‹ Encyclopédie des sciences médicales (volume 2)Chapitre 43 sur 58 · DU SOMMEIL ET DE LA VEILLE · texte numérisé non relu

DU SOMMEIL ET DE LA VEILLE

La veille consiste dans l’exercice des sens et des mouvements dépendants de la volonté. Dans cet état, le cerveau jouit de foute son activité : il reçoit les impressions que chaque sens lui transmet; il les conserve ou les prolonge. C'est k la faculté dont il jouit de retenir les sensations, que nous sommes redevables de celle de les comparer et de former des jugements. — Le sommeil est le repos des sens et des mouvements volontaires ; il est un des grands bienfaits de la nature ; il nous procure en quelque sorte le bonheur de renaître chaque jour, et de jouir, pour ainsi dire, d’une vie nouvelle. Sans le sommeil, combien la vie aurait peu de charmes ! comme la sensibilité s’émousserait rapidement!

« Otez k l’homme, a dit un philosophe de » ce siècle, le sommeil et l’espérance, et « il sera l’être le plus malheureux. »

[ On s’est épuisé eu conjectures sur

les causes qui produisent le sommeil.

Empedocles, chez les Grecs, explique sou retour périodique par le refroidissement gradué de la chaleur animale; d’autres pUilosophés.dt) son temps l'attribuaient k la compression du cervelet par ses lûmes auxquelles iis donnaient , on ne sait comment, la faculté de se redresser. L’épuisement du fluide nerveux fut k son tour considéré comme la cause déterminante du sommeil ; on le fit consister enfin dans la congestion des humeurs vers la tête. Il serait facile de mentionner plusieurs autres hypothèses au moins inutiles et aussi invraisemblables que les précédentes (l). Nous nous contenterons de dire que les physiologistes modernes regardent le sommeil pomme une conséquence naturelle à la fatigue des organes de la vie de relation, qui ont besoin de se reposer pendant un certain temps, pour mctlre en exercice et établir les relations propres k la veille (2). ]

La propension au sommeil qu’éprouvent tous les animaux après le repas dépend de ce que les forces, déterminées vers l’épigastre, pour le travail de la digestion, s’exercent moins dans les autres parties de l’économie. Si elle était due, comme le prétendent les mécaniciens, à la compression de l’aorte placée derrière l’estomac, il s’ensuivrait presque toujours des apoplexies mortelles ou des hémoptysies graves; mais il est prouvé que l’on n’a pas k redouter celte compressionjduns l’état naturel ; car l’esto-

(1) Barthez, par exemple, regardait comme causes du sommeil : 1° un affaiblissement direct du système des fortes sensitives, qui fait tomber l'excitation des forces motrices ; 2® un ordre constant, mais diversement modifié par l' habitude, qui veut que le sommeil alterne avec la veille ; 3orinlluence sympathique qu'a sur tous les organes une succession immédiate de la chute à l’excitation des forces sensitives d'un organe particulier. Qill tupere capiut. (I. B.)

(2) Ce paragraphe n été substitué k quelques considérations purement hypothétiques qui avaient pour objet d'établir que le sommeil avait son siège clans le diaphragme et les organes épigastriques.

On peut dire qu’en général l'épigastre était pour Tourtelle une sorte de pivot physiologique autour duquel il tournait sans cesse. J'ai cru devoir faire disparaître partout les truçcs de celte idée bizarre. (I. B.)

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mac remonte en s'avançant vers la ligne Manche, à mesure qu'il sc remplit, et laisse en arrière, vers sa petite courbure, un espace plus grand et plus libre qu’auparavant.

Le froid produit le sommeil ; et un homme qui s'endort en plein air, quand le thermomètre est h huit ou neuf degrés au-dessous du terme de la congélation, y meurt pour l’ordinaire, au lieu que celui qui est en action peut supporter impunément un froid déplus de soixnnte-dix degrés. Le froid cause la mort en concentrant entièrement les forces au Centre, au détriment des autres parties, et en convertissant l’action en un spasme violent, qui la détruit. Spallanzani a produit, par le moyen du froid, un sommeil artificiel sur des grenouilles qu’il avait recouvertes de neige et de glace, et le sommeil eut lieu pour celles dont il avait épuisé les vaisseaux, comme pour les autres auxquelles il avait laissé tout leur sang. On sait que ces animaux peuvent vivre quelques heures encore après que la circulation a cessé. Ces expériences démontrent clairement que le froid n'occasionne pas le sommeil en donnant lieu à la compression du cerveau. — L’action du cerveau est singulièrement diminuée durant le sommeil profond; il ne lui en reste que ce qui lui est nécessaire pour la vie, et il est entièrement insensible aux impressions externes. Ce n’est que dans le sommeil léger, et quand le cerveau conserve un certain degré d’action, que l’on a des songes : il se retracealors, d’une manière ordinairement confuse, les sensations de la veille : aussi sont-elles vagues et sans ordre, agréables ou désagréables, suix’ant les dispositions individuelles, l’état des fonctions nutritives, etc. Les irritations qu’éprouvent les organes intérieurs, et qui aboutissent au cerveau, y déterminent aussi des sensations de douleur et de plaisir analogues aux désirs et aux inquiétudes qu'on a éprouvés durant la veille , et souvent aussi à la nature des fonctions de l’organe qui porte son irritation au cerveau.

C’est ainsi, par exemple, que l’irritation des parties de la génération, renvoyée sympathiquement au cerveau durant le sommeil, fait naître de douces illusions et des plaisirs qui, quoique imaginaires , n’enst»ntp as moins sentis. Voyezcc jeune homme en qui la vie surabonde, et qu'une imagination ardente a fait voltiger, durant la veille, de beautés en beautés *. il dort entre les bras des amours et au

Hygiène.

sein de la volupté; il croit donner de tendres baisers à celle qui a le plus excité scs désirs amoureux ; ses membres éprouvent le trémoussement du plaisir, et il en épuise la coupe, comme s’il jouissait réellement; les marques en sont certaines, et il ne peut les méconnaître à son réveil. C’est ainsi que le si lencc de la nuit rappelle à l’imagination les objels qui l’on frappée vivement pendant la veille. Le chasseur croit errer dans les forêts et poursuivre 1g gibier, le juge rêve aux procès, le cocher à son équipage, etc.

a Omnia qu« «ciisii volruntui’ Tôla diurno,

» Temporc oocturuo reddil arnica quics :

• Vrnator drfessa toro cuni membra reponif,

» Men* tnincu ad tylvaact suu lustra redit,

» Judicibus jitej, nurig'ü «omnia currus, etc. »

Lorsque le sommeil estl’efTct des causes naturelles, et que sa durée est proportionnée aux besoins du corps, il le restaure et le rend plus agile et plus dispos. Cet état suspend l’exercice des sens externes et des mouvements volontaires ; le pouls est plus lent, la respiration moins fréquente, le mouvement péristaltique de l’estomac et des intestins plus faible; le cours du sang et des humeurs est ralenti, les sécrétions et les excrétions diminuées, et surtout la transpiration. Insensiblement les forces, concentrées dans un point, se distribuent ù tonies les parties dans des proportions convenables ; les nerfs et les muscles reprennent leur activité, et la veille revient. Lorsque le sommeil est porlé à l’excès, ou produit par des causes vicieuses, il débili tele corps et le rend pesant; il diminue l’activité des sens et les forces de la vie ; la sensibilité s’émousse de plus en plus, et le corps tombe dans le relâchement; il s’amollit, engraisse, et devient ainsi moins propre à remplir ses fonctions. Il est également nuisible aux opérations de l’âme, et surtout à la mémoire , parce qu’il détend et affaisse les fibres cérébrales, et brise leur ressort. — 1» Le sommeil, pourètre salutaire, ne doit pas excéder certaines bornes; il ne doit pas durer moins de six heures pour un adulte bien constitué et menant une vie réglée, et jamais plus de huit ou neuf au plus. — 2* La chambre à coucher doit être retirée et éloignée de toute espèce de bruit. Moins le corps est exposé à l’action des impressions externes, mieux on goiUc le repos. C’est une mauvaise méthode de conserver dans les dortoirs de la lumière pendant la nuit. 3» L'appar-

Cl I

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tcment où l'on se couche doit être vaste et bien aéré. L’air doit y être fréquemment renouvelé, et il convient d’y entretenir constamment les fenêtres ouvertes, excepté durant le temps qu’on s’y livreau sommeil. — \° Il faut n’éprouver aucune gènedanslelit, etquclecorpssoit dans une position presque horizontale, excepté la tète, qu’il est bon d’avoir un peu élevée. Il est nuisible de dormir à moitié assis, de manière que le corps fasse un angle avec les extrémités inférieures. Cette situation rend difficile la circulation du sang et des humeurs dans les viscères du bas-ventre, et produit des difformités dans l’enfance et la jeunesse. — 11 paraît, d’après la forme et la situation de l’estomac, que la position la plus favorable à la digestion, surtout lorsqu’on se couche peu de temps après avoir pris beaucoup d’aliments, est sur le côté droit. Dans la situation contraire, les aliments ont une pente qui rend difficile leur passage dans les intestins, et ils gênent nécessairement par leur volume les mouvements alternatifs du diaphragme, et par communication ceux du cœur. Lorsqu’on est couché sur le dos, ils déterminent assez souvent le cauchemar ou des pollutions nocturnes. La position de l’homme couché sur la droite n’expose pas aux mêmes inconvénients; on n’a pas à redouter la chute précipitée des aliments dans le duodénum, vu que la partie inférieure de l’estomac se recourbe obliquement, de devant en arrière, vers l’orifice supérieur, mais un peu plus bas, et que d’ailleurs l’estomac , d’après l’observation de Galien, éprouvant, durant la digestion, un mouvement de perisiase, ce mouvement retient les aliments dans l’estomac, et ne diminue qu’à proportion que la coction se fait, jusqu’à ce qu’étant achevée, il soit remplacé par le mouvement péristaltique. Ce n’est que lorsque la digestion se fait mal , que l’on change naturellement à chaque instant de situation, que l’on se couche tantôt sur la droite, tantôt sur la gauche, puis sur le dos ou sur le ventre : la nature, inquiète dans celte circonstance, s’aide elle-même par ce changement de position. — 5° Les veilles prolongées ne sontpasmoins piéjudiciables à la santé que le sommeil porté à l’excès ; elles dérangent l’ordre des fonctions; elles déterminent des efforts trop long-temps soutenus dans les organes qui ont besoin de repos, et les mettent dans une sorte de tension nui-

sible. Ces organes sont surtout ceux situés dans la région épigastrique, dans lesquels elles entretienneut un spasme habituel. En un mot, les veilles forcées abrègent la vie et la remplissent de maux.

Le sommeil est indispensable, et plus encore après les travaux de l’esprit qu’après ceux du corps : c’était sans doute d’après sa nccéssité bien reconnue, que les Tréséniens sacrifiaient sur le même autel au Sommeil et aux Muses (1).

On a souvent agité la question de savoir si la digestion se faisait mieux durant le sommeil que pendant la veille, et s’il était plus salubre de dormir que de veiller après le repas. Pour résoudre ce problème, il faut d’abord avoir égard à l’habitude et au climat. En général, l'habitude de se livrer au sommeil après le repas est, toutes choses égales d’ailleurs, moins dangereuse pour les personnes qui font habituellement des exercices violents, ou dont les travaux journaliers sont durs et pénibles, et qui dorment peu la nuit, tels que les gens des campagnes, les vignerons, etc. Les habitants des pays chauds sont aussi dans l’usage de dormir après leur dîner. Loiu de blâmer cette coutume, je pense au contraire qu’elle est très - avantageuse, par rapport à la chaleur excessive du milieu du jour, qui détourne de l’estomac les forces nécessaires à la digestion. Mais il n’en doit pas être de même dans les climats froids et tempérés, au moius pour la plupart des individus. — Il faut distinguer deux classes de personnes.

Les unes ont les nerfs si délicats que l’excilement le plus léger suffit pour déranger l’ordre des mouvements et les tendre irréguliers, ou, comme l’a très-bien dit Bordeu, elles se sont fait une telle habitude de méditer, qu’elles s’épuisent sans cesse en réflexions. D autres ont des nerfs dont l'action est forte et constante, et dont rien ne peut en qi*lque sorte troubler l’accord et l’eusembledes mouvements.

Les choses considérées sous ce point de vue, on peut assurer que les enfants, les femmes d’une constitution délicate, la plupart des gens de lettres, et généralement toutes les personnes dont le genre nerveux est très-mobile, ont besoin de dormir pour bien digérer. La nature, durant le sommeil, est plus maîtresse d’clle-mème ; elle emploie utile—

(i) Pausanias, lib. u, Corinth.

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ment une somme de forces nécessaire pour le travail de la digestion ; la veille, au contraire, peut exciter l’action des nerfs, qui est plus lente et plus difficile dans l’état contraire, parce que les causes d’irritation se renouvellent prcsqu’à chaque instant pendant la veille. — Dans les pays chauds, la méridienne est utile, non pas seulement pour se soustraire à la chaleur excessive du milieu du jour, mais encore parce que le sommeil ramène vers la région épigastrique une partie des forces nécessaires à la digestion, que la chaleur fait diverger à l’organe extérieur. — Le sommeil engraisse certains animaux qui digèrent en dormant.

Il ne faut pas néanmoins conclure de là que le sommeil soit absolument nécessaire à la digestion des aliments; car l’impinguation n’est pas toujours un signe certain que cette fonction s’opère d’une manière convenable. Il est beaucoup de personnes qui, avec un grand embonpoint, digèrent difficilement et péniblement. — La nature a destiné la nuit au sommeil ; rien n’est plus contraire à l’ordre des choses qu’elle a établi, et par conséquent à la santé, que de veiller la nuit.

C’est particulièrement sur l’économie animale que le mouvement diurne de la terre fait remarquer son influence d’une manière bien sensible. On observe dans chaque individu, et principalement chez ceux qui ont le système nerveux très-mobile, des changements qui correspondent aux quatre points cardinaux :

mais le plus marqué est celui qui arrive le soir, et qui consiste dans une petite fièvre caractérisée par la précipitation du pouls, la lassitude et la propension au sommeil, qui augmentent insensiblement jusqu’après minuit. Cette fièvre est utile, en ce qu’elle tend à opérer la dépuration des humeurs, et à élaborer complètement la matière des sécrétions : aussi se termine-t-elle d’une manière vraiment critique, par d’abondantes excrétions, et surtout par celle de l’humeur pcrspirablc. Il résulte de là que celui qui, au lieu de se livrer au repos nocturne, veille durant l’accès fébrile destiné à séparer et à épurer les humeurs, trouble et déconcerte l’appareil des mouvements qui doivent opérer d’aussi salutaires effets, et se prépare une foule de maux inévitables. — Les vapeurs des matières qu’on brûle pour s’éclairer aug-

mentent encore le danger des veilles, en altérant l’air, et en le rendant egalement nuisible aux yeux, aux nerfs et aux poumons. C’est au grand travail de nuit qnc le poète Milton dut la perle de la vue.

Enfin les veilles nocturnes ruinent promptement les tempéraments les plus robustes, comme le prouvent la débilité dans laquelle tombent bientôt ceux qui, selon l’expression vulgaire, font du jour la nuit et de la nuit le jour ; leur visage pâle et blême dénote les affections graves auxquelles ils ne tardent pas à être sujets. On ne s’écarte pas impunément de la nature, et on n’enfreint pas ses lois sans s’exposer à des maux réels. C’est elle-même qui, par la qualité de l’air, plus frais et plus humide la nuit que durant le jour, par les ténèbres, par le silence, par l’exemple de presque tous les êlres vivants, indique à l’homme le temps où il doit se livrer au repos. Le sommeil est alors bien plus tranquille, plus profond et répare bien davantage ; tout est calme, et les organes des sens ne sont pas exposés à autant de causes d’irritation que durant le jour, où ils sont sans cesse frappés par la lumière, le calorique, le froid, le bruit et plusieurs autres causes inévitables, qui mettent obstacle au sommeil, et l’empêchent d’être tranquille et restaurant. — Il n’est pas possible de prescrire d’une manière fixe et précise à chaque individu le temps qu’il doit donner au sommeil : il est une foule de circonstances qui rendent variable la nécessité de dormir plus ou moins d’heures.

Les enfants, les jeunes gens et les femmes doivent dormir davantage que les hommes d’un âge moyen et les vieillards. Les pituiteux doivent prolonger la veille plus que les bilieux, les mélancoliques et les personnes qui ont beaucoup d embonpoint ; celles-ci doivent moins dormir que celles qui sont maigres et d’une constitution sèche. On dort davantage en hiver, qui eslla saison du repos, et au commencement du printemps, que durant l’été et la première partie de l’automne. Il convient en général de faire moins d’exercice et de se livrer plus longtemps au sommeil durant les constitutions chaudes et sèches, et moins dans celles qui sont chaudes et humides; car comme l’avait observé le vieillard de’ Cos, « le sommeil humecte et relâche le » corps, et la veille le dessèche. »

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