de temps en temps.
Amélie. — Puisque la terre est divisée en quatre parties, il faut bien que chacune de ces parties ait ses limites. Voudriez-vous bien nous dire, Adèle, quelles sont les limites de l'Europe?
Adèle. — L'Europe est bornée, au Nord, par la mer Glaciale , que l'ou nomme ainsi , parce qu'on y trouve des glaces qui sont aussi hautes que des ntontagnes , et qui empêchent les vais-
seaux d'y naviguer. Au Midi, l'Europe est bornée parla mer Méditerranée, qui n'est autre chose qu'un grand golfe de l'Océan; à l'Ouest , ou l'Occident, par l'Océan; et à l'Est, ou l'Orieni, par le bras de mer qui communique de la Méditerranée à la mer Noire , et par la Turquie.
HoRTENSE. — Je croyais qu'on pouvait aller à pied d'Europe en Afrique et en Asie. Quant à l'Amérique , je sais bien qu'il y a une grande mer à traverser.
Adèle. — Vous vous êtes trompée , Hortense , quant à ce qui concerne le passage d'Europe en Afrique , parce que , entre ces deux parties du Monde, il y a un détroit que l'on appelle le détroit de Gibraltar, qu'il faut traverser pour aller de l'une à l'autre. Mais on peut, en passant par le Nord-Est de lEurope , arriver à pied en Asie, dont la Tartarie est le premier pays que l'on y rencontre.
Amélie. — En jetant les yeux sur la carte de l'Europe, on y voit des lignes qui vont en zigzags des monticules qui se tiennent les unes aux autres , et des endroits tout blancs, comme ceux qui représentent la mer. Hortense me demanda dernièrement ce que tout cela signifiait, et je vous avouerai , madame , que je ne sus pas trop que lui répondre.
IMad. Elisabeth — C'est pointant une chose bien aisée, et que vous avez assurément oubliée.
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Emilie, dites-nous ce que signifient toutes ces choses ?
Emilie. — Les zig-zags représentent les fleuves et les rivières avec leurs sinuosités , les monticules qui se tiennent les uns aux autres, les montagnes qui forment des espèces de chaînes, et ces endroits tout blancs, les lacs qui sont des amas d'eaux douces , qui n'ont point de cours comme les rivières, et restent toujours à la même place.
Mad. Elisabeth. — C'est bien , Emilie , fort bien. Puisque Amélie oublie si aise'ment ce qu'on lui a appris, je la dispense , pour aujour-» d'hui , de faire aucune question. Adèle, interrogez Emilie , qui a si bien répondu !
Adèle. — ^'ous savez , sans doute , Emilie , quels sont les principaux fleuves et les plus hautes montagnes de l'Europe ?
Emilie. — Les principaux fleuves de l'Europe sont : le Jihiii , qui prend sa source dans les montagnes de la Suisse, et qui sépare la France de l'Allemagne 5 le Rhône, qui prend aussi sa source en Suisse , traverse le lac de Genève , passe à Lyon, sépare la Provence du Languedoc, et se jette, à Arles p dans la Méditerranée 5 le Danube j qui prend sa source en Souabe, traverse l'Allemagne j la Hongrie, la Turquie d'Eu' rope , et se jette dans la mér Noire : le P6 j qui traverse une partie de l'Italie , et se jette dans la
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Méditerranée; la Fistule, qui traverse ia Pologne , et se jette dans la mer Baltique , etc.
Les plus hautes montagnes de l'Europe sont les Alpes , dont une partie de la chaîne sépare ia France de l'Italie; les Appennins qui traversent ritalie, les Pyrénées qui forment les limites de la France et de l'Espagne; les monts Crapacs qui séparent la Hongrie de la Pologne , etc.
Adèle. — Il paraît ainsi que les plus hautes montagnes sont au midi de l'Europe.
Emilie. — Oui , plus on approche de l'équateur , plus on trouve de montagnes , et plus ces montagnes sont élevées j au contraire, plus on avance vers le Nord, plus on trouve de plaines. Il y a même des pays où Ton fait plus de ci aquante lieues sans trouver unô montagne^ comme en Prusse , en Pologne et en Russie,
Adèle. — Il me semble qu'il serait bien avantageux aux habitans de la terre que sa surface fût toute unie, et qu'il serait bien plus agréable aux voyageurs de n'y trouver que des plaines , que d'être obligés de gravir sur des montagnes élevées qui les fatiguent , et relcudent leurs voyages. Il y avait chez nous, pendant les vacances , un jeune homme qui revenait de l'itallcj si vous aviez entendu le récit des peines qu'il avait éprouvées , et des dangers qu il a\ait courus dans les Alpes , vous ne pourriez vous em-
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pêcher de détester ces maudites montagnes , où il fut vingt fois sur le point de perdre la vie.
Emilie. — Je conviens que les voyageurs n'aiment pas et ne doivent pas aimer les montagnes qui leur coûtent tant à traverser ; mais ces ineonvdniens particuliers n'empêclient pas qu'elles ne soient nécessaires et infiniment utiles à nos besoins. Dites-moi, je vous prie, d'où sortiraient les fleuves et les rivières , s'il n'y avait point de montagnes ? Comment pourrions-nous nous mettre à l'abri des vents du Nord et du Midi , si tout était plaine? Les pays situés à Téquateur ne seraient-ils pas consumés par les feux du soleil , si les ombres des montagnes n'existaient pas , pour empércr par la fraîcheur les brûlantes clialenrs du jour?
Mad. Elisabeth. — Voire réponse, ma chère, me surprend par sa justesse ; car la situation de cette maison prouve bien l'utilité de la colline sur le penchant de laquelle elle est bâtie. Quel froid en effet ne ressentirions-nous pas pendant l'hiver si cette colline ne nous garantissait des vents du Nord; cl à quelle chaleur étouffante nous serions exposées pendant l'été , si nous ne trouvions dans la Vallée voisine de l'ombre et de la fraîcheur après nos heures d'occupation ? En voilà assez sur les montagnes ; dites-nous maintenant quels sont les plus grands lacs de l'Europe. Emilie. — Il y en a un tout près de la France
qu'on appelle le lac de Genève , ou Ldinan , qui a dix-huit lieues de longueur , et quatre dans sa jîlus grande largeur ; il est très-profond , et est .situé entre le Valais qui dépend de la Suisse et la Savoie. Il y a encore plusieurs lacs en Suisse j ip.ais le plus grand de tous , c'est le lac de Constance ; en II; lie , on trouve le lac Majeur ; en Russie], les lacs de Ladoga et ]d'Oudga , qui sont les plus grands de l'Europe.
Adèle. — Continuons de jeter les yeux sur la carte de l'Europe , et voyons les pays qui se trou- ■vent dans celte partie du monde , et quelle est leur situation par rapport aux quatre points cardinaux : mais avant d'en venir là, il me semble qu'il est bon de savoir les noms que portent ces pays , d'après la forme de leur gouvernement , ou d'après la dignité des princes à qui ils appartiennent.
Emilie — Tous les pays sont ou des empires, ou des royaumes , ou des principautés , ou des républiques. Un empire est plus vaste qu'un royaume , un royaume est plus étendu qu'une principauté ; une l'épubliquc est un pays plus ou moius grand , où il n'y a ni empereur , ni roi , ni prince , mais seulement des magistrats que les Iiabitans ont nommés pour les gouverner.
Il y a en Europe trois empires ; l'empire de Russie , qui est le plus vaste ; l'empire d'Autriche , qui est le moins étendu j et l'empire Otto-
man , dont une partie est eu Asie. Les royaumes sont au nombre de treize. On trouve au Nord , l'Angleterre , qui comprend l'Ecosse , l'Irlande , et le Hanovre 3 le Banemarck , la Suède , qui comprend la Norvvègc ; au centre, la France, les Pays-Bas , la Prusse, la Bavière , le Wurtenberg , la Saxe 5 au Midi , le Portugal , l'Espagne, la Sardaigne, qui comprend le Piémont et une partie de la Savoie j Naples et les deux Sicilos.
Il n'existe plus qu'une seule re'publiquc , c'est la re'publique liclvétique ou la Suisse.
On trouve quatre principautés en Italie; savoir : la principauté de Toscane , celles de Modène , de Lucques , de Parme et de Plaisance ; d'autres principautés , réunies sous le nom de confédération germanique , se partagent avec TAutriclie , la Prusse et la Saxe , le Hanovre , la Bavière et le Wurtemberg , ce qu'autrefois on appelait collectivement V Allemagne. Ce sont : 1 " cinq grands duchés , sous le nom do Mecklenbourg , Oldenbourg, Bas-Pihin, Hcsse-Darmstadt et Bade , 2° la Hesse électorale j 3° quatre principautés : celle de Lippe , AValdec , Kassauj Hohenzollei-n ; 4° neuf principautés et grands duchés de la maison de Saxe , savoir : Weymar, Gotha, Cobourg , Meinungen, Hildburghausen, Souderhausen , Rudolsiadt , le duché d'xiuhalt , elln principauté deReuss; 5" le duché de Bruns-
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^^ick 5 6" quatre villes libres ; Lubeck , Hambourg , Brème et Francfort sur le Mcin.
Mad. Elisabeth. — Cette in léi-essante nomenclature fait honneur à votre mémoire, ma chère Emilie 5 en vérité , je ne vous croyais pas si savante , et je suis portée à croire que vous étudiez les nouvelles géographies , ou que vous lisez les journaux après vos heures de travail ; car dans le Ti ombre des royaumes que vous nous avez cités, )1 y en a plusieurs de nouvelle création , et dont il n'est pas dit un seul mot dans les géographies que l'on vous a fait apprendre.
Emilie. — Il est vrai , madame , que les noms de ces nouveaux royaumes ne se trouvent pas dan? les leçons que j'ai apprises ; mais , puisqu'ils existent aujourd'hui , comme j'en suis certaine, il me semble que j'aurais fait une grande faute , si je les avais passés sous silence.
Mad. Elisabeth. — Vous avez raison, ma chère : puisque la géograpliie est une science qui change toujours , pourquoi n'en suivrions-nous pas les changemens et les vicissitudes ? Pourquoi nous obstinerions- nous à appeler ro/aume un pays qui est devenu un empire, ou république celui qui est devenu unrovaume. Sans doute il viendra un temps oi!i l'Europe sera partagée d'une manière invariable , et où les étais qu'elle renferme , liés entre eux par une paix solide, conserveront pour toujours leurs dénominations et leurs limites j
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alors , la géographie ne changera plus, et ce ijue nous aurons appris ^ ceux qui viendront après nous rapprendront de même ', sans craindre ces variations qui nous sont aujourd'hui si difficiles à retenir , et que demain peul-ètre il nous sera inutile d'avoir apprises. Que tous ces changemeas nous avertissent , mesdemoiselles , du peu d'estime que nous devons faire de cette terre où nous vivons , et des vains projets des hommes , qui prétendent y jouer un rôle! Dieu seul est immuable j et le ciel, qui est cette terre promise après laquelle nous soupirons , est la seule demeure où tout restera éternellement dans le même ordre que Dieu y a établi. Il vous reste , Emilie , à nous dire quelle est la situation des divers pays de l'Europe , relativement aux quatre points cardinaux ; quand vous nous l'aurez apprise , vous vous reposerez pour aujourd'hui, car vous devez être un peu fatigue'e de votre longue re'ponse.
E311LIE. — Au nord de l'Europe, on trouve le Danemarck, la Suède, la Norwége et la Laponie, qui est près du Pôle et appartient, en grande partie à la Suède. En allant à l'est , c'est la Russie , dont la partie la plus septentrionale est la Sibérie. Du nord à l'ouest, on trouve la Hoilande j et en passant la mer encore plus à l'ouest , on trouve T Angleterre. L'Espagne est au sudouest 5 au sud est la Méditerranée 5 au sud-est ,
est ritaliej à l'est sont la Hongrie et la Turquie dEui'ope. Entre toutes ces limites, sont les pays que l'on appelle les pays du centre de l'Europe , qui sont^ la France , la Suisse , l'Allemagne , la Prusse , la Bohême et la Pologne.
Adèle. — Comment vous y prendriez-yous , si vous vouliez connaître la distance qu'il y a de Priris à Saint-Pétersbourg , qui est la ville capitale de la Russie ? Si vous avez bien e'tudic votre carte , vous n'aurez pas de peine à repoudre à cette question.
Emilie C'est la première chose que j'ai
étudie'e , en apprenant ma carte.
Mad. Elisabeth. — Cette question, à laquelle il est très-aise' de répondre, convient plus à Hortense qu'à Emilie , qui est de'jà avancée ; c'est ce que vous ne devez pas ignorer , Adèle , car il y a un an qu'elle a fort bien expliqué les élémcns de la sphère. Allons , Horieuse , répondez à Adèle.
HoETENSE. — Il faut voir sur la carie combien il y a de degrés de Paris à Saint-Pétersbourg.
Mad. Elisabeth. — De quels degrés voulezvous parler ? Courage ! cherchez bien dans votre mémoire.
Hortense. — Je veux parler des degrés de longitude.
?dad. Elisabeth. — Vous vous trompez, ma
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clicre Hortense, quelles lignes avez-YOUs vues sur la carte ?
HoaTEXSE. — J'y ai vu des lignes qui vont de l'Orient à lOccident, et d'autres qui vont du -Midi au Nord.
?»Iad, Elisabeth. — Quels degrés vous indiquent les lignes qui vont de lOrient à lOccident ?
Hortense. — Ali! j'y suis, madame : ce sont des degrés de latitude , qui marquent la distance qu'il y a d'un endroit à Téquateur. Ces degrés sont chacun de vingt-cinq lieues.
jNIad. Elisabeth. — Eh bien donc?
HoRTE^^SE• — Pour bien connaître la distance de Paris à Saint-Pe'terbourg, je cherche combien il y a de degre's de latitude entre ces deux villes, c'est-à-dire 5 combien il y a de fois vingt-cinci lieues.
Mad. Elisabeth. — C'est bien 5 mais il y a encore quelque chose à dire sur les degrés de longitude dont nous parlerons en passant , dans la conversation suivante. Reposez -vous , mesdemoiselles , et retenez bien notre entrelien d'aujourd'hui.
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XV« COr^VERSAÏION.
Madame SOPHIE, STÉPHilNIE, ROSALIE, FÉLICIE, JULIE, AGLAÉ.
FÉLiciE. — Hier , Pauline voulut nie faire peur , en me disant qu'il y aurait bientôt une e'clipse , pendant laquelle il y aurait une nuit si profonde, qu'à midi on n'y verrait pas plus clair qua minuit, parce que le soleil aurait disparu.
jMad. Sophie. — Pauline ne vous a pas trompée, quand elle vous a dit qu'il y aurait une dcîipse ; mais clic ne vous a pas dit la vérité, en voulant vous faire croire qu'il ferait nuit , et que le soleil disparaîtrait. Il y aura, il est vrai, une sorte d'obscurité, mais cette obscurité ne doit pas vous effrayer , car elle ne durera pas , et le soleil reparaîtra aussi brillant qu'auparavant.
Félicie. — Vous me rendez le courage , madame, en me disant que celte éclipse ne chassera pas le soleil. Voudriez-vous bien me dire ce que c'est qu'une éclipse , et comment il se peut faire que le soleil soit obscurci?
]\Iad. Sophie. — . Mademoiselle Stéphanie va vous l'apprendre , ma clière. Stéphanie , dites à ces demoiselles ce que c'est qu'une éclipse.
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Aglae. — Je le sais bien aussi , madame , je le dirais à ces demoiselles, si vous le desirier.
JMad. Sophie. — Non, ma chère j mais je voudrais l)ieu que vous apprissiez à vamcre votre vanité' , cela est plus important que de savoir ce que c'est qu'une éclipse. Si mademoiselle Stepliauie avait autant de vanité (juc vous, elle serait irès-fdche'e de votre empressement à vouloir hi'iller à ses dépens. Quoiqu'elle en sache plus que vous n'en saurez en dix ans , elle est bien plus réservée que vous , et à moins qu'on ne l'interroge, elle se lait , comme il convient à une fille bien élevée. Pievenons à votre éclipse : Stéphanie , instruisez-nous.
Stéphanie. — On tlif qu'il y a une éclipse , quand la lune se rencontre entre le soleil et la tei'i'e .
Fsr-iciE. — Je ne comprends pas cela .; mademciselle.
Stéphanie. — Je vais vous raconter une histoire qui vous le fera comprendre.
Autrefois, on ne savait pas quelle était la cause des éclipses; et les anciens croyaieiit qu'elles annonraieut quelque grand malheur, et n'osaient rien entreprendre pendant tout le temps qu'elles duraient. ïl y avait donc, un jour, un capitaine grec , nommé Périclcs , qui était prêt de s'embarquer pour aller faire la guerre : comme i] mettait le pied dans son vaisseau , il survint une
éclipse de soleil , et son pilote ne voulut pas partir , parce qu il croyait que le vaisseau serait submerge'. Periclès , qui était fort instruit , dit à ce pilote que cette éclipse e'tait une cliosenalureile, et que la lune s'e'tant mise devant le soleil, empêchait de le voir. Le pilote ne comprenant rien à cette raison , Periclès lui jeta son manteau sur la tète 5 lui dit ;« Me vois tu?» Je n'ai garde de vous voir, répondit le pilote, puisque votre manteau, qui est entre vous et mes yeux , m'en empêche. Ignorant ! reprit Periclès , voilà la raison pour laquelle tu ne vois pas le soleil , c'est que la lune est entre cet astre et tes yeux , comme mon manteau est entre tes yeux et moi.
Mad. Sophie. — Entendez-vous cela maintenant, Fécilie ?
Felicie. — I Non, madame 5 car je ne conrois pas comment la lune peut se trouver devant le soleil, et comment on peut deviner tout juste le moment où elle s'y trouvera.
Stéphanie. — Le soleil étant plus haut que la lune , et la lune marchant , il n'est pas extraordinaire qu ils se rencontrent : or , on sait précisément le chemin que fait la lune , et l'on sait encore qu'elle ne se dérange jamais de son cours ordinaire^ ainsi on peut prédire toutes les véclipses qui arriveront. Ce que je dis de la cause dos éclipses de soleil, doit s'appliquer aux éclipses de lune, qui n'arrivent que la nuit, quand
la terre se trouve entre la lune et le soleil , dont la lune reçoit sa lumière.
Rosalie. — Un jour que papa et maman allaient se promener du cote de TObservatoire, papa lui dit, en lui montrant ce bâtiment : Voilà l'endroit oia les astronomes mesurent le cours des astres , et calculent l'arrivée des éclipses. Maman lui re'pondit : C'est une belle science que l'asti'onomie , puisque c'est la science des astres. Je ne dis rien , parce que je ne pouvais rien dire.
Julie. — Je voudrais bien savoir comment les hommes ont pu inventer cette science?
Mad. Sophie. — La ne'cessité , qui est la mère de l'industrie, a produit toutes les sciences et tous les arts ; mais c'est Toisivetc qui a produit Tasironouiie. Vous devez vous souvenir , mesdemoiselles, que les premiers hommes e'taient pasteurs de troupeaux. Comme ils vivaient dans des pays fort chauds, ilspassaient les nuits dans les champsj et comme alors ils n'avaient rien à faire , ils s'amusaient à regarder les étoiles. A force de Is contempler toutes les nuits , ils remarquèrent qu'à telle heure , on voyait paraître certaines étoiles 3 ils virent aussi que ces étoiles avançaient régulièrement, et ils parvinrent à pouvoir prédire le chemin qu'elles faisaient , et les places qu'elles devaient occuper. On se fit donc un plan de leurs observations, et d'habiles gens, qui
examinèrent ces observations, en firent une science
certaine ; car elle était foude'e sur l'expërience.
Stéphanie. — Permettez-moi , madame , de vous faire une question. Puisque les premiers hommes savaient l'astronomie, comment, du temps de Pcriclès , s'efFrayaient-ils quand ils voyaient une éclipse ?
Mad Sophie. — Celte science se conserva long-temps chez les Chalde'ens , en Asie 5 et chez les Egyptiens , en Afrique; mais elle ne fut jamais perfectionnée , ni chez les Grecs , ni chez les Romains. Les savaus n'ignoraient pas que le peuple s'effrayait à tort pour des prodiges naturels 5 mais au lieu de dissiper sou ignorance , ils la nourrissaient, parce qu'elle leur servait à faire faire aux peuples ce qu'ils voulaient.
Aglaé. — Vous nous avez dit, luadame, que la nécessite a inventé les autres arts et sciences , Y eu a-l-il beaucoup?
Mad. Sophie. — Oui , ma chère; chaque Iresoin a produit un art. Le plus pi'essé pour les hommes , après le pe'che' d'Adam , fut de cultiver la terre pour se nourrir. Ce besoin produisit un ait , qu'on nomme Vjégiicullurc. Il fallut ensuite s'occuper de se loger , pour se mettre à l'abri des injures de lairj on construisit des cabanes j on voulut rendre ces cabanes plus commodes , ensuite plus manifiques : et cela produisit un autre art , qu'on nomma Vudrcliitccturc. Ceux qui de-
DES JEUiNES DEMOISELLES. lOQ
meui^ient eu Egvpte , où il ne pleut jamais , et où le Nil se déborde tous les ans , eurent besoin de calculer les inondations pe'riodiques de ce fleuve , et ils inventèrent la Géométrie , qui est l'art de compter et de mesurer.
Aglaé. — Je sais donc la ge'ométrîe ? car je sais compter.
ÎNIad. Sophie. — Vous savez une partie de la géométrie, puisque vous savez l'arithme'tiqnej mais cette science est bien plus c'tendue, puisqu'elle comprend aussi l'art de mesurer sûre^ ment et promptement. Je vais vous dire ce qui engagea les Egyptiens à inventer cette science. G3mme l'abondance ou la disette dépendent , chez eux, des déborderaens du Nil, vous pouvez penser qu'ils furent fort attentifs à mesurer Wg^ croissement de ce fleuve : d'ailleurs , le Nil, en se débordant , dérangeait sans doute les limites qui marquaient les propriétés , ce qui les mcltait dans la nécessité d'avoir toujours la mesure à la main.
La nécessité de se guérir des différentes maladies qui les afOigent, engagea aussi les hommes à inventer un autre art, qu'on nomme la Médecine.
Le besoin de convaincre ou de persuader ceux dont on avait intérêt de captiver les suffrages ou l'opinion , donna naissance à la Hhétorique, qui est Yart de bien parler.
1 1 0 EIN CYCLOPÉDIE
Comme, pour bien parler, il ne suffît pas d'arranger ses paroles , et qu'il faut encore mettre de l'ordre dans ses idées et dans ses jugemens , ou inventa la Logique , qui est Vart de raisonner.
Le dc'sir de conserver les traits des personnes que l'on clie'rissait , comme d'un père , d'une mère, d'une épouse, d'un ami, fit naître la Peinture, etpeut éire aussi la Sculpture. Les autrès besoins des hommes firent naître la Mécanique.
Stéphanie. — Et la musique et la danse , madame , vous n'en pai'lcz pas ?
Mad. Sophie. — C'est peut-être le besoin de se de'sennuyer qui a fait inventer la Musique , qui ne fut d'abord qu'un cbant grossier et sans mesure. Pour la danse, je pense qu'elle a été invente'e pour donner de l'exercice au corps.
Aglaé. — Vous nous parliez dcrnièi'ement de la physique , madame .'* est-ce que ce n'est pas un art , pour n'en rien dire aujourd'hui ?
Mad. Sophie. — Vous avez plus de mémoire que moi, ma chère; j'avais bien oublié la Physique , qui est la science des choses naturelles. Pour celle-là , elle doit sa naissance à la curiosité.
Félicie. — Ebt-cc que la curiosité est un besoin? Si cela est, je deviendrai une grande physicienne j car je suis bien curieuse , et je ne vois
DES JEUNES DEMOISELLE». lit
rien arriver , que je ne veuille en savoir la cause.
Mad. Sophie, — Sans doute , ma chère , la curiosité' est un besoin , lorsqu'elle a pour objet les phénomènes de la nature , dont nous ne connaissons pas les causes , que nous pouvons néanmoins connaître , si nous nous appliquons à les chercher.
Félicie. — Je ne comprends pas ces mots : les phénomènes de la nature.
]Mad. Sophie. — On entend par phénomènes , des effets s urprenans , extraordinaires, qui arrivent de temps en temps dans la nature , c'est-àdire , sur la terre , sur la mer et dans l'air : comme les tremblemens de terre , les volcans, les trombes de mer, les tonnerres , l'aurore bore'ale et l'électricité, etc.
Julie Est-ce que la terre tremble quelquefois ? Ah ! mon dieu, que j'aurais peur, si cela arrivait.
Mad Sophie. — Oui , ma chère, la terre tremble de temps en temps ; mais ces tremblemens sont plus ou moins forts. Quand ils sont bien forts, et qu'ils durent long-temps , ils renversent les montagnes , les maisons , les villes, et détruisent des pays entiers. Des plaines croissent où il y avait des montagnes , des lacs profonds prennent la place des campagnes et des villages qui s'y trouvaient. En 1705, il en arriva
uu à Lisbonne, capitale du royaume de Poitugai, qui détruisit celte belle ville de fond en comble , et se fît ressentir dans toute lEurope. Depuis ce temps-là , il en est arrive un autre en Calabre , province du royaume do Naplcs , qui a renversé une grande partie de la ville de Messine. Avant ces grands tremblemens , il eu était ddjà arrivé un grand nombre sur la terre , qui y avaient fait plus ou moins de ravages. Il est certain que nous en éprouverons encore, car les mêmes causes subsistent toujours 5 et nous lisons dans l'Evangile , qu'il y aura des tremblemens de terre , quand le temps marqué pour la fin du monde sera venu.
Aglaé.-— Je crois qu'il doit être bien difficile de connaître les causes qui produisent les tremblemens de terre ; car ne voyant pas ce qui se passe dans l'intérieur du globe , nous ue pouvons pas savoir comment il se fait qu'il éprouve des tremblemens.
Mad. Sophie. — Les médecins ^ oient ils ce qui se passe dans notre corps ? cependant, ils savent bien pourquoi nous tremblons de la fièvre. Il en est de même des pliy siciens , ({ui savent parfaitement quelles sont les causes des ti-cmblemeiiS de terre. Stépbanie , voulez-vous bien expli(|uer à ces demoiselles les causes de ces phénomènes ?
Stéphanie. — Il y a , dans les entrailles de la
DES JEUNES DEMOISELLES. li5
terre, toutes sortes de matières combustibles, comme du bitume, du soufre, du salpêtre , etc.
Ces matières sont dans uue continuelle fermentation , et plus la quantité en est considérable, plus grande est cette fermentation. S'il arrive qu'une partie de l'eau qui circule dans la terre s'approche de ces matières, elles s'enflamment, et la grande chaleur qui résulte de cette inflammation, cause, dans l'air souterrain, une extrême raréfaction qui en augmente prodigieusement le volume, et le force, par conséquent, à occuper une plus grande place. S'il trouve quelque ouverture pour s'échapper, il s'y précipite avec impétuosité , et cause bien quelques secousses à la terre j mais ces tremblemens sont légers, et ne durent que peu de temps j si, au contraire , l'air rencontre une grande résistance pour sortir , les violens efforts qu'il fait pour la vaincre occasionent à la terre ces violentes secousses qui produiseur îfes teri'ibles effets dont madame Sophie a parlé.
INIad. Sophie. — Je suis très-contente , Stéphanie , de votre explication. Je désire que ces ~ demoiselles s'accoutument, comme vous, à se faire des idées nettes de ce qu'on leur apprend : c'est le moyen de bien savoir ^ et pour soi , et pour les autres. Dans quelques jours, nous parlerons des autres phénomènes , et ce sera vous qui nous en donnerez l'explication.
Il4 ENCYCLOPÉDIE
xvp co:nversation.
Mai>. Elisabeth, alexandrine, emilie, hortekse, pauline.
jMad. Elisabeth. — J'ai , mesdemoiselles , une mauvaise nouvelle à vous annoncer , c'est que mademoiselle Joséphine vient de sortir pour huit jours , à cause de la mauvaise sanié de sa maman , qui a besoin d'elle pour mettre en ordre beaucoup d'affaires , dont elle ne saurait s'occuper sans se faire beaucoup de mal. Joséphine a une grande intelligence , et sait parfaitement compter. Sa maman n'a pas cru pouvoir remettre ses affaires entre meilleures mains qu'entre les siennes , mais elle a promis à madame Sophie que l'absence de sa fille ne passerait pas huit jours.
E;iniLiE — Quelle peine vous nous faites , madame ! quoi ! nous serons huit jours sans voir mademoiselle Joséphine , que nous aimons tant, et qui nous instruit si bien ?
Mad. Elisabeth. — Huit jours seront bientôt passés , et vous ne perdrez rien du côté de l'instruction , car c'est moi qui la remplacerai pour les leçons d'histoire. Où en éiiez-vous , Emilie ?
DES JETINES DEMOISELLES. Il5
Emilie. — Nous en étions à Cyrus , qui s'était empare' de la ville de Babylone.
Mad. Elisabeth . — Dari us Ciaxare étant mort quelques années après la prise de Babylone ^ Cyrus , son gendre et son neveu , régna à sa place , et devint le clief d'une des plus grandes monarchies qui aient existé. Au commencement de son règne , la première pensée qui lui vint , fut de rendre la liberté aux Juifs , et de les renvoyer dans leur patrie , en leur fournissant tout ce qui était nécessaire pour bâtir un nouveau temple. Ce fut ainsi que s'accomplit la célèbre prophétie d'Isa'ie sur la personne de Cyrus , et la délivrance du peuple juif. Le règne de ce prince fut très-heureux , car Dieu se plaisait à le bénir à cause de la liberté qu'il avait rendue à son peuple. Mais étant devenu vieux , il commit l'imprudence de déclarer la guerre aux Scythes , qui sont les Tartares d'aujourd'hui. Il fut malheureux dans cette expédition , où les historiens assurent qu''il perdit la vie. Cependant , Cambyse, son fils , qui n'avait aucune de ses bonnes qualités , et qu'il avait nommé pour gouverner l'empire pendant son absence, profita de cette absence pour faire la conquête de lEgypte. Ku lieu de se concilier l'amitié des Egyptiens , par de bons procédés , ce prince extravagant tua le ])œuf Apis , qu'ils adoraient comme un dieu.
Ii6 ENCYCLOPÉDIE
Alexandrine. — Ils étaient bien sols , les Egyptiens 5 d'adorer nn bœuf!
Mad. Elisabeth. — Assurément ce bœuf n'était pas le seul animal qui fut l'objet de leur culte. Les cliats , les crocodilles , etc., recevaient sussi leurs boramages ; ils reconnaissaient u.em€ les légumes de [leurs jardins comme des divini • tés. C'est ce faux culte quon appelle l'idolâtrie, à laquelle étaient soumis tous ces peuples , avant l'arrivée du Messie, excepté le peuple juif, qui conserva toujours la connaissance du vrai Dieu. Revenons à Cambyse , fils de Cyrus.
Après avoir conquis la Basse-Egypte , il voulut s'emparer de la Haute ; mais un grand vent ayant soulevé les sables qui s'y^trouvent, la plus grande partie de son armée fut ensevelie dans cette espèce de déluge , et il fut trop lieureux d'en écbapper avec un petit nombre des siens , et de revenir à Babylone , oi^i il mourut peu de temps après son père. Son successeur fut Darius, fils dllystapes , qui , ayant déclaré la guerre aux Grecs , fut vaincu par Milliade , grand capitaine atliénien , à la bataille de Marathon.
Pauline. — Jai bien quelquefois entendu parler des Athéniens ; mais je n'ai jamais su (jucl peuple c'était.
Mad. Elisabeth. — Les Athéniens étaient un peuple de la Grèce , pays d'Europe , sur la Mé-
diterranée , où les Egyptiens fondèrent plusieurs colonies , sous la conduite de Cécrops , qui est regarde comme le fondateur de la ville d'Atlièues. Ces colonies curent d'abord des rois ; mais les habitans d' Athènes se donnèrent un gouvernement républicain qui changea plusieurs fois , par l'ambition des principaux citojens. Ce n'est pas par leur gouvernement que les Athéniens se sont rendus célèbres , c'est par leur courage et leur manière de faire la guerre ;par la sagesse de letirs philosophes , l'éloquence de leurs orateurs et les chefs-d'œuvre de leurs poètes et de leurs artistes , et surtout par cette politesse consommée qui les distinguait de tous les autres peuples de la terre.
Xerxès , fils de Darius et son su ccesseur , voulut venger l'affront que son père avait reçu à Marathon 5 c'est pourquoi il fit marcher une armée innombrable pour subjuguer toute la Grèce. Au lieu de se décourager , les Grecs résolurent de lui résister de toutes leurs forces. Ce furent les Lacédéraoniens , autre peuple de la Grèce , extrêmement belliqueux , qui furent chargés de défendre les passages par où les Perses pouvaient pénétrer dans leur pays, Quant aux Athéniens , ils mirent en si*ireté leurs femmes et leurs enfans, et se l'ctirèrent sur leur flotte , dans le dessein de livrer bataille à celle de Xerxès j qui était infiniment plus nombreuse. Il y avait un passage très-?
étroit par où rarmce de ce prince devait passer pour entrer dans la Grèce. Ce passage est fameux dans l'Histoire , sous le nom de Passage des Thermopjles . Le'onidas, roi de Sparte , re'solut de le défendre à la tète de trois cents liommes : sa de'fense fut opiniâtre ; mais enfin , accable' par le grand nombre des ennemis , il pe'rit glorienscment avec les siens, après avoir tué plus de 1 ingt mille Perses. L'armée de Xerxès se répandit ensuite comme un fleuve débordé , et vint à Athènes , dont elle détruisit les murailles , les maisons et les monumens,
Emilie. — Ils étaient bien à plaindre , les Athéniens, de n'avoir plus d'asiles que sur la mer !
Mad. Elisabeth. — Sans doute, si Xerxès eut été victorieux sur mer, comme il l'était sur terre 5 mais il en fut autrement au détroit de Salamine , où sa flotte fut entièrement défaite par celle des Grecs , qui était très-inférieure en nombre. Cette grande victoire porta le découragement dans l'armée de terre du monarque persan , dont le lieutenant , Mardonius , fut aussi vaincu à la bataille de Platée , et obligé de repasser en K-Ae. Xerxès avait déjà pris la fuite, et était retourné en Pei'sc , ou il fut mal reçu , et ensuite assassiné.
Emilie. — C" fut pour lui un grand sujet de honte d'être venu dans la Grècc^ a>cc une si
grande armée , et de s'en être retourné chez lui comme un fugitif.
Mad. Elisabeth. — Xerxès était un extravagant qui n'avait point réfléchi aux obstacles que la valeur des Grecs et la sagesse de leurs généraux mettraient à son ambition ; et son orgueil > qui était excessif, lui avait persuadé que rien ne devait lui résister. Ce fut dans cette idée qu'ayant vu le pont qu'il avait fait jeter sur le bras de mer qui sépare l'Europe de l'Asie , emporté par une tempête , il lit battre la mer, et j fît jeter des chaînes, comme pour la punir de son indocilité,
Emilie. — C'est bien le comble de la folie que .de vouloir châtier un être insensible , et celui qui se conduisait ainsi , méritait Lien 4'ètre malheureux.
Mad. Elisabeth. — Votre réflexion est trèsjuste et très-sensée, Emilie. C'est ainsi que Ton doit apprendre l'Histoire j car il ne suffit pas de retenir dans sa mémoire des noms et des événemens, il faut encore rélléchir sur ces événemens pour en tirer des leçons et des maximes de morale et de bonne conduite. Revenons aux Perses.
Le successeur de Xerxès fut Artaxerxès-Longuemain auprès de qui se réfugia le célèbre capitaine athénien Thémistoclc , que ses concitoyens avait exilé. Après Artaxerxès , régna Darius-NothuSj avec qui les Lacédemoniens firent alliance contre les Athéniens , dans la guerre du
Pélopouèse. Celui-ci eut deux fils , Artaxerxès- Blnëmon et Cyrus. Le premiei' succéda à son père , et le second eut l'Ionie et la Lydie : mais peu satisfait de son sort , il de'clara la guerre à son frère, contre lequel il marcha avec une armée dont les Grecs faisaient la principale force. L'éve'nement ne rdpondit ni à ses talens , ni à la valeur de ses troupes 5 car il fut tué dans une bataille qu'il livra à son frère , à peu de distance de Babylone. Triste destinée d'un prince que la jalousie et l'ambition perdirent, et qui ternit, par les plus grands défauts , l'éclat des plus belles qualités.
Alexandrine. — Les Grecs qui l'avaient suivi, durent être bien embarrassés pour revenir daus leur pays, s'ils n'ont pas été faits prisonniers? car en jetant les yeux sur la carte, on voit une bien grande distance de la Grèce à cet endroit de l'Asie où était la ville de Babylone, et où Cyrus perdit la vio eu combattant.
Mad. Elisabeth. — Votre observation me surprend , Alexandrine , à quel propos avez-vous cberclié la distance dont vous parlez?
Alexandrine. — Pendant que vous parliez, j[e jetai les yeux sur la carte de l'ancienne Asie 5 et je suivais , pour ainsi dire , l'armée de .Cyrus , depuis d'ïonic , d'où elle partit, jusqu'à Babylone.
Mad Elisabeth. — C'est bien ainsi que l'on
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doit étududier l'Histoire ancienne : car rien n'est plus propre à en fixer, dans la mémoire, les principaux évenemcns , que d'examiner sur une carte les endroits oii ils se sont passe's. Quant à ce qui regarde les Grecs de l 'arme'e de Cyrus , qui vous inspirent tant d'intérêt , je vous dirai qu'ils prirent le parti de se retirer, mais en si bon ordre , qu'ils ne se laissèrent point entamer par leurs ennemis , quoiqu'ils eussent à traverser plus de six cents lieues de pays pour retourner dans leur patrie. C^est un historien grec, nomme' Xénophon , qui se trouvait dans l'arme'e de Cyrus , lequel nous a laissé les détails de cette belle retraite , qu'on appelle la retraite des dix mille. Tout ce que cet historien nous eu raconte mérite toute croyance, car il était témoin oculaire, et il commandait les Grecs à leur retour,
Alexandrixe. — Les Grecs durent assurément bien récompenser Xénophon , car ils lui avaient de grandes obligations.
Mad. Elisabeth. — Sans doute j mais comme ils étaient fort ingrats, ils ne se comportèrent pas envers lui autrement qu'ils n'avaient fait envers plusieurs de leurs généraux , dont les victoires les avaient sauvés 5 ils exilèrent ce grand homme , pour plaire au frère de Cyrus , dont ils étaient devenus les amis.
Pauline. — C'est un bien vilain défaut que Tingratitudc ! n'est-ce pas vrai , madame ?
Elisabeth. — Assure'ment, il n'en est point de plus injuste ni de plus vil, dans les nations et dans les particuliers. Oublier un bienfait qu'on a reçu , c'est comme si l'on refusait de payer une dette d'honneur; mais persécuter son bienfaiteur, c'est abjurer tous les sentimens de religion , d'humanité ;, de bienséance , de délicatesse et de probité; et se dévouer au mépris de tous les honnêtes gens.
Emilie. — Je me rapelle qu'il nous est ordonné dans l'Evangile d'aimer nos ennemis, et de leur rendre le bien pour le mal , à plus forte i-aison , devons - nous aimer ceux qui nous aiment, et leur rendre le bien pour le bien.
Elisabeth. — Il n'y a rien à répliquer contre un raisonnement si clair , et il est hors de doute que si nous devons bénir ceux qui nous persécutent , c'est pour nous une obligation sacrée de bénir ceux qui nous font du bien , et de tacher de leur en faire à notre tour. Finissons ce que nous avons à dire aujourd'hui de Thistoire des Perses.
A Artaxerxcs-Mnémon succéda Ochus , qui régna peu de temps, et suivi dcDarius-Codoman, dans la personne duquel finit l'empire des Perses , comme celui des Assyriens avait fini dans la personne de Balthasar. Ce fut Alexandre-le- Grand, fils de Philippe, roi de Macédoine,
dont la Providence , qui renverse les empires et les élève à son gré , se servit pour détruire cette grande monarclvie , qui fut remplace'e par une plus vaste encore ; laquelle , à son tour , fut engloutie par l'empire Romain , le plus grand qui ait jamais existé. Arrctons-nous aujourd'hui à riiistoire d'Alexandre-le-Grand , dont les exploits feront le sujet d'une autre conversation.
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