‹ Encyclopédie des jeunes demoiselles, ou, Choix de conversations instructives sur différens sujets, recueillies des ouvrages de Madame Leprince de Beaumont, et des meilleurs auteurs qui ont écrit pour l'instruction des jeunes personnesChapitre 8 sur 14 · ÉLIZA, STÉPHANIE, EMILIE, HORTENSE, JULIE, PAULINE · texte numérisé non relu

ÉLIZA, STÉPHANIE, EMILIE, HORTENSE, JULIE, PAULINE

Elisa Jusqu'où Emilie vous a-t-elle appris

l'Histoire Sainte, ma clière Hortense?

HoRTENSE. — Elle s'est arrêtée à riiisloire de Joseph , que madame Sophie nous a dit être fort belle et fort touchante : c'est pourquoi je désirerais bien l'entendre au'jourtl'hui.

EiizA. — Continuez , Emilie j comme vous avez commencé , et dites-nous cette intéi'essante histoire de Joseph ?

Amélie. — Jacob avait douze fils , dont Joseph était celui qu'il aimait plus que tous les autres j et qui , entre autre raison , le faisait haïr de ses

frères. Mais voici un rêve qui les irrita contre lui , plus que n'aurait pu faire l'amitié que son père avait pour lui. «J'ai rêve', leur dit- il un jour , que nous faisions des gerbes de blé , et que toutes vos gerbes se sont abaissées devant la jTiienue; une autre fois je révais que la lune et onze étoiles se prosternaient devant moi. » Ces propos avaient tellement irrité ses frères contre lui, qu'ils résolurent de s'en défaire. L'occasion s'en présenta bientôt à eux , dans un endroit éloigné, où ils avaient mené paîire leurs troupeaux : mais Rubcn les détourna d'un projet si barbare, et ils résolurent de le jeter dans une fosse, d'où Ruben avait dessein de venir le tirer. Cependant, des marcbands qui allaient en Egypte, étant venus à passer , ils leur vendirent Joseph , et envoyèrent à Jacob sa robe teinte de sang . afin qu'il criit qu'une béte féroce l'avait dévoré. Ouand ces marchands furent arrivés en Egypte , ils vendirent Joseph à Putiphar^ qui était un grand seigneur de ce pays. Ce Putiphar avait une femme qui , pendant son absence , voulut que son esclave ofTcnsat Dieu avec elle; mais ce jeune liomme , qui avait la crainte du Seigneur devant les yeux , résista aux sollicitations de celle femme infidèle, et s'enfuit^ en lui laissant son manteau entre les mains. Quand Putiphar fut de retour dans sa maison, sa femme se plaignit à lui de ce que Joseph avait voulu lui faire ou^

trage , et pour preuve de ce qu'elle avançait, elle lui montra le manteau qu'il lui avait abandonne'. Sans pi'endre plus d'informations , Putiphar fit arrêter Josepli , et l'envoya en prison. Il y avait dans cette prison deux officiers de la cour du roi d'Egvpte, dont l'une'tait son e'chanson, et lauti'e son pannetier. Un jour l'eclianson dit à Joseph : J'ai rêvé que j'avais de beaux raisins que j'ai e'crasés dans vme coupe, et que le roi a bu le jus de ces raisins. Ce songe signifie que vous rentretrez eu grâce, lui dit Joseph, et je vous prie de vous souvenir de moi , quand vous serez à la cour du roi, ce que l'échanson lui promit. Et moi ^ dit Je pannetier, j'ai rêvé que je portais sur la tète une corbeille pleine de gâteaux , que les oiseaux venaient manger. Ce songe veut dire que vous serez pendu , lui dit Joseph , et que les oiseaux mangeront votre corps. Toutes ces choses arivèrent comme Joseph les avait prédites ; mais Téchanson oublia j quand il fut rentré dans l'exercice de sa charge , la promesse qu'il avait faite , et Joseph resta en prison.

Pauline. ~— Cette histoire est fort belle ^ maisj 'y découvre bien des méchancetés.

Eliza. — Oui, ma chère Pauline, il y en a beaucoup : et c'est une chose fort triste que de voir l'innocence persécutée , sans que personne se charge de sa défense. Joseph est seul avec sa vertu ,• il est accusé par une méchante femme }

il est emprisonne, et oublie' clans sa prison. Comment triouipliera-t-il , et comment son inuoncence sera-t-elle reconnue? Sans doute, s'il n'attend son salut que des liommes , il est bien à craindre qu'il ne sorte jamais de sa triste situation j mais Dieu veille sur lui , et c'est la Providence qui se charge de le sauver , et de l'élever autant qu'il estbumiliéj vous en verrez la preuve dans la suite de son histoire.

Emilie. — Le roi d'Esypte, qui se nommait Pharaon , rêva un jour qu'il voyait sept vaches fort grasses j aussitôt après , il en vit sept autres qui étaient fort maigres. Les sept vaches maigres mangèrent les sept vaches grasses. Le roi s'élant éveillé envoya chercher les hommes les plus savans de l'Egypte pour lui expliquer ce songe 5 mais ces hommes ne le purent faire. Alors l'échanson se souvint de Joseph, et dit au roi qu'il lui avait expliqué son songe et celui du pannetier. On fit donc venir Joseph , qui dit au roi que les sept vaches grasses signifiaient sept années d'abondance , qui seraient suivies de sept années de stérilité, lesquelles étaient désignées par les sept vaches maigres. Après cette explication , Pharaon ne voulut pas que Joseph retournât en prison , et même il l'établit son surintendant dans tout son royaume , en le chargeant de prendre toutes les précautions convenables pour empêcher la famiue de ravager l'Egypte , pen-

DES JEUjNES demoiselles. 127

Jaiit les sept années de stérilité'. Joseph répondit parfaitement à l'idée que le roi avait de sa sagesse; il fît bâtir de grands magasins , où tous les Egyptiens furent obligés d'apporter, moyennant un prix convenu , le blé qui leur restait , après avoir prélevé , sur la récolte de chaque année d'abondance, le grain nécessaire à leur consommation. Quand ces sept années furent écoulées , arrivèrent les sept années de stérilité , pendant lesquelles les Egyptiens furent obligés d(; racheter des greniers du roi , le blé qu'ils avaient vendu à Joseph. Quand Pharaon vit cela , il admira davantage la sagesse de Joseph , et il le fit le plus grand seigneur de son l'oyaume.

HoRTEXSE Ce qui me fait le plus de peine

dans cette histoire , c'est que Joseph ne pense plus à son père Jacob 5 assurément ce bon vieillard aurait été fort aise d'apprendre que son fils Joseph, loin d'avoir été dévoré par les bètcs, était au contraire fort riche , et le second personnage du royaume d Egypte.

Eliza. — Cette réflexion , ma chère amie , prouve votre excellent cœur 3 mais attendez , vous verrez bientôt que Joseph ii'avait pas oublié son pire , et que Dieu même n'avait permis qu'il parvînt à cette élévation , qu'afîn de le mettre eu état de venir au secours dé son père et de sa famille. Emilie, continuez.

Emilie. — La disette qui élait arrivée en

Egyple se fit ressentir jusque dans le pays de Chanaan, où demeurait Jacob. Ayant appris que les Egyptiens vendaient du blé^ ce patriarche donna de l'argent à ses fils pour en aller acheter^ mais il garda Benjamen auprès de lui. Quand les en fans de Jacob parurent devant Joseph , ils ne le reconnurent pas ; mais il les reconnut fort bien , et faisant seni])lant de se fâcher , il leur dit : Vous êtes des espions , vous êtes venus dans ce pays pour trahir le roi. Ils lui rdpondirent : Seigneur , nous ne sommes point des espions , mais nous sommes frères et enfant du même père ^ nous avons un autre frère qui est resté à la maison , et nous en avions un autre qui est mon il y a long-temps. Vous mentez, reprit Joseph , et je ne vous croirai point , à moins que vous no m'ameniez ce jeune frère que vous dites que vous avez. Alors, les frères de Joseph, croyant qu'il n'entendait pas leur langage , se dirent entre eux : Dieu nous punit pour avoir vendu notre frère Joseph, qui nous priait d'avoir pitié de lui. Joseph qui n'avait pas oublié la langue de son pays , comprit bien ce qu'ils disaient, et leur dit : Retournez chez votre père , pour ramener votre frère Benjamen ; je garderai un de vous pour otage, et si vous ne revenez pas, je le ferai mourir. Les neuf fils de Jacob retournèrent aussitôt auprès de leur père ; mais ils furent bien étonnés de retrouver dans leurs sacs l'argent

qu'ils avaient donne pour payer le blé. Ils racontèrent à Jacob ce qvif leur était arrive ; mais celui-ci ne voulut point consentir au départ de Benjamen. Il fallut pourtant retourner en Egypte , quand le blé fut consommé ; et Jacob permit enfin à ses fils d'emmener avec eux leur frère Benjamen.

Julie. — Il fallait que Joseph eût une grande douceur , pour ne pas profiter de l'occasion qu'il avait de se venger de ses frères.

Eliza. — Tout autre que lui les aurait assurément fait arrêter , ou leur aurait du moins refusé le blé dont ils avaient besoin j mais il a d'autres senti mens , et au lieu d'exercer une vengeance qui aurait été basse et indigne de lui , c'est en leur faisant du bien qu'il veut les punir du mal qu'il en a reçu. Bel exemple à suivre par les clirétiens.

Emilie. — Quand Joseph vit Benjamen , il fit rendre la liberté à Siméon , qu'il avait retenu pour otage , et dit à son intendant de conduire ces étrangers dans son palais, et d'j préparer un gi'and repas. Ses frères eurent peur en entendant cet ordre , parce qu'ils craignaient qu'il ne leur fît des reproches au sujet de l'argent qu'ils avaient .trouvé dans leurs sacs. Mais Tinteudant , à qui ils firent part de leur crainte , leur dit d'être tranquilles , parce qu'il avait reçu leur argent. Quand Joseph fut venu , il leur demanda comi ,

] 5o ENCYCLOPÉDIE

ment se portait Jacob , et regardant son frère Eenjamen , les larmes' lui vinrent aux yeux , et il se retira un moment pour pleurer. Ensuite ils se mirent à table , et Benjarnen avait une portion cinq fois plus grosse que les autres. Le lendemain, Joseph leur fit donner du ble : mais il ordonna à son intendant de faire cacher sa coupe d'or dans le sac de Benjarnen. Quand ils furent partis 5 l'intendant courut après eux , et leur reprocha le vol de cette coupe. La coupe ayant e'id trouvée dans le sac de Benjamcn , Joseph voulut d'abord le retenir^ mais ses frères, Judas surtout , qui était leur aîné, lui firent des instances si touchantes et si vives, que ne pouvant plus résister à son émotion, ctavant fait sortir tout le monde, il se fit connaître ù eux, en leur disaut : Je'suis votre frère Joseph , que vous avez vendu ; ne craignez rien j c'est Dieu qui a permis cet événement , afin que je pusse venir à votre secours. Pharaon ayant appris que Joseph avait rétro vive ses frères , voulut que son père vint en Egvpte a', ce toute sa famille , pour s'y établir dans le plus beau paj's de son royaume.

HoRTENSE. — Jamais histoire ne m'a tant fait pleurer que celle là 5 mais je ne vous cacherai pas que je comnienr^is à en vouloir à Joseph de ce qu'au lieu de se faire siu--le-champ connaître à ses frères , il cherdliait à leur donner des inquiétudes , et à jouir , pour aipsi^dirCp de leurs frayeurs.

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Eliza. — L'inlcniiou de Joseph était bien de se faire connaître de ses frères ; mais il voulait aussi leur prouver qu'il avait tous les moyens de leur nuire et de les perdre s'il l'eût voulu , sans avoir recours à raccusation du crime qu'ils avaient commis en sa personne. Si , dôs la première entrevue , il leur avait dit : Je suis Joseph ^ sans doute ils auraient été effrayés , dans le premier instant ; mais leur frayeur se serait dissipée bientôt , et le remords de leur crime ne leur aurait point fait dire : C'est Dieu qui nous punit pour avoir vendu notre frère. Le remords e5t toute la vengeance q-u'il voulut tirer du mal qu'ils lui a\ aient fait. Emilie , aclicvez l'histoire de Joseph.

Stéphanie. — Comme Emilie doit être bien fatiguée, je vais dire en peu de mots , ce qu'il reste à savoir.

Quand les enfans de Jacoh furent arrivés dans leur pays , ils dirent à leur père : Piéjouissez-^ ous, Joseph n'est pas mort. C'est lui qui est le surintendant de Pharaon dans toute l'Egypte. Jacob eut bien de la peine à croire celte nouvelle ; mais quand il eut vu les présens de Josepli , il remercia Dieu , en pleurant de joie , et partit avec toute sa famille pour se rendre en Egypte. Quand il fut arrivé, Joseph l'embrassa avec de vifs transports de joie, et le présenta au roi qui lui demanda quel âge il avait. J'ai cent-trente ans , lui

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répondit Jacob , el les jours de mon voyage sur la terre ont e'ié courts et fâcheux. Pharaon kû donna un beau pays pour faire paître ses troupeaux , et 011 il vécut encore plusieurs années. " Avant de mourir , il prédit à ses enfans , qui sont les chefs des douze tribus d'Israël , tout ce qui devait leur arriver , et il assura à Judas , son fils ahié , que le sceptre ou l'autorité souveraine viendrait dans sa maison, et n'eu sortirait qu'au temps oùle Messie serait sur le point d'arriver. Après sa mort , on transporta son corps au tombeau de ses pères, dans la terre de Chauaan. Joseph vécut un grand nombre d'années , et fit jurer en mourant , à ses enfans ^ que lorsqu'ils sortiraient de l'Egypte, ils emporteraient ses os, pour les mettre auprès de ceux de Jacob.

Pauline. — Je me rappelle que madame Sophie nous dit dernièrement , que l'Histoire Sainte est remplie de figures , c'est-à-dire d'événemens qui sont la représentation de ce qui est arrivé jepuis la venue de Jésus-Christ^ trouve-t-on de ces figures dans l'histoire de Joseph ?

Stéphanie. — Elle en est remplie, ou plutôt ce n'en est quuue seule, fort belle et fort claire, de la vie de Jésus-Christ notre Seigneur. Les frères de Joseph nous représentent le ti'aître Judas qui vendit Jésus-Christ, dont Joseph est la figure. La prison de Joseph nous représente les souffrances du Messie pendant sa passion j l'é-

chanson de Pharaon , auquel il avait prédit sa rentre'e à la cour^ est le bon larron , à qui Jésus- Christ annonce sa prochaine entrée dans le paradis , la délivrance de Joseph , c'est la résurrection de Jésus-Christ, qui sort du tombeau, trois jours après sa mort; son exaltation à la cour du roi d'Egypte, et son autorité dans ce royaume , signifient le triomphe du fils de Dieu fait homme , et son empire sur toutes les créatures. Les cnfans de Jacob, à qui leur frère se fait connaître, désignent le peuple juif, qui un jour reconnaîtra le Messie , qu'il a persécuté et crucifié ; et ce beau pays où s'élal^lit Jacob , avec sa famille et ses troupeaux , nous figure le royaume des cieux , que Jésus nous a mérité par ses souJGTrances , et où il règne éternellement avec Dieu son père. Ressouvenez-vous bien, mesdemoiselles , de cette explication , qui vous apprend avec quelle attention et quel respect vous devez écouter l'histoire des événemens arrivés chez le peuple hébreu, avant l'avènement du Messie.

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XVIIP CO?sVERSATïON.

I\Iada.aie SOPHIE, EUGÉNIE, CAE.GLINE, JULIE ^ PAULINE.

Julie — Je ne sais que penser, madame, du silence de maman , et de l'abandon où elle me laisse. Est-ce qu'elle aurait à se plaindre de moi ? ou lui auriez -vous porté des plaintes sur ma conduite? En ve'riië , je suis comme une folle, et rien au monde ne serait plus malheureux pour moi que de perdre l'amitié de maman , et de devenir pour elle un sujet d'indifférence.

Mad. Sophie. — Il faut que je vous le dise , Julie, votre maman n'est point contente de vous, et elle trouve que vous ne faites aucun progrès. Elle m'a écrit à votre sujet une lettre de reproches, qui tous sont bien fondés. Il est vrai que je suis un peu la cause de cette lettre ; car je n'eus aucun éloge à lui faire de vous la derniL-rc fois qu'elle vint ici. Puisque vous êtes la première à me parler délie , et que vous voulez savoir pourquoi elle vous tient rigueur, je vais vous répondre en présence de ces demoiselles, qui vous connaissent aussi bien que moi, et dont les défauts, quoiqu'elles s'en corrigent, il est vrai; de jour en jour j doivent les empêcher de

s'enorgueillir en voyant les vôtres, et de vous mépriser.

Pauline. — Dernièrement, madame, vous me dites tous les miens devant mes compagnes , qui ne m'ont pas méprisée pour cela , et m'ont même engagée à faire des amitiés à Louise. Aujourdliui, si vous avez encore des reproches à me faire j je suis toute prête à les écouter, et à en profiter 5 parce que je sens que vous avez raison , et que c'est votre attachement pour nous qui vous porte à nous dire tous nos défauts.

Julie. — Au moins, je n'ai pas celui d'être nère et dédaigneuse , ni de rien dire à qui que ce soit des choses qui fassent de la peine.

Mad. Sophie. — Il est vrai, ma chère; et c'est une justice à vous rendre, qu'aucune de vos compagnes ne se plaint de vos propos ni de vos procédés : mais qu'est-ce que cela prouve , si ce n'est que vous n'avez pas tous les défauts réunis? C'est bien assez que vous en ayez quelques-uns 5 et quand vous n'en auriez qu'un seul , ce serait encore trop ; car une demoiselle bien née et bien élevée n'en doit avoir aucun.

Caroline. — Est-ce qu'il est possible, madame, de n'avoir aucun défaut? est-ce qu'une demoiselle doit être vuie sainte , comme celles dont nous lisons îa vie tous les jours?

Mad. Sophie. — Oui, ma chère, une demoiselle ne doit avoir que de bonnes qualités,

î36 ENCYCLOPÉDIE

et aucun défaut. C'est une chose qui para't d'à-' bord bien difficile, parce que nous sommes toutes plus portées au mai qu'au bien , et que nous nous imaginons que nos défauts nous resteront toujours, si nous ne les faisons disparaître tout d'un coup. C'est une erreur bien dangereuse , et qui serait cause que nous ne nous corrigerions jamais. Non, les plus légers défauts ne s'en vont pas même aussitôt qu'on le veut; et comme on ne les contracte que peu à peu , ce n'est aussi que peu à peu que l'on s'en corrige. Avec du courage et de la ])onne volonté , on en vient à bout. Julie, par exemple, qui ne se lève et ne va jamais aux exercic<îs qu'après les autres , si elle veut bien s'en donner la peine , et prendre là dessus une bonne résolution , verra sa paresse diminuer peu à peu , et fiuira un jour par être aussi diligente que ses compagnes.

Julie. — Dès demain , madame, je me lèverai , et je me rendrai aux exercices avant toutes l.\s autres.

Mad. Sophie. — Ce n'est point ce que j'exige encore de vous , parce que vous demander trop , ce serait ne vous demander rien : ce sera bien assez si vous ne vous faites pas dire deux fois de vous lever , quand la cloclie aura annoncé le réveil et le lever, et si vous n'arrivez pas à la prière après tout le monde. Ordinairement, quand on veut se corriger, on va toujours au-delà de ce

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qu'on doit faire, o;i de ce qu'on doit e'viter; mais cet empressement n'est qu'une ferveur passagère , et qui s'éteint bientôt , parce que ce n'est qu'un mouvement auquel la réflexion n'a point de part. Il faut donc que vous vous mettiez bien avant dans l'esprit , que votre devoir consiste actuellement à n'èlre point paresseuse, et non à être un modèle de diligence. Pour cela , songez souvent à tous les inconvéniens qui résultent de la paresse.

Julie. — Plus je tarde à me lever , et moins j'en ai le désir; il me semble que je suis retenue au lit par une cliaîne que je ne saurais briser 5 et quand , après avoir raisonné avec moi-même , je prends la résolution de le quitter , j'y retombe presqu'aussitôt, en médisant à moi-même, encore ua moment. Cependant , je fais un effort, et après quelques instans d'un sommeil agité et interrompu je me lève, triste, ennuyée, et je m'habille avec humeur.

Mad. Sophie. — Votre tête est-elle bien saine, et votre esprit bien tranquille ?

Julie. — J'ai la tête pesante et l'esprit tourmenté; j'ai honte de moi-même, et je ne saurais lever les yeux en voyant mes compagnes prêles à partir, quand à peine j'ai commencé à mettre mes vêtemens. Je suis bien plus lion» teuse j quand j'entre après elles pour assister à la prière , car elles me regardent toutes , et ma-

dame Elisabelli prend un air si se'vère , que je perds toute contenance, et que je rougis comme si j'avais commis une indécence.

^lad. Sophie. — C'en est une assurément d'être cause, par votre paresse, des distractions de vos compagnes. Voilà pour le commencement de la journée, il n'est pas difficile de juger qu'elle continuera et finira d'une manière non moins désagréable pour vous et pour les autres.

Julie. — Je ne me sens de goût pour rien j je n'ai aucun courage, et je voudrais toujours dormir.

Mad. Sophie. — C'est la raison pour laquelle , non seulement vous ne travaillez pas , mais encore vous empécliez les autres de travailler ou d'étudier , en leur parlant sans cesse , ou en leur faisant de petites malices qui les obligent de vous répondre. Aussi, êtes -vous, Julie, la moins instruite de vos compagnes , et depuis deux ans , n'avez-vous fait aucun progrès Jii dans l'écriture, ni dans le dessin , ni dans la broderie , ni dans la musique , ni dans la gcograpliie , ni dans la grammaire , ni dans Thistoirc. La danse est le seul art dans lequel vous ayez un peu avance. INlais en cela, vous n'avez aucun avantage sur les autres 5 et même, dauseriez-vous mieux qu'une danseuse de profession , la danse n'étant qu'un exercice du corps, vous n'auriez certainement aucun motif de vous en prévaloir pour faire excuser votre paresse.

DES JEUNES DEMOISELLES. i 09

Eugénie. — Julie , pourtant , ne manque pas de dispositions , et je suis persuadée que si elle voulait se donner la peine d'apprendre, elle réussirait comme une autre.

jMad. Sophie. — Ce n'est pas l'esprit que je lui refuse , je sais qu'elle en a ; elle n'est que plus coupable de ne vouloir pas le cultiver; c'est un talent que Dieu lui a donné pour le faire valoir, et qu'elle enfouit par la paresse. Pensez - vous ^ Julie , que la danse suffise pour faire une bonne éducation? Quand vous serez une grande fille , et que vous vivrez au milieu du monde , n'aurezvous autre cliose à faire que de danser? Dans les compagnies où vous vous trouverez, ma chère, on ne dansera pas toujours ; on fera la conversation, on vous adressera la parole ; or, si vous n'avez rien appris, que pourrez-vous dire? Si vous n'avez pas étudié votre grammaire , comment pourrez-vous vous exprimer? Vous ferez sans doute en parlant beaucoup de fautes qui feront rire les hommes et les femmes qui vous enten-dront, et qui ne pourront s'empêcher de dire entr'eux : voilà une demoiselle bien ignorante et bien mal élevée ! Quelle honte pour vous et pour vos parens !

Paulin K. — J'ai une cousine qui se trouve dans ce cas-là. Comme on parlait un jour , dans ime compagnie, d'un roi grec, nommé Alexandre le-Grand , elle demanda à une dame qui

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était près d'elle , s'il y ayait eu un roi de France de ce nom , et à quelle race il appartenait. Un autre jour, voyant un livre bien relié, elle dit : i'oilâ une belle ouvrage 5 et une autre fois , elle parlait de Madrid , comme de la capitale du Portugal, et elle disait que si elle était bien riclie, elle prendrait une chaise de poste , et s'en irait en Amérique.

Mad. Sophie. — Votre cousine, ma clicre Pauline , n'a donc reçu aucune éducation?

Pauline. — Elle a eu pourtant bien des maîtres et des maîtresses ; mais elle n'a pas voulu profiter de leurs leçons , parce qu'elle était fort paresseuse, et qu'elle se levait toujours fort tard, ce qui lui causait de grands maux de tête , et lui ôtait l'attention nécessaire pour apprendre. En revanche, elle sait bien chanter et dause avec beaucoup de grâce; mais elle a beau faire , avec sa voix , et avec ses jambes , elle ne se marie point , parce qu'aucun homme ne se soucie de la demander à son papa et à sa maman.

Julie. — Oh ! que je serais honteuse d'être ignorante comme cette demoiselle ! A sa place , je ne voudrais aller nulle part.

Mad. Sophie. — Eh ! bien, ma chère, je vous prédis que vous ne vaudrez guère mieux , si vous ne faites aucun effort pour vaincre votre paresse, et que vous finirez par n'être dans le monde

DES JEUNES DEMOISELLES. l^î

, qu'un objet de risée pour les femmes , et de mépris pour les liommcs.

Julie. — Comment faut il donc que je fasse, madame, pour n'être point paresseuse?

Mud. Sophie. — Il faut, aussitôt que vous entendez le premier coup de la cloche , vous lever promptement , et sans réflexion ; car si vous raisonnez avec vous-même , la paresse est là qui répondra, encore un instant, et qui finira par vous attirer dans le piège. Il en sera de même de tous les -autres exercices auxquels vous devez vous rendre au moment que le signal en est donné. C'est à cette exactitude que je connaîtrai si vous êtes bien dans la résolution de vous corriger.

Eugénie. — Je lisais dernièrement, dans un livre de piété , qu'un solitaire était si attentif à se rendre à ses exercices , au premier son de la cloche , qu'il lui arriva un jour qu'il écrivait , de laisser une lettre a demi-formée , pour aller où son devoir l'appelait , et qu'à son retour dans sa cellule , il trouva cette lettre achevée. Je pense que Julie voudrait bien être diligente , à condition qu'en revenant au travail , elle trouvât sa tâche toute faite.

Mad. Sophie. — Pourquoi , Eugénie , après avoir cité un trait édifiant et instructif, ditesvous une malice à Julie ? Ceci est encore un reste de votre vieux levain , c'est-à-dire , de votre pen"

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cliant à la méchanceté. Voilà , comme en voulant blâmer un défaut dans les autres , on tombe soi-même dans un défaut plus grand , qui est de manquer de charité. Au reste , vous ne devez pas croire , ma chère , que vous soyez ime fille parfaite , pour vous être un peu corrigée de votre caractère malicieux qui vous rendait insupportable dans votre famille et à vos compagnes. Vous avez encore quelques défauts dont je me propose de vous parler bientôt.

Eugénie. — Je prendrai toujours en bonne part ce qu'il vous plaira , madame , de me dire sur mes défauts, au sujet desquels je ne me fais point illusion.

Mad. Sophie. — J'aime en vous, ma chère, cette franchise et cette sincérité, qui vous portent à reconnaître les tons que vous avez. Ce sont des qualités précieuses avec lesquelles on perd beaucoup de défauts et l'on acquiert bien des vertus. 11 en est des maladies de Fàme comme de celles du corps 5 si un malade cache son mal, ou n'en veut pas convenir, comment le médecin pourra-l-il travailler à sa guérison ? Si , au contraire , il dit franchement dans quelle partie du corps il est malade , il est aisé de lui administrer le remède qui doit lui rendre la santé. Puisque vous convenez que vous avez des défauts ^ je j)ense qu'il suffit de vous les indiquer une fois , pouru'éire plus dans le cas de vous en parler.

EuGÉKE. — Je prévois , Madame , les reproches que vous m'allez faire , parce que je me les fais cliaque jour , et même à chaque instant ; mais comme je pourrais encore me flatter, et en trop accorder à mon amour-propre , voudriez vous me dire ce qui me manque , pour n'avoir plus que des éloges à recevoir.

Mad. Sophie. — Vous aimez beaucoup trop les friandises , Eugénie , car vous en mangez toujours , même pendant l'e'tude et le travail j et il paraît que vous y employez tout l'argent que votre maman vous donne pour vos menus plaisirs. Si vous n'e'iiez qu'un enfant, je vous pardonnerais j mais en voyant une demoiselle de douze ans , ne respirer que pour les bonbons , ne doisje pas penser que la gourmandise , ce de'faut si méprisable , a fait chez elle des progrès , qui tôt ou tard seront funestes à sa santé ? En effet , ma chère , d'où viennent ces maux d'estomac, ces dégoûts , ces maux de tète , dont vous êtes continuellement tourmentée ? Pourquoi la nourriture ordinaire nVt-elle aucun attrait pour vous, et sortez-vous de table sans presque avoir touché aux mets que l'on vous a servis ? si ce n'est que votre estomac , rempli d humeurs , a perdu tout appétit , et que votre goût affadi ne peut plus être excité que par ces funestes douceurs.

Pauline Eugénie a souvent voulu me donner de ces friandises , dont ses poches sont tou-

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jours pleines 5 mais je les ai toujours refusées , depuis qu'en ayant mangé un jour en assez grande quantité , je me trouvai si malade , si malade , que le cœur me manquait, et que je fus sur le point de mourir.

Eugénie. — Je voudrais bien ne plus manger de bonbons ; mais je m'y suis tellement habituée qu'ils sont , pour ainsi-dire , devenus un besoin pour moi.

Mad. Sophie. — Vous voyez donc bien clairement que rien n'est plus dangereux que de contracter une mauvaise habitude, parce que cette habitude se change en un besoin , auquel il est ensuite très-difficile de renoncer? Ecoutez-moi, je vais vous donner un conseil qui vous corrigera , si vous le suivez. Quand votre maman vous aura donné de l'ai-gent, vous m'en ferez la dépositaire , sans en retenir la moindre pièce de monnaie , et quand vous vous sentirez le besoin de manger des friandises , vous me prierez de vous en faire acheter , car je ne prétends pas vous en priver entièrement et tout d'un coup, de peur que vous ne fassiez une maladie.

Eugénie. — Je n'oserai jamais, Madame, vous demander de l'argent pour un si mauvais usage, ni vous prier de me faire acheter des choses que vous savez être nuisibles à ma santé.

Mad. Sophie. — • Si je vous en donne la permission , vous n'avez pas de raison pour crain-

DES JEVSES DEMOISELLES- l/f'S"

<lre de me demander. En attendant , je voua ferai donner , sur votre bourse , quelques 'doùéèurs'''de supplément à vos dej'éunc's et à vos goûtes. Ea voilà assez pour aujourd'hui, mesdemoiselles j un autre jour nous passerons en revîfé beaucoup d'autres défauts , dont nous n*avons pas encore parle , et nous aurons de plus , en notre compagnie , Alexandrine et Hosalie.

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