DES SENSATIONS
L’âme a la plus grande influence sur le corps del’homme. Les diverses affections quelle éprouve font naître dans l’organisme des changements utiles ou nuisibles, selon qu’elles opèrent la concentration ou l’expansion des forces , selon qu’elles favorisent leur libre circulation, ou qu’elles la gênent. Ce sont ces mêmes affections qui déterminent la volonté :
celle-ci naît du sentiment qui nous attache aux objets qui agissent sur nos sens ou qui nous en éloigne , selon que lcua impression est agréableoupénible. Néanmoins le moral est dans une plus étroite dépendance du physique ; car toutes nos idées et nos affections viennent des sens, et doivent leur origine aux ébranlements des cordes nerveuses, qui, se propageant au cerveau , produisent le plaisir et la douleur. — Les sensations sont absolument nécessaires à la vie physique autant qu’à la vie morale : ce sont elles qui mettent en activité les différents foyers de la sensibilité , et qui établissent en quelque sorte leur contre-balancement réciproque; elles apprennent à connaître les objets qui sont hors de nous , et qui peuvent contribuer on nuire à notre conservation. Le fœtus partage celles de sa mère lorsqu’il est encore renfermé dans son sein ; ce n’est qu’à l’époque de sa naissance qu’il commence b éprouver les siennes propres d’une manière marquée.
Les agitations et les vagissements de l’enfant qui vient de naître sont autant d’effets qui décèlent ses besoins et scs rapports avec les objets extérieurs ; ses sens sont affectés d’impressions pénibles dans les premiers instants; mais insen-
siblement ils s’habituent à ces impressions, et dans la suite iis n’en sont pas trop irrités. Il n’y a que le tact et le sens gastrique qui soient agissants les premiers jours j mais à mesure que la vie fait des progrès , les autres sens se développent et deviennent actifs, et l’on voit l’enfant se montrer sensible aux impressions des sons et de la lumière. Peu à peu le principe sensitif déploie son énergie, le cerveau acquiert la faculté de retenir les sensations qui lui sont transmises, et de se les retracer ; l’âme compare des idées, en saisit les rapports et forme des jugements. C’est à cette époque que commence la vie morale ; l'homme a la conscience de son existence et des êtres qui ne sont pas lui; il montre du penchant pour les objets que l’expérience lui a appris être propres à renouveler l’aclivitc de ses sens et à lui procurer des sensations agréables, et de l’aversion pour ceux qui nuisent à son existence. — La sensibilité, qui, comme je l’ai déjà dit, est l’élément delà vie, se développe donc avec les organes ; il en est de même de l'entendement.
r Prcctcrca gigni pariter cutu corporc et una
> C.rrscerc sentîmus, pariterque seneacere nientcni. ■
Les facultés intellectuelles ne seraientelles donc autre chose que la sensibilité elle-même ou la puissance de recevoir les impressions des objets extérieurs? A la vérité, les opérations mentales semblent croître et s’étendre en même temps que le système organique ; la pensée s’active à un certain âge , se ploie à tous les états du corps, languit avec lui durant la maladie et la vieillesse, et faiblit avec la machine. Néanmoins il ne paraît pas vraisemblable que l’intelligence soit une propriété de la matière organisée ; car la
HYGIÈNE
sensation n’est pas la pensée, quoi qu’en disent certains philosophes modernes, et il n’existe aucun rapport entre la nature du principe sensitif et celle de l'entendement. 11 est bien plus probable que les facultés mentales sont exercées par un être réel, une émanation de la divinité, qui ne descend point dans l’abîme du tombeau , mais qui retourne vers son auteur (1).
Ce principe, dont la nature nous est entièrement inconnue, contient sans doute virtuellement , dès son origine , toutes les idées possibles. Il a besoin , tant qu’il est enchaîné «à la matière, du secours des sens pour les mettre en acte et les percevoir. Telle est la raison pour laquelle il partage toutes les vicissitudes et les affections du corps ; mais lorsqu’il est dégagé de la matière et qu’il a recouvré sa pureté et sa liberté, il a la faculté de réaliser seul et de reproduire toutes les idées par l’acte unique de sa volonté. Soit qu’on regarde les sensations comme le développement des idées dont l’existence antérieure précède toute impression des objets qui sont hors de nous, soit qu’on les considère comme un pur effet de ces impressions qui lont éclore la pensée (2) , il est au moins très-certain que, durant notre course passagère, nous ne pouvons acquérir des idées , et communiquer avec le système des êtres physiques et intellectuels que par le moyen des sens plus ces sens sont parfaits , plus la sphère des connaissances s’augmente et s’étend. Il est donc utile de les exercer, et de les appliquer aux
(1) Le principe sensitif et le principe intelligent ne sont pas les mômes, car ils sont souvent en contradiction. « U n’est » personne qui , dans la vie, dit Desôze, » page 62, n’ait été dans le même temps » entraîné par un désir violent, et retenu » par une raison supérieure, qui n’ait
• flotté entre ces deux volontés contra- » dictoires, au moins quelques instants; » qui, par conséquent, n’ait senti au dc- » dans de lui-même deux puissances op- » posées qui faisaient effort, pour le sé- » duire, et dont l’une ne cédait que lors- » qu’elle était vaincue par une force » étrangère. C’est là Yhomo duplex de » Ruffon, et dont l’apôtre S. Paul parlait
* dans son épitre aux Romains : Video » aliam Irgem in rnembris meis, répugnait- » tem legi mentis meœ. »
(a) « Noire âme en au-delà de toute connaissance:
» Elle, qui connail tout, ignore ion eucncc.
• L'esprit à l’esprit même est un profond secret j » Il ae atnt, il se touche, et ne sait oe qu’il ost.i
objets d’une manière convenable. — 11 ne faut pas confondre les sensations avec le sentiment, j’entends ici par sensations des affections du corps causées par les impressions des objets extérieurs sur les sens externes, et par sentiment, l’impression excitée dans l’âme parles sensations. D’après cela , toute sensation suivie du sentiment produit nécessairement le plaisir ou la douleur. Tout ce qui agit doucement sur les sens fait naître le plaisir, et toutes les causes qui les ébranlent violemment occasionnent la douleur. Le plaisir et la douleur sont donc , en dernière analyse, les effets des sensations , et appartiennent proprement au sentiment. Ces deux produits de la sensibilité ne diffèrent que par le degré d’inteusité, et un grand plaisir est très-voisin de la douleur.
Ou appelle plaisir toute sensation qui donne lieu à un sentiment agréable qu’on désire de retenir et de conserver ; et douleur , celle pénible qu’on cherche à éloigner. — L’effet moral du plaisir est de déterminer dans l’âme un sentiment flatteur qui lui en fait désirer la continuité. L’effet moral de la douleur est, au contraire, un sentiment pénible qui s’accompagne du désir d’en écarter la cause. L’effet physique du plaisir, dit Desèze , est de produire dans l’organe sentant une érection, une dilatation et une intumescence, comme s’il voulait absorber celte sensation etse l’incorporer. L’effet physique de la douleur est, au contraire, de contracter, de resserrer la partie souffrante, comme si, en offrant une moindre surface, elle voulait se dérober à la sensation désagréable qu’elle éprouve, ou la supporler dans le plus petit nombre de points possible. Néanmoins la douleur n’est pas sans utilité : elle est le signal des dangers qui menacent l’existence , et souvent elle relève la vie quand elle s’affaiblit, et résiste aux causes qui tendent à l’altérer. C’est dans ce sens que Sydenham a dit : Dolor arnarissimum naturœ pharmacum ægro de vita prospicit. La cessatiou de la douleur a quelquefois lieu lorsque la vie est le plus menacée , comme dans les cas de gangrène à la suite des inflammations :
c’est qu’alors la sensibilité est éteinte dans la partie affectée , et que le principe sensitif n’oppose que des efforts impuissants à l'action de la cause morbifique qui tend à la destruction.
Dans les sensations accompagnées de plaisir, la sensibilité semble vouloir s’é-
336 nvcii
tendre, et en quelque sorte IcTrépandre sur tous les organes ; de scs principaux foyers clic rayonne sur tous les points de l’organisme, et détermine de nombreux courants d’oscillations et d’humeurs vers la circonférence. Dans les sensations douloureuses, le principe sensitif, loin de se répandre, se concentre au contraire dans ses foyers, et y entraîne les mouvements et les humeurs.
— Il ne faut pas croire, comme les médecins mécaniciens , que les sensations soient purement passives de la part des organes sentants , ou plutôt que ceux-ci se bornent à recevoir l’impression que font sur eux les objets sensibles : nonseulement ils éprouvent l’ébranlement que les corps leur communiquent, mais encore ils y mêlent un mouvement particulier ; ils réagissent sur eux, et ne souffrent pas simplement leur action.
Ainsi la sensation s'accompagne d’une véritable action du principe sensitif, et elle n’aurait pas lieu si ce principe restait dans l’inaction. Celle vérité n’a pas échappé à Van-Iielmont, lorsqu il dit :
Sensus aulcm in scholis passive dicitur fieri , prout motus active ; ego vero jam ostcruli sensum a polestale , sive primario ante sensilivo , fieri per actioncm , quamquam membra subjective patiantur per objectorum sensibilium applicationem (Ve Lithiasi, cap. iv.). Ainsi, le plaisir et la douleur sont évidemment fles actions de ce principe conservateur, qui tend sans cesse à maintenir et à prolonger la vie des êtres animés.
Le sentiment de l’existence est le point central auquel sc rapportent toutes les sensations, dans les premiers temps de la vie comtne dans les âges subséquents. Les sens sont continuellement affectés par les objets qui sont hors de nous ; et, selon qu’ils éprouvent du plaisir ou de la douleur, il se forme des penchants et des aversions pour ces objets : mais , comme les sensations attachées aux premiers besoins de la vie sont celles qui affectent le plus cl qui sc répètent le plus souvent, il suit de là, et c est une vérité d’expérience , qu’elles sc gravent plus profondément dans le cerveau, et qu’elles donnent aux forces et aux humeurs des directions différentes , pour nous attacher aux objets de nos besoins , et nous faire éviter ceux de notre aversion ou de nos craintes. Telle est 1 origine des habitudes qui dérivent uniquement du penchant inné qu’ont tous les êtres pour leur conservation.
Nos premières moeurs ne sont dans le fond que les premières habitudes du sentiment, c’est-à-dire des déterminations d’action, produites par le désir de jouir de ce qui est agréable, et d’écarter tout ce qui nous (ait craindre des sensations contraires. A mesure que nous avançons dans la carrière de la vie, il naît d’autres besoins qui émanent de la société , et qui ont de même pour objet la jouissance des choses qui attachent, et l’aversion de celles qui paraissent s’opposer au bonheur. 11 en résulte des actions, des habitudes et des mœurs qui, selon qu’elles sont utiles ou nuisibles au bien général et à celui de l’individu, sont réputées vertus , vices ou crimes — L’homme qui veut perfectionner son être et être heureux doit contracter trois genres d’habitudes : 1° celles qui tendent à conserver le ressort des sens ; 2° celles qui peuvent avancer et étendre les progrès de la raison ; 3° enfin celles de plier de bonne heure son âme à l’amour de l’ordre. Faire prendre aux sens, à l’entendement et à la volonté ces heureuses habitudes, voilà le préeis de la morale et la base sur laquelle pose l’éducation sociale.