LA DOULEUR
Diminuer la douleur occasionnée par T instrument tranchant ou F empêcher entièrement est une des chimères qui ont préoccupé les chirurgiens des siècles passés ; et pour y parvenir, ils ont mis à contribution les substances les plus propres à amortir la sensibilité :
faire respirer au malade des liquides stupéfiants à l’aide d’une éponge placée sous les narines , sauf à y substituer ensuite des corps propres à détruire l’effet narcotique (le vinaigre entre autres), administrer au malade des préparations opiacées ou en enduire la partie qui devait être le siège de l’opération, tels étaient alors les moyens mis en usage.
D’autres , peu satisfaits de leur emploi , préféraient recourir à une constriction circulaire intense au-dessus des parties que l'instrument devait entamer. D’autres au contraire recommandaient de comprimer les gros troncs nerveux. Il n’est pas jusqu’au magnétisme qui n’ait été préconisé , et l'impression étrange produite par le récit d’une extirpation de cancer à la mamelle, à l’insu, pour ainsi dire, de la malade , est à peine effacée des esprits au moment où j’écris. Aussi, nonobstant les efforts des partisans de cette puissante ressource , voit-on peu de chirurgienstenlerde mettre à profit ces tours • de passe-passe. De nos jours en effet le meilleur moyen que l’on connaisse pour diminuer la douletir vive de l’opération est d’opérer aussi promptement que possible le malade. Tremper l’instrument dans l'huile ou dans l’eau chaude peut bien,
au moins pour ce qui concerne le dernier moyen , diminuer l’intensité de la douleur à raison du degré d’élévation de température que subit le tranchant; mais croit -on sérieusement que le résultat que l’on obtient soit notable ? Que toujours vos instruments aient le tranchant fin et bien acéré , que voire main parcoure toujours avec légèreté la surface de la partie à diviser, que toujours enfin vos incisions soient nettes étaient dès le principe toute l’étendue nécessaire , et vous obtiendrez tout ce qu’il est permis à l’art de donner en pareille circonstance.
ARTICLE IV. — DES ACCIDENTS QUI SUR- VIENNENT TENDANT LE COURS LES OPE- RATIONS.
§ Ier. Hémorrhagie.
Quelque soin que l’opérateur ait pris de suspendre le cours du sang, il arrive cependant trop souvent encore que le fluide qui s’échappe des vaisseaux apporte plus ou moins d’obslacle à l’exécution des différentes manœuvres que réclame l’opération. Divers moyens ont été préconisés pour obvier à cet inconvénient , dont la cause peut être rapportée au système veineux ou au système artériel. — Est-ce des artères que le sang s’échappe , il faut opter entre l’application des doigts sur chaque bouche vasculaire béante , comme le recommande J.-L. Petit, ou entre la torsion et la ligature. La première méthode a long temps prévalu; mais depuis quelques années la méthode opposée semble reprendre de la vogue. Sans doute , en suivant le procédé de J.-L. Petit, on abrège singulièrement la durée du manuel opératoire, puisque les doigts des assistants mettent incontinent obstacle au sangqui pourrait entraver l’opérateur; mais ce grand nombre de compressions directes nuisent souvent aussi à la facilité de l’exécution , et, si l’on ajoute à ce grave inconvénient celui non moins réel de ne plus retrouver les vaisseaux , qui , comprimés de la sorte , se sont retirés sur eux -mêmes, on comprendra que cette méthode soit tombéeen désuétude et qu’on y ait substitué avec avantage celle dans laquelle on recommande de tordre les artères ou de jeter sur elles une ligature à mesure que l'instrument tranchant les divise. Qu’on n’oublie pas d'ailleurs que
DE MÉDECINE
le temps passé h lier les vaisseaux est -une époque de non-soufiVance pour l’opéré , qui échappe ainsi plus facilement aux hémorrhagies veineuses. On sait en effet que l'une des causes les plus fréquentes des écoulements veineux prend principalement sa source dans le trouble apporté aux fonctions respiratoires :
aussi est-il de précepte , quand les hémorrhagies inspirent quelque inquiétude , de faire respirer largement le malade et de suspendre momentanément l’opération. C’est à Dupuytren surtout -que la science est redevable des sages conseils établis à cet égard. Lors donc que , dans le cours d’une operation , du sang s'élance par flots de la plaie , loin de recommander immédiatement d’accroilre encore la compression , assurezvous d’abord de la nature du liquide ; et , s'il vous est démontré que c’est du sang veineux , au lieu de réveiller l’attention des assistants , suspendez le manuel opératoire et faites respirer l’opéré à son aise. Le sang s’échappe-t-il d’une veine divisée incomplètement, placez une boulette de charpie, un peu d’agaric sur la blessure , et l’écoulement cessera aussitôt. Il faudrait au contraire faire cesser l’étranglement circulaire ou la compression des gros troncs veineux situés audessus de la partie , si l’écoulement persistait , ainsi qu’on le voit quelquefois à la suite de la section complète des veines. En tout cas , en se conformant aux règles que nous venons d’établir, on parviendra aisément à se rendre maître du sang.
§ II. Accidents nerveux. Operations en deux temps.
L’écoulement sanguiu n’est pas le seul accident auquel l’opérateur doive remédier : la frayeur que cause l’opération et l’irritabilité extrême de quelques malades donnent parfois naissance à des lipothymies , à des spasmes , à des convulsions , qui ne contribuent pas peu à ajouter aux difficultés des opérations. Il n’est , pour ainsi dire , aucun opérateur qui n’ait été aux prises avec des accidents de cette nature , et on sait, ainsi que nous l’avons déjà dit, que ce qui effraie le plus en général les assistants , ce sont surtout les perles subites de connaissance.
Les moyens à l’aide desquels l’opérateur remédie u de semblables maux , ne
sont autres que ceux recommandés d’habitude en pareille circonstance. Ainsi , placer le malade dans une position horizontale , faire ouvrir les fenêtres de l’appartement, laisser l’air circuler facilement autour de lui, lui faire respirer des liquides excitants, ou mieux encore, lui jeter au visage quelques gouttes d’eau fraîche; telles sont les ressources dont l’opérateur dispose presque toujours avec succès contre la lipothymie ou la syncope. Quelquefois pourtant, ces moyens échouent, et l’on est obligé de suspendre l’opération pour recourir à des médications plus énergiques. — Les convulsions réclament bien plus souvent encore que les accidents dont nous venons de parler la remise de l’opération, parce que bien plus souvent aussi les moyens dirigés contre elles restent sans succès immédiat. Lors donc que les antispasmodiques et les anodins n’ont point anéanti dès leur début les mouvements convulsifs, l’opérateur remet à un moment plus opportun le soin de terminer l’opération , qui , pour celle raison, prend le nom à! opération en deux temps ; et , comme ici c’est pour obéir à une nécessité que le chirurgien s’y résout, l’opération est dite clc nécessité: il est certaines circonstances, au contraire, où c’est dans l’espoir d’une réussite meilleure que l’opérateur en agit ainsi. Le bec-de-lièvre double, la taille périnéale , la taille hypogastrique peuvent être cités comme exemples, et alors, l’opération en deux temps est dite pour cela d'élection. Nonobstant ce qui a été écrit récemment à ce sujet par M. Vidal de Cassis dans son Traité de pathologie externe et de médecine opératoire ( t. i®r, p. 52 ), nous persistons à penser avec M. Velpeau, que les opérationsendeux temps nedoivenlêlrequ’exceptionnclles , et qu’il ne faut y recourir qu’autant qu’il y aurait danger pour le malade d’en agir autrement.
§ III. Entrée de l'air dans les vcincs-
II est un autre accident bien autrement inquiétant que ceux dont nous venons de parler et que nous ne faisons que mentionner ici, nous réservant d’en traiter plus qp long à propos des opérations qui se pratiquent sur les régions voisines du cœur, nous voulons parler de l’introduction de l’air dans les veines; phénomène morbide des plus graves et dont
TRAITÉ
l’histoire pathologique laisse encore tant à désirer. Disons seulement que c’est surtout dans ces circonstances difficiles que l'opérateur doit montrer une présence d’esprit et une confiance que rien ne peut troubler. J’assistais, il y a quelques années, en qualité de consultant et d’aide , un ohirurgien dont la presse a depuis long-temps scellé la réputation.
J’assistais, dis-je, M. Begin , dans une extirpation de tumeur cancéreuse du cou, lorsque, tout à coup, à la suite d’une lésion de la jugulaire, nous entendîmes le bruit de glou-glou, signalé comme l’indice de l'introduction de l’air dans les veines. Grande fut notre anxiété et celle de l’opérateur; mais le sang-froid du chirurgien habile ne se démentit pas , et, grâce à l’empressement avec lequel nous avions placé le doigt sur l’ouverture béante du vaisseau divisé, nous en fûmes quittes pour la peur. Le sang-froid est donc une qualité indispensable à celui qui se livre à l’exercice pratique de la chirurgie; quiconque n’est pas doué du calme nécessaire pour assister, sans perdre aucun atome de ses facultés intellectuelles , aux accidents graves qui peuvent survenir pendant le cours des opérations, doit renoncer à l'exercice de l'art. Son trouble et son émotion ne peuvent dans ces cas qu’aggraver la position du malade. Une fois d’ailleurs l’opération entreprise, tout ce qui peut survenir de sérieux et d’inquiétant pendant son exécution , a dû être prévu d’avance par l’opérateur, et sa sagacité, alors même qu’un phénomène insolite se présente, ne peut être mise en défaut, s’il a une connaissance parfaite de l’anatomie chirurgicale de la région, des lois physiologiques qui régissent les organes divers qui la composent, et des maladies chirurgicales dont les divers tissus peuvent être atteints. Quant à ce que l 'on a appelé l’ intrépidité chirurgicale de certains audacieux que rien n’arrête, et qui recourent aux opérations les plus hasardeuses , qu’il nous soit permis de rappeler à cette occasion les paroles de Cicéron sur les médecins :
Ne quem se/vare polucris occidissc vidât ris.